mercredi 3 août 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2201682 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge unique - Eloignement |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 21 juillet 2022, M. E F, représenté par
Me Barbara Lebaad, demande au tribunal :
1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 23 juin 2022 par lequel la préfète du
Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités autrichiennes ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de l'admettre au séjour et de le mettre en mesure de saisir l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou, à défaut, d'examiner sa demande d'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 400 euros, à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- le signataire de la décision attaquée est incompétent ;
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- la préfète du Bas-Rhin n'établit pas avoir présenté aux autorités autrichiennes une requête aux fins de reprise en charge et, le cas échéant, que celle-ci a été formée conformément au règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, en particulier avec ses articles 23 et 24 ;
- la préfète du Bas-Rhin n'établit pas qu'elle l'a reçu en entretien individuel comme l'exige l'article 5 du règlement précité, ni que lui a été délivré les informations exigées par l'article 4 du même règlement ;
- l'arrêté attaqué lui a été notifié dans des conditions méconnaissant les dispositions de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- il existe des défaillances systémiques dans le traitement des demandes d'asile par les autorités autrichiennes, lesquelles entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux ;
- la préfète du Bas-Rhin ne s'est pas assurée que les autorités autrichiennes offrent des garanties suffisantes pour lui éviter de subir une atteinte grave au droit d'asile et, en conséquence, la France doit être regardée comme étant l'Etat responsable pour l'examen de sa demande d'asile ;
- l'examen superficiel de sa demande d'asile par les autorités autrichiennes l'expose à un renvoi dans son pays d'origine où il risque d'être exposé à des menaces de mort.
Par un mémoire en défense enregistré le 3 août 2022, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. F ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charge des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à M. Irvin Herzog, conseiller.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. B C.
Le requérant et la préfète du Bas-Rhin n'étant ni présents, ni représentés, la clôture de l'instruction a été prononcée après l'appel de l'affaire à l'audience, en application de l'article
R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. F, ressortissant afghan né le 1er janvier 1997 ou 1er janvier 1998, est entré en France à la date déclarée du 02 février 2022 et y a déposé une demande d'asile enregistrée à la préfecture de police le 7 juin 2022. Par un arrêté du 23 juin 2022, la préfète du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités autrichiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile. Par la présente requête, M. F demande au tribunal d'annuler cette décision.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".
3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. F au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. En premier lieu, M. A D, chef de bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière à la préfecture du Bas-Rhin et signataire de la décision attaquée, a reçu, par un arrêté préfectoral du 4 mars 2022, régulièrement publié le même jour dans le recueil des actes administratifs de la préfecture, délégation à l'effet de signer les arrêtés de transfert pris en application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait.
5. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. () ".
6. L'arrêté attaqué, qui ordonne le transfert de M. F aux autorités autrichiennes, mentionne les textes dont il fait application et les éléments de fait en considération desquels il est intervenu. La préfète du Bas-Rhin a ainsi suffisamment motivé l'arrêté du 23 juin 2022 et, par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
7. En troisième lieu, aux termes des dispositions de l'article 23 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Lorsqu'un État membre auprès duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne. () ".
8. Aux termes des dispositions de l'article 18 du règlement (UE) n° 604-2013 du
26 juin 2013 susvisé : " 1. L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : / () b) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui a présenté une demande auprès d'un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre () ".
9. Il ressort des pièces du dossier que M. F a présenté une demande d'asile qui a été enregistrée à la préfecture de police de Paris le 7 juin 2022. Or, la consultation du fichier EURODAC a révélé que M. F a sollicité l'asile auprès des autorités autrichiennes préalablement au dépôt de sa demande d'asile en France et que ses empreintes digitales de M. F ont été enregistrées à cette occasion. Compte tenu de ces informations, la préfète du Bas-Rhin a, le 10 juin 2022, saisi les autorités autrichiennes d'une demande de reprise en charge de M. F et, par une décision du même jour, ces autorités, sur le fondement des dispositions précitées du b) du I de l'article 18 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013, ont accepté de prendre en charge l'examen de sa demande d'asile. Par suite, M. F n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée, qui prononce son transfert aux autorités autrichiennes sur le fondement des dispositions précitées de l'article 23 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, méconnaîtrait ces mêmes dispositions.
10. En quatrième lieu, les dispositions de l'article 24 du règlement (UE) n° 604-2013
du 26 juin 2013 susvisé sont applicables à un ressortissant étranger qui n'a présenté aucune demande d'asile auprès de l'Etat requérant. Par suite, M. F, dont il a été dit qu'il a déposé une demande d'asile à la préfecture de police le 7 juin 2022, ne saurait utilement se prévaloir de ces dispositions.
11. En cinquième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement. ". En outre, les dispositions de l'article L. 521-2 du même code ajoutent que : " Tout demandeur reçoit, dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de supposer qu'il la comprend, une information sur les droits et obligations qui découlent de l'application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, dans les conditions prévues à son article 4. "
12. D'une part, aux termes des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement. () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe. / 3. Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.
13. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604-2013
du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / () 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. "
14. Il ressort des pièces du dossier que M. F s'est vu délivrer, lors d'un entretien individuel réalisé le 7 juin 2022, les deux brochures d'information dites " A " (J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande d'asile ') et " B " (Je suis sous procédure Dublin - Qu'est-ce que cela signifie '). Ces documents constituent la brochure commune visée au paragraphe 3 de l'article 4 du règlement précité et contiennent l'intégralité des informations prévues au paragraphe 1 de cet article. Les deux brochures lui ont été remises en langue française, l'intéressé ayant déclaré comprendre cette langue. Par ailleurs, ces brochures lui ont été délivrées dès le jour de l'enregistrement de sa demande de protection internationale en France, soit en temps utile avant que n'intervienne la décision de transfert en litige. Par ailleurs, l'entretien précité du 7 juin 2022 a donné lieu, également en temps utile, à l'établissement d'un résumé paraphé et signé par M. F. Il suit de là que celui-ci s'est vu dûment délivrer les informations prescrites à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et a été reçu à un entretien individuel dans les conditions prescrites à l'article 5 du même règlement. Par suite, et en dépit des éventuelles irrégularités qu'auraient commises les autorités autrichiennes en enregistrant sa demande d'asile, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées des articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.
15. En sixième lieu, la légalité d'un acte s'appréciant à la date de son édiction, M. F ne saurait utilement se prévaloir, pour critiquer la légalité de l'arrêté attaqué, des circonstances dans lesquelles celui-ci lui a été notifié le 8 juillet 2022, postérieurement à son édiction, alors qu'au demeurant le requérant a été en mesure de former, dans les délais et avec l'aide d'un conseil juridique, un recours contentieux contre cet arrêté. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, relatives aux modalités de notification d'une décision de transfert, doit être écarté comme inopérant.
16. En septième et dernier lieu, aux termes des dispositions de l'article 3 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 2. () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. / Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable. () ".
17. Si M. F soutient qu'il existe des défaillances systémiques dans la procédure d'examen des demandes d'asile en Autriche, le caractère imprécis de ses déclarations et l'absence de toute pièce justificative ne suffisent, ni à fonder des doutes sérieux sur l'existence en Autriche, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de défaillances revêtant un caractère systémique dans l'examen des demandes d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, ni à établir que, en cas de transfert vers ce pays, il existerait un risque qu'il ne bénéficie pas d'un examen effectif de sa demande d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, alors même que les autorités autrichiennes ont accepté la prise en charge de sa demande, ni que ces autorités le renverront, le cas échéant, en Afghanistan sans réel examen des risques auxquels il serait exposé. Par suite, le moyen tiré de ce que la préfète du Bas-Rhin aurait entaché sa décision de transfert d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.
18. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. F doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : M. F est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de M. F est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E F et à la préfète du Bas-Rhin.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 août 2022.
Le magistrat délégué,
Signé
I. CLa greffière,
Signé
K.-A. CLEDELIN
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