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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2200078

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2200078

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2200078
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSELARL DRAI ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 14 janvier 2022 et le 20 mars 2024, la commune de Saint-Léonard, représentée par Me Margaroli, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 juillet 2021 par lequel le préfet de la Marne a enregistré une installation mobile de concassage-criblage et une station de transit de déchets inertes exploitées par la SA Entreprise Charles Moroni, situées sur le territoire de cette commune, ainsi que la décision implicite de rejet de son recours gracieux formé le 17 septembre 2021 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête n'est pas tardive ;

- elle justifie d'un intérêt à agir contre l'arrêté contesté ;

- cet arrêté a été signé par une autorité incompétente ;

- il est entaché d'incompétence négative en ce que l'autorité administrative a fait valider son projet d'arrêté par l'exploitant ;

- il n'a pas été précédé d'une évaluation environnementale ;

- l'autorisation d'un volume de 1 000 m3 de déchets impliquait nécessairement la soumission du projet à une procédure différente au regard de l'annexe au décret n° 2018-458 du 6 juin 2018 modifiant la nomenclature des installations classées pour la protection de l'environnement ;

- compte tenu du risque majeur de diffusion des pollutions et rejets accidentels sur la zone Natura 2000 située à proximité du projet, la demande aurait dû être instruite selon le régime de l'autorisation environnementale comme le prévoit l'article R. 512-46-2 du code de l'environnement ;

- l'arrêté contesté a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement et du point 9 de l'article 6 de la convention d'Åarhus ;

- il est entaché d'erreur d'appréciation ;

- son contenu même est illégal en ce qu'il autorise un volume de déchet de 1 000 m3 relevant du régime de l'autorisation.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 23 mai 2022 et 29 mars 2024, le préfet de la Marne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est tardive ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 3 avril 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 19 avril 2024.

Un mémoire présenté pour la société anonyme Entreprise Charles Moroni a été enregistré le 22 mai 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction, et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention d'Aarhus du 25 juin 1998 sur l'accès à l'information, la participation du public au processus décisionnel et l'accès à la justice en matière d'environnement ;

- la directive n° 2011/92/ UE du 13 décembre 2011 concernant l'évaluation des incidences de certains projets publics et privés sur l'environnement, abrogeant la directive 85/337/CEE du Conseil du 27 juin 1985 concernant l'évaluation des incidences de certains projets publics et privés sur l'environnement ;

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Torrente, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Castellani, rapporteure publique,

- et les observations de M. B, représentant le préfet de la Marne, et de Me Bony, représentant la SA Entreprise Charles Moroni.

Considérant ce qui suit :

1. La société Entreprise Charles Moroni est propriétaire à Saint-Léonard (Marne) d'un terrain situé 60 boulevard du Val-de-Vesle sur lequel elle exploite depuis 1983 une carrière pour la production de graves issus d'alluvions calcaires par concassage puis criblage. Le 16 décembre 2020, elle a déposé une demande d'enregistrement d'installations nouvelles de transit de matériaux non dangereux inertes et d'un groupe mobile de concassage-criblage au titre des rubriques 2515 et 2517 de la nomenclature des installations classées pour la protection de l'environnement. Par un arrêté du 12 juillet 2021, dont la commune de Saint-Léonard demande l'annulation, le préfet de la Marne a procédé à l'enregistrement de ces installations.

2. En premier lieu, d'une part, M. Denis Gaudin, secrétaire général de la préfecture de la Marne, a, par un arrêté préfectoral du 15 janvier 2021 régulièrement publié le 20 janvier suivant au recueil des actes administratifs de la préfecture, reçu du préfet de la Marne délégation à l'effet de signer tous actes relevant de la compétence de l'Etat dans le département, à l'exception de certains au nombre desquels ne figurent pas les décisions prises en matière de police des installations classées pour la protection de l'environnement. D'autre part, en cas d'absence ou d'empêchement du secrétaire général de la préfecture, M. A C, sous-préfet de l'arrondissement de Reims, a, par le même arrêté, reçu délégation pour assurer la suppléance à l'exception des décisions pour lesquelles une délégation de signature a été spécialement consentie à un autre sous-préfet pour assurer la suppléance. Dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier qu'un autre sous-préfet aurait reçu délégation de signature pour signer les décisions en matière de police des installations classées pour la protection de l'environnement dans le cadre de la suppléance du secrétaire général de la préfecture, M. C était, au titre de la délégation de signature qui lui a été consentie par l'arrêté précité du 15 janvier 2021, compétent pour signer l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté du 12 juillet 2021 manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, si l'arrêté contesté vise " la réponse de l'exploitant formulée par mail le 23 juin 2021 validant le projet d'arrêté " qui lui a été soumis, cette mention ne saurait suffire à démontrer que le préfet aurait renoncé à l'exercice de sa compétence en conditionnant son édiction à la validation de son contenu par l'exploitant. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

4. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que le projet de la SA Entreprise Charles Moroni concerne une installation de broyage, criblage et ensachage de pierres, cailloux et autres produits minéraux naturels ou de déchets non dangereux inertes d'une puissance de 460 kW relevant de l'enregistrement au titre de la rubrique 2515.1 de la nomenclature des installations classées pour la protection de l'environnement, une station de transit de produits minéraux solides ou de déchets non dangereux inertes d'une emprise de 50 000 m2 relevant du régime de l'enregistrement au titre de la rubrique 2517.2 de cette nomenclature, des stations-services pour un volume annuel de carburant de 2ème catégorie de 550 m3 relevant du régime de la déclaration contrôlée au titre de la rubrique 1435.2 de la même nomenclature et une installation de transit de déchets non dangereux non inertes, à savoir des graves de mâchefer, relevant du régime de la déclaration contrôlée au titre de la rubrique 2716.2 de cette nomenclature. Si la commune de Saint-Léonard soutient que cette dernière installation relève du régime de l'enregistrement, dès lors que l'arrêté en litige mentionne qu'elle porte sur un volume maximum de 1 000 m3, il résulte de l'instruction, notamment du tableau des activités exercées annexé au dossier d'enregistrement déposé par la SA Entreprise Charles Moroni, que cette dernière a indiqué que cette activité porterait sur un volume stocké de déchets non dangereux non inertes de 1 500 t inférieur à 1 000 m3. Ce moyen manque donc en fait et doit, par suite, être écarté.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 6 de la convention d'Aarhus du 25 juin 1998 sur l'accès à l'information, la participation du public au processus décisionnel et l'accès à la justice en matière d'environnement : " () / 9. Chaque Partie veille aussi à ce que, une fois que la décision a été prise par l'autorité publique, le public en soit promptement informé suivant les procédures appropriées. Chaque Partie communique au public le texte de la décision assorti des motifs et considérations sur lesquels ladite décision est fondée. ". Selon l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement : " I.- Le présent article définit les conditions et limites dans lesquelles le principe de participation du public, prévu à l'article 7 de la Charte de l'environnement, est applicable aux décisions, autres que les décisions individuelles, des autorités publiques ayant une incidence sur l'environnement lorsque celles-ci ne sont pas soumises, par les dispositions législatives qui leur sont applicables, à une procédure particulière organisant la participation du public à leur élaboration. () / II. () Au plus tard à la date de la publication de la décision et pendant une durée minimale de trois mois, l'autorité administrative qui a pris la décision rend publics, par voie électronique, la synthèse des observations et propositions du public avec l'indication de celles dont il a été tenu compte, les observations et propositions déposées par voie électronique ainsi que, dans un document séparé, les motifs de la décision. () ".

6. Si la commune de Saint-Léonard soutient que le préfet de la Marne n'a pas publié la synthèse des observations et propositions du public ainsi que les motifs de l'arrêté contesté, ces circonstances sont sans incidence sur la légalité de cet arrêté. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

7. En cinquième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 181-14 du code de l'environnement : " Toute modification substantielle des activités, installations, ouvrages ou travaux qui relèvent de l'autorisation environnementale est soumise à la délivrance d'une nouvelle autorisation, qu'elle intervienne avant la réalisation du projet ou lors de sa mise en œuvre ou de son exploitation. () ". Selon l'article R. 181-46 du code de l'environnement : " I. - Est regardée comme substantielle, au sens de l'article L. 181-14, la modification apportée à des activités, installations, ouvrages et travaux soumis à autorisation environnementale qui : / 1° En constitue une extension devant faire l'objet d'une nouvelle évaluation environnementale en application du II de l'article R. 122-2 ; / 2° Ou atteint des seuils quantitatifs et des critères fixés par arrêté du ministre chargé de l'environnement ; / 3° Ou est de nature à entraîner des dangers et inconvénients significatifs pour les intérêts mentionnés à l'article L. 181-3. / La délivrance d'une nouvelle autorisation environnementale est soumise aux mêmes formalités que l'autorisation initiale. () ". En vertu de l'article R. 512-46-2 du même code : " Lorsque l'installation, par sa proximité ou sa connexité avec une installation soumise à autorisation ayant le même exploitant, est de nature à en modifier les dangers ou inconvénients, la demande adressée au préfet est conforme aux exigences de l'article R. 181-46 et est instruite dans les conditions prévues par cet article. ".

8. D'autre part, aux termes de l'article L. 512-7-2 du code de l'environnement : " Le préfet peut décider que la demande d'enregistrement sera instruite selon les règles de procédure prévues par le chapitre unique du titre VIII du livre Ier pour les autorisations environnementales : / 1° Si, au regard de la localisation du projet, en prenant en compte les critères mentionnés à l'annexe III de la directive 2011/92/UE du 13 décembre 2011 concernant l'évaluation des incidences de certains projets publics et privés sur l'environnement, la sensibilité environnementale du milieu le justifie ; / 2° Ou si le cumul des incidences du projet avec celles d'autres projets d'installations, ouvrages ou travaux situés dans cette zone le justifie ; / 3° Ou si l'aménagement des prescriptions générales applicables à l'installation, sollicité par l'exploitant, le justifie ; / Dans les cas mentionnés au 1° et au 2°, le projet est soumis à évaluation environnementale. Dans les cas mentionnés au 3° et ne relevant pas du 1° ou du 2°, le projet n'est pas soumis à évaluation environnementale. / Le préfet notifie sa décision motivée au demandeur, en l'invitant à déposer le dossier correspondant. Sa décision est rendue publique. ".

9. L'annexe III de la directive n° 2011/92/UE du 13 décembre 2011 concernant l'évaluation des incidences de certains projets publics et privés sur l'environnement retient notamment comme critères les caractéristiques des projets au regard notamment du cumul avec d'autres projets, de la production de déchets, de la pollution et des nuisances susceptibles d'en découler, des risques pour la santé humaine, de leur localisation appréciée du point de vue de la sensibilité environnementale ainsi que des caractéristiques de l'impact potentiel du projet au regard de l'étendue de cet impact, de son ampleur, de sa nature, de son intensité, de sa probabilité et de son cumul avec d'autres projets.

10. Il résulte des dispositions de l'article L. 512-7-2 du code de l'environnement précitées que le préfet, saisi d'une demande d'enregistrement d'une installation, doit se livrer à un examen du dossier afin d'apprécier, tant au regard de la localisation du projet que des autres critères mentionnés à l'annexe III de la directive, relatifs à la caractéristique des projets et aux types et caractéristiques de l'impact potentiel, si le projet doit faire l'objet d'une évaluation environnementale, ce qui conduit alors, en application de ces dispositions, à le soumettre au régime de l'autorisation environnementale.

11. Si la commune de Saint-Léonard soutient que la demande d'enregistrement du projet en litige aurait dû être instruite selon le régime de l'autorisation environnementale comme le prévoit l'article R. 512-46-2 du code de l'environnement compte tenu du risque majeur de diffusion des pollutions et rejets accidentels sur la zone Natura 2000 située à proximité du projet, il résulte de l'instruction qu'aucune des installations exploitées par la SA Entreprise Charles Moroni n'était soumise à autorisation à la date de l'arrêté contesté. Ce moyen est donc inopérant et doit, par suite, être écarté.

12. Par ailleurs, en se bornant à se prévaloir, de manière sommaire, des nuisances susceptibles d'être générées par les installations projetées et de leur proximité avec la zone Natura 2000 du marais de la Vesle en amont de Reims, la requérante n'apporte aucun élément suffisamment sérieux de nature à démontrer que le préfet de la Marne aurait méconnu les dispositions de l'article L. 512-7-2 du code de l'environnement en estimant que le projet ne devait pas faire l'objet d'une évaluation environnementale. Au demeurant, il ne résulte pas de l'instruction, notamment du dossier de demande d'enregistrement, que les activités que la SA Entreprise Charles Moroni envisage d'exploiter sur son site, qui est inséré au sein d'une importante zone industrielle, seraient susceptibles d'affecter significativement la zone Natura 2000 en cause, dont la totalité des incidences négatives répertoriées dans le formulaire standard de données concernent des menaces et pressions à l'intérieur de cette zone protégée, alors que le site du projet est exploité depuis 1983 et qu'il n'est pas allégué que les installations d'ores-et-déjà mises en service par cette entreprise auraient un impact sur cette zone. Dans ces conditions, la commune de Saint-Léonard n'est pas fondée à soutenir que le projet en litige aurait dû faire l'objet d'une évaluation environnementale. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

13. En dernier lieu, et pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, la commune de Saint-Léonard n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté contesté est entaché d'erreur d'appréciation au regard des nuisances qu'il est susceptible de générer au regard de la proximité immédiate du canal de l'Aisne et de la zone Natura 2000 du marais de la Vesles en amont de Reims. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

14. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir soulevée en défense, que la commune de Saint-Léonard n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 12 juillet 2021 par lequel le préfet de la Marne a enregistré une installation mobile de concassage-criblage et une station de transit de matériaux non dangereux inertes exploitées par la SA Entreprise Charles Moroni. Sa requête doit, ainsi, être rejetée, y compris les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la commune de Saint-Léonard est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la commune de Saint-Léonard, au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires et à la société anonyme Entreprise Charles Moroni.

Copie en sera adressée au préfet de la Marne.

Délibéré après l'audience du 23 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Mach, présidente,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé

V. TORRENTELa présidente,

Signé

A-S. MACH

La greffière,

Signé

A. DEFORGE

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