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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2200499

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2200499

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2200499
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantLEGI CONSEILS BOURGOGNE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 février 2022 et 16 novembre 2023, le groupement agricole d'exploitation en commun (GAEC) Ferme Picasso, représenté par Me Nevers, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 octobre 2021 par lequel la préfète de la région Grand Est a autorisé le GAEC du Cul du Cerf à exploiter une surface de 55,8340 hectares sur les communes de Morionvilliers et de Chambroncourt, ainsi que la décision implicite de rejet de son recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté a été pris par une autorité incompétente, dès lors que la délégation de signature de cette dernière et la publication de celle-ci ne sont pas établies ;

- l'avis de la commission départementale d'orientation de l'agriculture de la Haute-Marne n'est pas produit ; cet avis doit être motivé ;

- l'arrêté applique une disposition du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne illégale au regard de l'article L. 312-1 du code rural et de la pêche maritime en tant qu'elle prévoit l'attribution de 25 points au titre du critère n°19 de priorisation complémentaires à raison d'un lien de parenté entre l'exploitant et le propriétaire des parcelles ; le total de points obtenu par l'EARL Ferme Picasso doit être diminué des 25 points accordés en application de ce critère n°19 ;

- l'arrêté est entaché d'erreur d'appréciation au regard de l'article 5 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne dès lors que la candidature de l'EARL Ferme Picasso aurait dû obtenir 90 points supplémentaires sur le fondement des critères n° 1, n° 4 et n° 21 prévus à cet article 5, de sorte que l'opération du preneur en place représente un total de points supérieur à celui obtenu par le GAEC du Cul du Cerf ; l'autorisation d'exploiter accordée au GAEC du Cul du Cerf méconnaît les dispositions du 1° du I de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime ;

- l'arrêté méconnaît les dispositions du 2° du I de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime, dès lors que l'opération du GAEC du Cul du Cerf compromet la viabilité de son exploitation ;

- la décision portant rejet du recours gracieux est entachée d'erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 juillet 2022, le groupement agricole d'exploitation en commun (GAEC) du Cul du Cerf, représenté par Me Merger, conclut au rejet de la requête et à ce que le GAEC Ferme Picasso lui verse une somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable, le GAEC Ferme Picasso ne disposant ni de la qualité à agir, ni d'un intérêt à agir, dès lors que l'EARL Ferme Picasso existait encore à la date de la requête ;

- elle est fondée sur un motif, dont il demande la substitution, tiré de ce que des points ont été attribués à tort au GAEC Ferme Picasso sur le fondement du critère de priorisation n°16 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne ;

- les moyens soulevés par le GAEC Ferme Picasso ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 août 2023, la préfète de la région Grand Est conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par le GAEC Ferme Picasso ne sont pas fondés.

L'instruction a été close avec effet immédiat le 11 décembre 2023 en application des dispositions combinées des articles R. 611-11-1 et R. 613-1 du code de justice administrative.

Une pièce, demandée en application de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, a été produite par le GAEC Ferme Picasso le 4 avril 2024 et communiquée.

Une pièce a été demandée à la préfète de la région Grand Est en application de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, qui n'a pas été produite.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rifflard, conseiller,

- et les conclusions de Mme Castellani, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par une demande réputée complète le 9 juin 2021, le GAEC du Cul du Cerf a sollicité une autorisation d'exploiter une surface de 55,8340 ha sur les communes de Morionvilliers (parcelles ZB 02, ZD 21, ZD 22 et ZD 23) et de Chambroncourt (parcelles ZC 28, ZC 46 et ZD 28). L'EARL Ferme Picasso, qui exploitait ces surfaces en vertu d'un bail rural pour lequel un congé lui a été délivré avec effet au 22 septembre 2021, a déposé une demande concurrente auprès de la préfète de la région Grand Est le 2 juillet 2021. Par un arrêté du 7 octobre 2021, la préfète de la région Grand Est a délivré l'autorisation d'exploiter sollicitée par le GAEC du Cul du Cerf. L'EARL Ferme Picasso a formé un recours gracieux le 3 décembre 2021 à l'encontre de cet arrêté, qui a fait l'objet d'un rejet implicite né du silence gardé par la préfète de la région Grand Est. Par sa requête, le GAEC Ferme Picasso, anciennement EARL Ferme Picasso, demande au tribunal l'annulation de cet arrêté et de cette décision implicite de rejet de son recours gracieux.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté du 7 octobre 2021 :

2. En premier lieu, la préfète de la région Grand Est a donné délégation de signature à l'effet de signer l'ensemble des actes, décisions et correspondances relatif au contrôle des structures à Mme A B, directrice régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt de la région Grand Est, par un arrêté du 3 février 2020 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la région Grand Est du même jour et librement accessible sur le site Internet de la préfecture. Par une décision du 3 mai 2021, publiée le 7 mai 2021 au recueil des actes administratifs de la préfecture de la région Grand Est également accessible sur le même site Internet, Mme B a donné délégation de signature en matière d'économie agricole et agroalimentaire à M. E, chef de service régional d'économie agricole et agroalimentaire, signataire de l'acte en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision contestée doit être écarté comme manquant en fait.

3. En deuxième lieu, aux termes du I de l'article R. 331-5 du code rural et de la pêche maritime : " La commission départementale d'orientation de l'agriculture mentionnée à l'article R. 313-1 peut être consultée sur les demandes d'autorisation d'exploiter auxquelles il est envisagé d'opposer un refus pour l'un des motifs prévus à l'article L. 331-3-1. () ".

4. D'une part, si le GAEC Ferme Picasso fait valoir que l'avis de la commission départementale d'orientation de l'agriculture de la Haute-Marne du 23 septembre 2021 mentionné dans l'arrêté en litige devait être motivé, aucune disposition ne prévoit une telle obligation de motivation. Ce moyen doit donc être écarté comme non fondé.

5. D'autre part, en se bornant à faire valoir que cet avis n'est pas produit à l'instance par la préfète de la région Grand Est, le GAEC Ferme Picasso n'assortit pas ce moyen des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 312-1 du code rural et de la pêche maritime : " I.- Le schéma directeur régional des exploitations agricoles fixe les conditions de mise en œuvre du chapitre Ier du titre III du présent livre. Il détermine, pour répondre à l'ensemble des objectifs mentionnés à l'article L. 331-1, les orientations de la politique régionale d'adaptation des structures d'exploitations agricoles, en tenant compte des spécificités des différents territoires et de l'ensemble des enjeux économiques, sociaux et environnementaux définis dans le plan régional de l'agriculture durable. () / III.- Le schéma directeur régional des exploitations agricoles établit, pour répondre à l'ensemble des objectifs et orientations mentionnés au I du présent article, l'ordre des priorités entre les différents types d'opérations concernées par une demande d'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2, en prenant en compte l'intérêt économique et environnemental de l'opération. () / Les critères d'appréciation de l'intérêt économique et environnemental d'une opération, en fonction desquels est établi l'ordre des priorités, sont les suivants : () / 8° La situation personnelle des personnes mentionnées au premier alinéa du V. / Le schéma directeur régional des exploitations agricoles peut déterminer l'ordre des priorités en affectant une pondération aux différents éléments pris en compte. () / V.- Pour l'application du présent article, sont considérées comme concernées par la demande d'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 les exploitations agricoles du demandeur, des autres candidats à la reprise et celle du preneur en place. () ". Aux termes de l'article L. 331-3-1 du même code, dans la rédaction applicable en l'espèce : " L'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 peut être refusée : / 1° Lorsqu'il existe un candidat à la reprise ou un preneur en place répondant à un rang de priorité supérieur au regard du schéma directeur régional des structures agricoles mentionné à l'article L. 312-1 ; / () ". Le second alinéa de l'article L. 331-3 du même code dispose que l'autorité administrative " vérifie, compte tenu des motifs de refus prévus à l'article L. 331-3-1, si les conditions de l'opération permettent de délivrer l'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 et se prononce sur la demande d'autorisation par une décision motivée. ". Aux termes du II de l'article R. 331-6 du même code : " La décision d'autorisation ou de refus d'autorisation d'exploiter prise par le préfet de région doit être motivée au regard du schéma directeur régional des exploitations agricoles et des motifs de refus énumérés à l'article L. 331-3-1 ".

7. Il résulte des dispositions précitées que, lorsqu'il est saisi de demandes d'autorisation concurrentes par un preneur en place ou un candidat à la reprise répondant à des ordres de priorités différents au regard des prescriptions du schéma directeur régional, le préfet fait en principe application de l'ordre de priorité fixé par le schéma pour rejeter la demande placée à un ordre de priorité inférieur. Il peut toutefois délivrer une autorisation concurrente à une demande de rang inférieur si l'intérêt général ou des circonstances particulières, en rapport avec les objectifs du schéma directeur, le justifient.

8. Les dispositions du II de l'article 3 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne du 22 décembre 2015 prévoient les priorités applicables aux demandes portant sur des biens agricoles, à l'exclusion des terres destinées à la production des appellations d'origine contrôlées Champagne, Coteaux champenois ou Rosé des Riceys. Aux termes du IV de l'article 5 du même schéma directeur : " En cas de pluralité de candidatures ayant le même rang de priorité au regard des dispositions prévues à l'article 3 du présent arrêté, l'autorité administrative délivre plusieurs autorisations, sauf si, pour le rang de priorité en question, la prise en compte des critères de priorisation complémentaires et leur pondération définis dans le présent article permet de départager les candidatures concurrentes en fonction de l'intérêt de chacune des opérations envisagées. / a) Pour les demandes portant sur des terres agricoles non destinées à la production des appellations d'origine contrôlées (AOC) Champagne, Coteaux champenois ou Rosé des Riceys, les critères de priorisation complémentaires et leur pondération retenus pour établir le classement des candidatures sont indiqués dans le tableau V ci-après. / L'autorisation est accordée au(x) demandeur(s) ayant obtenu le meilleur total des points. Une autorisation est également délivrée au(x) demandeur(s) ayant obtenu un total de points représentant au moins quatre-vingts pour cent (80 %) du meilleur total. Le rapport du total des points obtenus au meilleur total, exprimé en pourcentage, est arrêté à la première décimale et arrondi par défaut ". Il résulte de ces dispositions, combinées avec celles du point précédent, que l'autorité compétente, pour délivrer une autorisation d'exploiter à un candidat à la reprise, peut délivrer une autorisation à ce candidat, qui relève du même rang de priorité que le preneur en place au regard des dispositions de l'article 3 de ce schéma directeur, dès lors que ce candidat a obtenu un total de points après application des critères de priorisation complémentaires prévus à l'article 5 du même schéma directeur qui est soit supérieur ou égal à celui du preneur en place, soit inférieur mais représentant au moins 80 % du total de points du preneur en place.

9. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que la demande du GAEC du Cul du Cerf et celle de l'EARL Ferme Picasso, en sa qualité de preneur en place, ont été classées au premier rang de priorité prévu à l'article 3 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne, et qu'en application des critères de priorisation complémentaires prévus par l'article 5 du même schéma directeur, la préfète de la région Grand Est a attribué à la demande du GAEC du Cul du Cerf un total de 270 points et à l'EARL Ferme Picasso un total de 230 points.

10. D'une part, en application du critère n° 1 du tableau V, 50 points sont attribués lorsque " Les biens sont destinés à l'installation d'un jeune agriculteur candidat aux aides à l'installation mentionnées à l'article D. 343-3 et qui dispose d'un plan de professionnalisation personnalisé validé ou agréé ".

11. Il ressort des pièces du dossier que M. C D avait un plan de professionnalisation personnalisé agréé le 21 janvier 2021, en vue d'une installation prévue le 1er septembre 2021. Dans sa demande présentée le 2 juillet 2021, l'EARL Ferme Picasso a indiqué que l'opération de reprise remettrait en cause l'installation de M. C D. Dans ces conditions, le GAEC Ferme Picasso est fondé à soutenir que la préfète de la région Grand Est a fait une inexacte application des dispositions du critère n°1 du tableau V de l'article 5 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne en ne lui attribuant pas 50 points au titre de ce critère.

12. D'autre part, le critère n° 4 du tableau V de l'article 5 prévoit que 20 points sont attribués lorsque " L'opération envisagée est une réunion d'exploitations et n'a pas pour effet de porter la superficie de l'exploitation qui en résulte au-delà du seuil de contrôle multiplié, le cas échéant, par le nombre des membres de l'exploitation ayant la qualité d'exploitant à titre principal ".

13. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier, et il n'est pas sérieusement allégué par le GAEC Ferme Picasso, que sa demande, qui porte sur son maintien en place, constituerait une réunion d'exploitations. Par suite, le GAEC Ferme Picasso n'est pas fondé à soutenir que la préfète de la région Grand Est aurait, à tort, omis de lui attribuer 20 points au titre de ce critère n° 4.

14. Par ailleurs, le critère de priorisation complémentaire n° 19 du tableau V de l'article 5 prévoit l'attribution de 25 points lorsqu'il est justifié que le bien objet de la demande est reçu par donation, location, vente ou succession d'un parent ou allié d'un membre de l'exploitation ayant la qualité d'exploitant, jusqu'au 4ème degré inclus et que le bien en cause est détenu par un parent ou allié depuis 9 ans au moins.

15. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que la préfète de la région Grand Est a attribué au GAEC du Cul du Cerf 25 points au titre de ce critère au motif que la propriétaire des surfaces est la grand-mère de l'associé en cours d'installation. Si la préfète de la région Grand Est fait valoir que le critère n° 19 a pour base légale les dispositions du 8° du III de l'article L. 312-1 du code rural et de la pêche maritime, ce critère, qui ne vise pas expressément l'auteur de la demande d'autorisation d'exploiter, tient uniquement compte de l'existence d'un lien de parenté ou d'alliance avec le demandeur, du mode de transfert de ces superficies et de la qualité d'exploitant ou non de ce parent ou allié. En prévoyant ce critère, qui ne saurait être regardé comme se rapportant à la situation personnelle du demandeur au sens des dispositions du 8° du III de l'article L. 312-1 du code rural et de la pêche maritime, ni à aucune autre disposition légale, le schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne méconnaît les dispositions de l'article L. 312-1. Par suite, le GAEC Ferme Picasso est fondé à soutenir que le critère n° 19 prévu par le tableau V de l'article 5 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne est dépourvu de base légale, et que cette illégalité entache, par voie d'exception, l'attribution au GAEC du Cul du Cerf de 25 points sur le fondement de ce critère n° 19 d'illégalité.

16. Enfin, le critère n° 21 du même tableau dispose que 20 points sont attribués lorsque " L'exploitation du demandeur comporte au moins un membre, parmi ceux ayant la qualité d'exploitant, qui n'a pas atteint l'âge de la retraite retenu en matière d'assurance vieillesse des exploitants agricoles diminué de 25 ans ".

17. Si le GAEC Ferme Picasso fait valoir que M. F D, âgé de 23 ans en 2021, avait pour projet de s'installer sur l'exploitation de l'EARL Ferme Picasso, il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier qu'à la date de l'arrêté en litige, celui-ci était membre exploitant de cette entreprise. Par suite, le GAEC Ferme Picasso n'est pas fondé à soutenir que la préfète de la région Grand Est aurait, à tort, omis de lui attribuer 20 points au titre de ce critère n° 21.

18. Il résulte de tout ce qui précède que la demande du GAEC du Cul du Cerf aurait dû se voir attribuer un total de 245 points, compte tenu des 25 points attribués à tort sur le fondement du critère n° 19 et que l'EARL Ferme Picasso aurait dû se voir attribuer un total de 280 points en prenant en compte les 50 points omis au titre du critère n° 1. Le total de points du GAEC du Cul du Cerf représentant ainsi au moins 80 % du total de points de l'EARL Ferme Picasso, l'EARL Ferme Picasso ne peut pas être regardée comme ayant un rang de priorité supérieur au regard du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne et au sens des dispositions du 1° de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime. Il résulte de l'instruction qu'en retenant les points ainsi attribués, la préfète de la région Grand Est aurait pris la même décision d'autorisation d'exploiter les superficies en cause au bénéfice du GAEC du Cul du Cerf.

19. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime : " L'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 peut être refusée : () / 2° Lorsque l'opération compromet la viabilité de l'exploitation du preneur en place ; (). ". Aux termes du IV de l'article L. 312-1 du même code : " Le schéma directeur régional des exploitations agricoles fixe les critères servant à l'appréciation de la dimension économique et de la viabilité des exploitations concernées par la demande d'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2. () ". Aux termes du III de l'article 5 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne : " Aux fins du présent arrêté, il est considéré qu'une opération de reprise compromet la viabilité de l'exploitation faisant l'objet de la reprise lorsqu'elle a pour effet de porter la superficie mise en valeur par cette dernière en deçà du seuil de contrôle fixé à l'article 4 du présent arrêté. " Aux termes du 2° du IV de l'article 1 du même schéma directeur : " Est qualifié de seuil de contrôle le seuil de surface fixé à l'article 4 du présent arrêté en application du II de l'article L. 312-1 ". Selon le tableau I de l'article 4, le seuil de surface fixé par le schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne en application du II de l'article L. 312-1 pour les biens situés dans les communes de Morionvilliers et de Chambroncourt est de 179 ha.

20. Le GAEC Ferme Picasso soutient que la demande du GAEC du Cul du Cerf compromet la viabilité de son exploitation en qualité de preneur en place eu égard à l'incidence financière de la perte de la surface de 55,8340 ha correspondant à l'opération en cause. Toutefois, d'une part, il ne ressort pas des pièces du dossier, et n'est pas même allégué, qu'après cette opération, l'EARL Ferme Picasso exploiterait une surface inférieure à 179 ha qui correspond au seuil de viabilité retenu par les dispositions précédemment mentionnées du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne. D'autre part, l'étude réalisée par un cabinet comptable sur l'incidence financière présente des données chiffrées dont il ressort que, même en conservant les superficies en cause, l'exploitation de l'EARL Ferme Picasso demeurerait globalement déficitaire. Par ailleurs, si les déficits seraient aggravés compte tenu de la perte des produits issus de l'exploitation des superficies en cause, l'étude ne tient pas compte des marges d'adaptation disponibles pour l'EARL Ferme Picasso, et notamment de la diminution des charges résultant de la diminution des surfaces exploitées. Par suite, la compromission de la viabilité de l'exploitation du preneur en place par l'opération en litige n'est pas établie. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 2° de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime doit dès lors être écarté.

En ce qui concerne la décision implicite de rejet du recours gracieux :

21. Pour les mêmes motifs que ceux indiqués précédemment, le GAEC Ferme Picasso n'est pas fondé à soutenir que la décision par laquelle la préfète de la région Grand Est a implicitement rejeté son recours gracieux est entachée d'erreur d'appréciation.

22. Il résulte de tout de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir soulevée par le GAEC du Cul du Cerf, que les conclusions du GAEC Ferme Picasso aux fins d'annulation de l'arrêté du 7 octobre 2021 par lequel la préfète de la région Grand Est a autorisé le GAEC du Cul du Cerf à exploiter une surface de 55,8340 hectares sur les communes de Morionvilliers et de Chambroncourt, ainsi que de la décision implicite de rejet du recours gracieux exercé par l'EARL Ferme Picasso, doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

23. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le GAEC Ferme Picasso demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge du GAEC Ferme Picasso une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par le GAEC du Cul du Cerf et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête du GAEC Ferme Picasso est rejetée.

Article 2 : Le GAEC Ferme Picasso versera au GAEC du Cul du Cerf une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié au groupement agricole d'exploitation en commun Ferme Picasso, au groupement agricole d'exploitation en commun du Cul du Cerf et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Copie en sera adressée à la préfète de la région Grand Est.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Mach, présidente,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2024.

Le rapporteur,

Signé

R. RIFFLARDLa présidente,

Signé

A-S. MACH

La greffière,

Signé

A. DEFORGE

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