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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2201368

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2201368

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2201368
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantCABINET FLICHY GRANGÉ AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 17 et 20 juin 2022, M. B C, représenté par Me Chevalier, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 19 avril 2022 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a annulé la décision de l'inspecteur du travail

du 22 octobre 2021 de la première section de la première unité de contrôle de la Marne par intérim de la direction départementale de l'emploi, du travail, des solidarités et de la protection des populations de la Marne et autorisé son licenciement pour faute ;

2°) d'enjoindre à l'administration de refuser son licenciement dans un délai d'un mois à compter de la mise à disposition du jugement à intervenir, sous astreinte de cent cinquante euros par jour de retard ;

3°) de mettre solidairement à la charge de l'Etat et de la société Albea Tubes France

la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision en litige est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur de droit dans la mesure où la ministre ne pouvait annuler la décision de l'inspecteur du travail uniquement dans l'hypothèse d'une illégalité externe ;

- la ministre ne pouvait retenir les messages échangés avec la salariée intérimaire, émis depuis des téléphones personnels, sans méconnaître le secret des correspondances et porter atteinte au respect de la vie privée ;

- il existe un doute sur la matérialité des faits qui aurait dû lui profiter ;

- la matérialité des faits n'est pas établie ;

- la demande d'autorisation de licenciement est en lien avec ses fonctions syndicales et discriminatoire.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 juillet 2022, la société Albea Tubes France, représentée par Me Aubonnet, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de M. C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 mai 2024, la ministre du travail de l'emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Maleyre, premier conseiller,

- et les conclusions de M. Friedrich, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a intégré les effectifs de la société Albea Tubes France, appartenant au groupe Albea, en contrat à durée indéterminée à partir du 2 août 1988 pour exercer les fonctions de contrôleur sur le site de Sainte-Ménehould. Il détenait notamment le mandat de délégué syndical. Par un courrier du 24 septembre 2021, la société Albea Tubes France a saisi l'inspecteur du travail territorialement compétent d'une demande d'autorisation de licencier M. C, qui a été rejetée par une décision du 22 octobre 2021. La société a alors formé un recours hiérarchique auprès de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion à l'encontre de ce refus le 17 décembre suivant. Par une décision du 19 avril 2022, cette autorité a annulé la décision de l'inspecteur du travail et a fait droit à la demande d'autorisation de licenciement. M. C demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision en litige :

2. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concerne. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () 4° Retirent ou abrogent une décision créatrice de droits () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

3. Lorsqu'il est saisi d'un recours hiérarchique contre une décision d'un inspecteur du travail statuant sur une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé,

le ministre chargé du travail doit, soit confirmer cette décision, soit, si celle-ci est illégale, l'annuler puis se prononcer de nouveau sur la demande d'autorisation de licenciement compte tenu des circonstances de droit et de fait à la date à laquelle il prend sa propre décision.

Dans le cas où le ministre, ainsi saisi d'un recours hiérarchique, annule la décision par laquelle un inspecteur du travail a rejeté la demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé,

il est tenu de motiver l'annulation de cette décision ainsi que le prévoit les dispositions précitées de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration et, en particulier, lorsqu'il estime que le ou les motifs fondant une décision de refus d'autorisation de licenciement sont illégaux, d'indiquer les considérations pour lesquelles il estime que ce motif ou, en cas de pluralité de motifs, chacun des motifs fondant la décision de l'inspecteur du travail, est illégal.

4. Par sa décision du 22 octobre 2021, l'inspecteur du travail a refusé d'accorder

à la société Albea Tubes France l'autorisation de licencier M. C au motif qu'il existait un doute sur la matérialité des faits qui devait profiter au salarié. La décision de la ministre

du travail, de l'emploi et de l'insertion du 19 avril 2022 vise le code du travail, en particulier

les dispositions de son article L. 2411-3 relatives au licenciement d'un délégué syndical, et expose avec précision les raisons pour lesquelles elle considère que les faits reprochés à M. C sont établis. Dans ces conditions, la motivation de la décision en litige était suffisante pour permettre à l'intéressé de comprendre les motifs ayant fondé, d'une part, l'annulation de la décision de l'inspecteur du travail et, d'autre part, l'octroi de l'autorisation de licenciement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

5. Aucune disposition législative ou réglementaire ni aucun principe, et compte tenu de l'office du ministre saisi d'un recours hiérarchique à l'encontre d'une décision d'un inspecteur du travail, ne limite son pouvoir d'annuler une telle décision aux seuls moyens tirés d'illégalités externes. Le moyen tiré de l'erreur de droit ne peut donc qu'être écarté.

6. Si M. C soutient qu'il est porté atteinte à sa vie privée et au secret des correspondances dans la mesure où son employeur, pour établir la matérialité des faits qui lui sont reprochés, s'est servi des messages qu'il a échangés avec Mme A au moyen de leurs téléphones privés respectifs, l'atteinte ainsi portée, alors au demeurant que sa correspondante a autorisé l'accès à sa messagerie, était justifiée par l'intérêt légitime de l'employeur d'assurer

la sécurité des employés et de ne pas être confronté à un risque de pénurie de personnel en provenance d'une société d'intérim qui avait relayé les faits auprès de la direction des ressources humaines de la société. Le moyen doit donc être écarté.

7. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives ou de fonctions de conseiller prud'homme, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier

le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi. Un agissement du salarié intervenu en-dehors de l'exécution de son contrat de travail ne peut motiver un licenciement pour faute, sauf s'il traduit la méconnaissance par l'intéressé d'une obligation découlant de ce contrat. Lorsqu'il résulte d'un procès-verbal de constat d'huissier de justice, effectué en application de l'article 1er de l'ordonnance du 2 novembre 1945, que les faits reprochés au salarié protégé sont établis, ces constatations " font foi jusqu'à preuve contraire ".

8. L'autorisation de licenciement de M. C par la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion est fondée sur la circonstance que l'intéressé, le 19 août 2021,

dans le local du CSE, a embrassé Mme A, salariée intérimaire, et lui a touché la poitrine sans son consentement.

9. M. C conteste la matérialité des faits en arguant qu'il n'y a pas de preuve formelle en l'absence de témoignage d'un tiers ou d'enregistrement vidéo, que l'entreprise n'a pas menée d'enquête, s'appuyant uniquement sur les échanges par messagerie instantanée, que ces messages ne suffisent pas à établir la réalité des faits, que le témoignage de Mme A n'est pas crédible, qu'elle a retiré sa plainte et qu'il est présumé innocent. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, en particulier du constat d'huissier du 16 septembre 2021 établissant l'existence et le contenu des échanges par messagerie instantanée entre M. C

et Mme A à travers un groupe de discussion intitulé " festivale de Canne " limité à deux numéros sur une période allant du 28 juillet au 13 septembre 2021, que le 19 août 2021, l'intéressé a proposé avec insistance, étant en congés le soir-même, à sa collègue de venir le voir dans son bureau du local du CSE, ce qu'elle a finalement accepté de faire vers 15h. Vers 15h30, M. C lui a envoyé deux messages ainsi libellés : " pardonne-moi je n'ai pas pu résister à ta petite gueule d'amour tu es un pti ange " et " je suis vraiment désolé ". Le 21 août suivant, Mme A a envoyé un message à M. C dans lequel elle lui a fait part de son malaise par rapport à ce qui avait eu lieu le jeudi précédent et du malentendu quant à la nature de leur relation, ce à quoi le requérant a acquiescé et a proposé qu'ils restent bons amis. Mme A a été placée en congé de maladie à compter du 31 août 2021, a bénéficié, le 2 septembre suivant, d'un entretien avec la directrice des ressources humaines de la société Albea Tubes France en présence d'un représentant de sa société d'intérim au cours duquel elle a fait part des faits survenus le 19 août précédent et a eu, le 13 septembre suivant, un échange avec M. C dans lequel elle lui a reproché de nier la réalité de ce qui s'était passé le 19 août. L'enchaînement cohérent des faits tel qu'il ressort notamment de la chronologie des messages, et en l'absence d'éléments de contestation sérieux de M. C, permettent de faire regarder les faits comme établis, sans que le doute puisse profiter au requérant. Dès lors, le moyen de l'erreur sur la matérialité des faits doit être écarté.

10. M. C soutient que la demande d'autorisation de licenciement est en lien avec ses fonctions syndicales et discriminatoire dans la mesure où elle intervient dans un contexte de tension entre la direction de l'entreprise et les élus du syndicat UNSA. Si les rapports ont pu être tendus à certains moments, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette demande présenterait un lien avec les mandats détenus par M. C.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion

du 19 avril 2022. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat et de la société Albea Tubes France, qui ne sont pas dans la présente instance les parties perdantes, la somme demandée par M. C au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. C la somme demandée par la société Albea Tubes France au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. C est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la société Albea Tubes France présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié aux ayants droit de M. B C, à la ministre du travail, de la santé et des solidarités et à la société Albea Tubes France.

Copie en sera adressée au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités Grand Est.

Délibéré après l'audience du 19 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Deschamps, président,

M. Maleyre, premier conseiller,

M. Henriot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024.

Le rapporteur,

PH MALEYRELe président,

A. DESCHAMPS

Le greffier,

A. PICOT

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