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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2200076

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2200076

jeudi 11 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2200076
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSELAS CABINET DEVARENNE ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 13 janvier 2022, 16 novembre 2022 et 21 mars 2023, l'exploitation agricole à responsabilité limitée (EARL) Jean-Claude B, représentée par la SELAS Devarenne associés Grand Est, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du 2 décembre 2021 par laquelle la préfète de la région Grand Est a informé la SCEV M.G que l'opération d'exploitation d'une surface de 45 a 22 ca de vignes à Méry-Prémecy n'est pas soumise à autorisation ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle repose sur des déclarations frauduleuses.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er juillet 2022, la préfète de la région Grand Est conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 janvier 2023, la société civile d'exploitation viticole M G conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 3 juillet 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 20 juillet 2023 à 12h00.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Torrente, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Castellani, rapporteure publique,

- et les observations de Me Delachambre-Ferrer, représentant l'EARL Jean-Claude B.

Considérant ce qui suit :

1. L'EARL Jean-Claude B exploite 5 ha 85 a 84 ca de vignes, dont 96 a 92 ca sur une parcelle cadastrée AB 220 située à Méry-Prémecy en vertu d'un bail rural à long terme concédé aux associés exploitants de cette société, M. C B et Mme A B, dont la cession consentie par leur mère par un acte notarié du 31 juillet 2001 a été autorisée par un jugement du 13 novembre 2008 du tribunal paritaire des baux ruraux de Reims. Le 5 avril 2019, la SCI Les Pétillantes Galipes, devenue la SCEV Philippe Lathuillère, et la SCEV E G ont donné congé de ce bail aux deux associés exploitants de l'EARL Jean-Claude B, lesquels l'ont contesté devant le tribunal paritaire des baux ruraux de Reims. En parallèle, la SCEV Philippe Lathuillère et la SCEV E G ont chacune déposé, le 19 août 2019, une demande d'autorisation d'exploiter respectivement des surfaces de 51 a 70 ca et 45 a 22 ca de ces terres. L'EARL Jean-Claude B a fait connaître son refus en sa qualité de preneur en place. Par des décisions du 12 décembre 2019, le préfet de la région Grand Est a délivré les autorisations sollicitées. Par des jugements nos 2000233 et 2000241 du 3 juin 2021, le présent tribunal a annulé ces décisions. Par une lettre du 19 juillet 2021, la préfète de la région Grand Est a informé la SCEV E G qu'elle restait saisie de sa demande d'autorisation d'exploitation déposée le 19 août 2019 et l'a invitée à actualiser son dossier de demande initiale en indiquant tous les changements intervenus depuis son dépôt. Par une lettre du 17 août 2021, cette société a, notamment, informé les services préfectoraux de la réduction de la surface de vigne exploitée de 4 ha 69 a 77 ca à 2 ha 39 a 77 ca. Par une décision du 2 décembre 2021, dont l'EARL Jean-Claude B demande l'annulation, la préfète de la région Grand Est a informé la SCEV E G que l'opération d'agrandissement de son exploitation pour laquelle elle a déposé une demande d'autorisation ne relève pas du régime de l'autorisation.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 331-2 du code rural et de la pêche maritime : " I.- Sont soumises à autorisation préalable les opérations suivantes : / 1° Les installations, les agrandissements ou les réunions d'exploitations agricoles au bénéfice d'une exploitation agricole mise en valeur par une ou plusieurs personnes physiques ou morales, lorsque la surface totale qu'il est envisagé de mettre en valeur excède le seuil fixé par le schéma directeur régional des exploitations agricoles. La constitution d'une société n'est toutefois pas soumise à autorisation préalable lorsqu'elle résulte de la transformation, sans autre modification, d'une exploitation individuelle détenue par une personne physique qui en devient l'unique associé exploitant ou lorsqu'elle résulte de l'apport d'exploitations individuelles détenues par deux époux ou deux personnes liées par un pacte civil de solidarité qui en deviennent les seuls associés exploitants ; () ". Selon l'article L. 331-1-1 du même code : " Pour l'application du présent chapitre : / 1° Est qualifié d'exploitation agricole l'ensemble des unités de production mises en valeur, directement ou indirectement, par la même personne, quels qu'en soient le statut, la forme ou le mode d'organisation juridique, dont les activités sont mentionnées à l'article L. 311-1 ; / 2° Est qualifié d'agrandissement d'exploitation ou de réunion d'exploitations au bénéfice d'une personne le fait, pour celle-ci, mettant en valeur une exploitation agricole à titre individuel ou dans le cadre d'une personne morale, d'accroître la superficie de cette exploitation ; la mise à disposition de biens d'un associé exploitant lors de son entrée dans une personne morale est également considérée comme un agrandissement ou une réunion d'exploitations au bénéfice de cette personne morale ; / 3° Pour déterminer la superficie totale mise en valeur, il est tenu compte de l'ensemble des superficies exploitées par le demandeur, sous quelque forme que ce soit et toutes productions confondues, en appliquant les équivalences fixées par le schéma directeur régional des exploitations agricoles pour les différents types de production. En sont exclus les bois, taillis et friches, à l'exception des terres situées en Guadeloupe, en Guyane, en Martinique ou à La Réunion et mentionnées à l'article L. 181-4 ainsi que de celles situées à Mayotte et mentionnées à l'article L. 182-12. En sont également exclus les étangs autres que ceux servant à l'élevage piscicole. ". En vertu de l'article R. 331-1 de ce code : " Pour l'application des dispositions du 1° de l'article L. 331-1-1, une personne associée d'une société à objet agricole est regardée comme mettant en valeur les unités de production de cette société si elle participe aux travaux de façon effective et permanente, selon les usages de la région et en fonction de l'importance de ces unités de production. ".

3. D'autre part, lorsqu'une autorisation d'exploiter des terres a fait l'objet d'une annulation par le juge administratif après que l'exploitant a pu les exploiter en vertu de cette autorisation, il appartient à l'autorité préfectorale, à nouveau saisie de la demande présentée par le candidat et des modifications que ce dernier est susceptible d'y apporter, de statuer en considération des éléments de droit et de fait prévalant à la date à laquelle intervient sa nouvelle décision, sans pouvoir tenir compte, quel que soit le motif de l'annulation contentieuse, de l'exploitation effectuée sur la base de l'autorisation annulée.

4. Enfin, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration à ne pas tenir compte d'actes de droit privé opposables aux tiers.

5. Il ressort des pièces du dossier que, pour assurer l'exécution des jugements nos 2000233 et 2000241 du 3 juin 2021 du présent tribunal, la préfète de la région Grand Est a adressé, le 19 juillet 2021, à la SCEV E G une lettre l'informant qu'elle restait saisie de sa demande d'autorisation d'exploitation déposée le 19 août 2019 et l'a, en conséquence, invitée à actualiser son dossier de demande initiale en indiquant tous les changements intervenus depuis son dépôt. Par une lettre du 17 août 2021, cette société a informé les services préfectoraux de la réduction de la surface de vignes exploitée de 4 ha 69 a 77 ca à 2 ha 39 a 77 ca. Pour justifier cette réduction des surfaces viticoles exploitées, la SCEV E G fait valoir, d'une part, que la cour d'appel d'Amiens, par un arrêt du 12 septembre 2019, a annulé le congé signifié à un autre preneur portant sur une surface de 58 a 34 ca de vignes à Moussy et, d'autre part, que sa gérante a concédé des baux à ses deux enfants, Mme D et M. F G, pour des surfaces, respectivement, de 1 ha 02 ca 94 ca et de 95 a 02 ca. La société requérante soutient que la SCEV E G et sa gérante ont ainsi organisé une fraude en concédant des baux fictifs aux enfants de cette dernière. Si la SCEV E G produit les baux en cause ainsi que sa déclaration de récolte et sa fiche d'encépagement au titre de l'année 2021 mentionnant une surface de production de 2 ha 13 a 47 ca ainsi qu'une surface en 2ème feuille de 26 a 30 ca, l'EARL Jean-Claude B allègue, sans être sérieusement contredite, que les enfants de Mme E G résident à Paris où ils exercent les professions d'audioprothésiste pour l'un et de radiologue pour l'autre et qu'ils ne mettent pas personnellement en valeur les terres objet des baux qui leur ont été concédés par acte sous seing privé daté du 31 octobre 2020. En outre, il ressort des pièces du dossier, et en particulier de la fiche vendange renseignée par la SCEV E G au titre de l'année 2022, dont la dernière mise à jour est datée du mois de mars 2022, que cette société a déclaré, quelques mois après l'édiction de la décision attaquée, exploiter une surface viticole de 3 ha 09 ca 54 a, excédant ainsi le seuil de contrôle fixé à 3 ha par le SDREA de Champagne-Ardenne alors qu'elle ne fait état d'aucune circonstance de nature à expliquer cette augmentation de la surface exploitée. L'ensemble des éléments ainsi rappelés, et notamment la chronologie des faits ainsi que l'évolution des surfaces exploitées par rapport au seuil de contrôle fixé par le SDREA de Champagne-Ardenne, sont de nature à caractériser l'intention frauduleuse de la SCEV E G. Dans ces conditions, l'EARL Jean-Claude B est fondée à soutenir que la SCEV E G a commis une fraude en vue de dispenser son projet d'agrandissement de l'autorisation dont l'obtention est prévue pour les opérations mentionnées au 1° du I de l'article L. 331-2 du code rural et de la pêche maritime. Ce moyen doit, par suite, être accueilli.

6. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que l'EARL Jean-Claude B est fondée à demander l'annulation de la décision du 2 décembre 2021 de la préfète de la région Grand Est.

Sur les frais liés au litige :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à l'EARL Jean-Claude B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 2 décembre 2021 par laquelle la préfète de la région Grand Est a informé la SCEV E G que l'opération d'agrandissement de son exploitation pour laquelle elle a déposé une demande d'autorisation ne relève pas du régime de l'autorisation, est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à l'EARL Jean-Claude B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à l'exploitation agricole à responsabilité limitée Jean-Claude B, à la société civile d'exploitation viticole M G et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Copie en sera adressée à la préfète de la région Grand Est.

Délibéré après l'audience du 28 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Mach, présidente,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 avril 2024.

Le rapporteur,

Signé

V. TORRENTELa présidente,

Signé

A-S. MACH

La greffière,

Signé

A. DEFORGE

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