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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2200652

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2200652

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2200652
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSELAS CABINET DEVARENNE ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des mémoires et des pièces complémentaires, enregistrés les 21 mars 2022, 20 avril 2022, 6 octobre 2022 et 24 novembre 2022, M. A E, représenté par la SELAS Devarenne Associés Grand Est, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'autorisation tacite délivrée le 2 février 2022 par la préfète de la région Grand Est à Mme B C d'exploiter une surface de 1ha 50a 39ca de vignes sur le territoire de la commune de Villers-Franqueux ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'a pas été, en sa qualité de preneur en place, informé de la demande d'autorisation déposée par Mme C et que ses observations n'ont pas été sollicitées au regard de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime ; Mme C lui a délibérément caché sa demande d'autorisation d'exploiter ;

- elle est irrégulière au regard de l'article R. 331-6 du code rural et de la pêche maritime dès lors qu'elle ne lui a pas été notifiée ;

- elle méconnaît les articles L. 331-1 et L. 331-1-1 du code rural et de la pêche maritime dès lors que Mme C dispose d'autres surfaces et que celles de son conjoint auraient dû être prises en compte ;

- elle méconnaît le schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne dès lors que l'opération litigieuse conduit à un agrandissement excessif de l'exploitation de Mme C et qu'elle ne permet pas à son exploitation de conserver une dimension économique viable.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 août 2022, la préfète de la région Grand Est conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 septembre 2022, Mme B C, représentée par Me Sens-Salis, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 500 euros soit mise à la charge de M. E sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

L'instruction a été close avec effet immédiat le 2 février 2024 en application des dispositions combinées des articles R. 611-11-1 et R. 613-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rifflard, conseiller,

- les conclusions de Mme Castellani, rapporteure publique,

- et les observations de Me Delachambre-Ferrer, représentant M. E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C est propriétaire de surfaces de vignes de 1ha 50a 39ca sur le territoire de la commune de Villers-Franqueux, données à bail rural à M. E. Par acte extrajudiciaire du 11 juin 2020, elle a donné congé pour reprise à M. E avec effet au 31 décembre 2021. L'intéressée a déposé une demande d'autorisation d'exploiter ces surfaces auprès des services de la préfète de la région Grand Est, qui a délivré un accusé de réception de dossier complet en date du 1er octobre 2021. Le 2 février 2022, à défaut de notification d'une décision concernant sa demande, Mme C s'est vu délivrer une autorisation tacite d'exploiter les surfaces en cause. Par sa requête, M. E demande l'annulation de cette décision tacite.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime : " I.- L'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 peut être refusée : / 1° Lorsqu'il existe un candidat à la reprise ou un preneur en place répondant à un rang de priorité supérieur au regard du schéma directeur régional des structures agricoles mentionné à l'article L. 312-1 ; / 2° Lorsque l'opération compromet la viabilité de l'exploitation du preneur en place ; / 3° Si l'opération conduit à un agrandissement ou à une concentration d'exploitations au bénéfice d'une même personne excessifs au regard des critères définis au 3° de l'article L. 331-1 et précisés par le schéma directeur régional des structures agricoles en application de l'article L. 312-1, sauf dans le cas où il n'y a pas d'autre candidat à la reprise de l'exploitation ou du bien considéré, ni de preneur en place ; () ". Aux termes du II de l'article R. 331-6 du même code : " La décision d'autorisation ou de refus d'autorisation d'exploiter prise par le préfet de région doit être motivée au regard du schéma directeur régional des exploitations agricoles et des motifs de refus énumérés à l'article L. 331-3-1. ".

3. Il résulte de ces dispositions que lorsqu'il est saisi de demandes d'autorisation concurrentes par un preneur en place ou un candidat à la reprise répondant à des ordres de priorités différents au regard des prescriptions du schéma directeur régional, le préfet fait en principe application de l'ordre de priorité fixé par le schéma pour rejeter la demande placée à un ordre de priorité inférieur. Il peut toutefois délivrer une autorisation concurrente à une demande de rang inférieur si l'intérêt général ou des circonstances particulières, en rapport avec les objectifs du schéma directeur, le justifient.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 331-3 du code rural et de la pêche maritime : " L'autorité administrative assure la publicité des demandes d'autorisation dont elle est saisie, selon des modalités définies par décret. / Elle vérifie, compte tenu des motifs de refus prévus à l'article L. 331-3-1, si les conditions de l'opération permettent de délivrer l'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 et se prononce sur la demande d'autorisation par une décision motivée ". Aux termes de l'article R. 331-4 du même code : " La demande de l'autorisation mentionnée au I de l'article L. 331-2 est établie selon le modèle défini par le ministre de l'agriculture et accompagnée des éléments justificatifs dont la liste est annexée à ce modèle. / Si la demande porte sur des biens n'appartenant pas au demandeur, celui-ci doit justifier avoir informé par écrit de sa candidature le propriétaire. () Le service chargé de l'instruction fait procéder à la publicité de la demande d'autorisation d'exploiter dans les conditions prévues à l'article D. 331-4-1. Cette publicité porte sur la localisation des biens et leur superficie, ainsi que sur l'identité des propriétaires ou de leurs mandataires et du demandeur ". Aux termes de l'article D. 331-4-1 du même code : " La publicité prévue à l'article R. 331-4 précise la date de l'enregistrement de la demande et indique la date limite de dépôt des dossiers de demande d'autorisation. / Les demandes d'autorisation d'exploiter sont affichées pendant un mois à la mairie des communes où sont situés les biens qui font l'objet de la demande et publiées sur le site de la préfecture chargée de l'instruction. / A l'expiration du délai de publicité, il est dressé la liste de toutes les candidatures enregistrées pour un même bien ".

5. M. E soutient qu'en sa qualité de preneur en place des surfaces de vignes faisant l'objet de la demande d'autorisation d'exploiter de Mme C, il aurait dû être informé du dépôt de cette demande pour pouvoir faire valoir son opposition à celle-ci au regard des dispositions de l'article L. 311-3-1 précité. Toutefois, si l'article R. 331-4 du code rural et de la pêche maritime prévoit l'obligation pour le candidat d'informer, le cas échéant, le propriétaire des parcelles de sa demande d'autorisation de les exploiter déposée auprès de l'administration, aucune disposition ne prévoit une information de même nature, par le candidat ou l'administration, à destination du preneur en place, lequel bénéficie pour faire valoir son éventuelle opposition à une telle demande, à l'instar de potentiels autres candidats à l'exploitation des superficies en cause, des mesures de publicité et d'affichage des demandes d'autorisation d'exploiter prévues par les articles R. 331-4 et D. 331-4-1 précités. Dans ces conditions, et à supposer même établie l'intention de dissimulation de Mme C alléguée par M. E, ce dernier n'est pas fondé à soutenir que la procédure à l'issue de laquelle l'autorisation d'exploiter en litige a été prise serait entachée d'un vice tiré d'un défaut d'information. Ce moyen doit donc être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes du III de l'article R. 331-6 du code rural et de la pêche maritime : " Le préfet de région notifie sa décision aux demandeurs, aux propriétaires et aux preneurs en place par lettre recommandée avec accusé de réception ou remise contre récépissé. Cette décision fait l'objet d'un affichage à la mairie de la commune sur le territoire de laquelle sont situés les biens. Elle est publiée au recueil des actes administratifs. / A défaut de notification d'une décision dans le délai de quatre mois à compter de la date d'enregistrement du dossier ou, en cas de prorogation de ce délai, dans les six mois à compter de cette date, l'autorisation est réputée accordée. En cas d'autorisation tacite, une copie de l'accusé de réception mentionné à l'article R. 331-4 est affichée et publiée dans les mêmes conditions que l'autorisation expresse ".

7. L'absence de notification de la décision tacite en litige à M. E est sans incidence sur la légalité de cette décision, qui s'apprécie à la date de son édiction. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du III de l'article R. 331-6 du code rural et de la pêche maritime doit être écarté comme inopérant.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 331-1-1 du code rural et de la pêche maritime : " Pour l'application du présent chapitre : / 1° Est qualifié d'exploitation agricole l'ensemble des unités de production mises en valeur, directement ou indirectement, par la même personne, quels qu'en soient le statut, la forme ou le mode d'organisation juridique, dont les activités sont mentionnées à l'article L. 311-1 ; / 2° Est qualifié d'agrandissement d'exploitation ou de réunion d'exploitations au bénéfice d'une personne le fait, pour celle-ci, mettant en valeur une exploitation agricole à titre individuel ou dans le cadre d'une personne morale, d'accroître la superficie de cette exploitation ; la mise à disposition de biens d'un associé exploitant lors de son entrée dans une personne morale est également considérée comme un agrandissement ou une réunion d'exploitations au bénéfice de cette personne morale ; / 3° Pour déterminer la superficie totale mise en valeur, il est tenu compte de l'ensemble des superficies exploitées par le demandeur, sous quelque forme que ce soit et toutes productions confondues, en appliquant les équivalences fixées par le schéma directeur régional des exploitations agricoles pour les différents types de production. () ".

9. D'une part, si M. E relève que Mme C exploitait déjà, avant la décision en litige, 115ha 5a 86ca de terres agricoles et 5ha 6a 69ca de vignes en appellation champagne, cette seule allégation, non assortie des précisions suffisantes, ne saurait établir une erreur d'appréciation de la préfète de la région Grand Est au regard des dispositions citées au point précédent. D'autre part, Mme C, qui a la qualité d'entrepreneur individuel, a demandé en son seul nom l'autorisation d'exploiter en litige. Ni la seule qualité de salarié de son exploitation individuelle de M. D, ni le fait qu'il soit son concubin ne sauraient suffire à établir qu'il serait également regardé comme demandeur de cette autorisation d'exploiter. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier, et n'est au demeurant pas allégué, que Mme C serait elle-même associée ou exploitante de la SCEAV D Bloquet dont M. D est associé-exploitant, ni qu'elle participerait de façon effective et permanente aux travaux de cette dernière société et mettrait ainsi en valeur directement ou indirectement les unités de production de cette société. Dans ces conditions, M. E n'est pas fondé à soutenir que les surfaces agricoles de la SCEAV D Bloquet dont M. D est associé-exploitant auraient dû être prises en compte dans l'examen de la demande d'autorisation d'exploiter déposée par Mme C. Ce moyen doit donc être écarté comme non fondé.

10. En quatrième lieu, aux termes du V de l'article 5 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne : " 1° Conformément à l'article L. 331-3-1, l'autorisation d'exploiter peut être refusée si l'opération conduit à un agrandissement ou à une concentration d'exploitations au bénéfice d'une même personne excessifs au regard des critères définis au 3° de l'article L. 331-1 et précisés ci-dessous, sauf dans le cas où il n'y a pas d'autre candidat à la reprise de l'exploitation ou du bien considéré, ni de preneur en place ".

11. Il ressort des pièces du dossier que M. E a contesté le congé donné par Mme C, par une requête introduite le 8 octobre 2020 devant le tribunal paritaire des baux ruraux de Reims. Par un jugement du 12 juillet 2022, le tribunal paritaire des baux ruraux de Reims a ordonné le sursis à statuer jusqu'à ce qu'intervienne une décision définitive au titre de la législation des structures agricoles à la suite du recours formé par M. E devant le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, et rappelé que, lorsque le sursis à statuer est ordonné, le bail en cours est prorogé de plein droit jusqu'à la fin de l'année culturale pendant laquelle l'autorisation devient définitive. Ce jugement est toutefois intervenu postérieurement au 2 février 2022, date à laquelle la décision tacite d'autorisation d'exploiter en litige est née. Dans ces conditions, M. E n'avait pas la qualité de preneur en place à la date de la décision contestée, l'autorité préfectorale devant prendre en compte les éléments de fait et de droit existant à la date de son édiction et au regard de la législation relative au contrôle administratif des structures agricoles. Il ne saurait, dès lors, utilement exciper de sa qualité de preneur en place pour soutenir que l'autorisation d'exploiter en litige aurait dû être refusée au motif qu'elle conduirait à un agrandissement excessif au bénéfice de Mme C sur le fondement des dispositions du schéma directeur régional des exploitations agricoles citées au point précédent et à la réduction en résultant de son exploitation ne lui permettant pas de conserver une dimension économique viable.

12. En cinquième lieu, M. E fait valoir que l'opération de Mme C conduit à une réduction de 22 % des surfaces de son exploitation viticole, laquelle se limiterait à 5ha 26a 12ca, et ne lui permettrait dès lors pas de conserver une dimension économique viable. A supposer qu'il ait entendu ainsi par un moyen distinct se prévaloir des dispositions du 2° de l'article L.331-3-1 du code rural et de la pêche maritime, M. E ne peut, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 11, utilement invoquer ces dispositions applicables au seul preneur en place. Ce moyen ne peut donc qu'être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'autorisation tacite délivrée le 2 février 2022 par la préfète de la région Grand Est à Mme C d'exploiter la surface de vignes en cause sur le territoire de la commune de Villers-Franqueux.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. E demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de M. E une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme C et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : M. E versera à Mme C une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Mme B C et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Copie en sera adressée à la préfète de la région Grand Est et au préfet de la Marne.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Mach, présidente,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2024.

Le rapporteur,

Signé

R. RIFFLARDLa présidente,

Signé

A-S. MACH

La greffière,

Signé

A. DEFORGE

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