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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2201777

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2201777

mardi 11 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2201777
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSAS LE BIGOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS

(2ème chambre)

Par une requête enregistrée le 29 juillet 2022, Mme D G, représentée par Me Saada-Dusart, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le maire de la commune de Biesles a rejeté sa réclamation préalable ;

2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du n°046-2018 du 6 juin 2018 en tant qu'il procède à la reprise de la tombe n°0013, carré 13 ;

3°) d'enjoindre à la commune de Biesles de lui restituer officiellement, ainsi qu'à sa famille, la concession perpétuelle dont elle était héritière, et de ré-inhumer les restes de Mme veuve G née A, dans cet emplacement, aux frais de la commune ;

4°) de condamner la commune de Biesles à lui verser la somme de 8 000 euros au titre du préjudice qu'elle estime avoir subi, majorée des intérêts à compter de la réception de sa demande préalable soit le 14 mai 2022 ;

5°) de mettre à la charge de la commune de Biesles la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté du 6 juin 2018 est intervenu au terme d'une procédure irrégulière dès lors que les procès-verbaux ne sont pas conformes aux dispositions prévues à l'article R. 2223-14 du code général des collectivités territoriales ;

- il méconnaît les dispositions de l'article R. 2223-15 du code général des collectivités territoriales dès lors que les descendants n'ont pas été informés de l'engagement de la procédure de reprise des concessions funéraires en état d'abandon ;

- l'état d'abandon n'était pas caractérisé ;

- les différents manquements commis par la commune engagent sa responsabilité ;

- elle subit un préjudice moral lié à la perte d'un lieu de sépulture dédié au recueillement et à la mémoire de sa grand-mère ;

- elle subit un préjudice matériel constitué par la perte de matériaux et des décorations repris par la commune et par la remise en état de la tombe suite aux dégradations causées par l'ouverture de celle-ci.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 novembre 2022, la commune de Biesles, représentée par Me Le Bigot conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de Mme G d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est tardive ;

- Mme G n'a pas d'intérêt à agir ;

- les moyens soulevés par Mme G ne sont pas fondés.

Par un mémoire en réplique enregistré le 13 mars 2023, Mme D G, représentée par Me Saada-Dusart conclut aux mêmes fins que dans sa requête par les mêmes moyens et ajoute que sa requête est recevable.

Par un mémoire en duplique enregistré le 15 septembre 2023, la commune de Biesles, représentée par Me Le Bigot conclut aux mêmes fins que dans ses précédentes écritures, par les mêmes moyens.

Par ordonnance du 18 septembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 29 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Oscar Alvarez, rapporteur ;

- les conclusions de Mme Lambing, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Une concession funéraire perpétuelle a été accordée le 1er août 1904, dans le cimetière de la commune de Biesles pour fonder la sépulture de M. H et de son épouse. Dans le cadre d'un testament établi le 23 mai 1911 devant notaire, M. H a fait MM E A et B A pour le tout légataires universels chacun pour moitié. Mme C A, fille de M. E A est devenue héritière de la concession qui l'a transmise par succession à M. F G, père de la requérante décédé le 7 juillet 1996. Mme D G a découvert au mois de mai 2019 que la tombe, dans laquelle avait été inhumée sa grand-mère le 10 mars 1982, avait disparu. Par courrier en date du 8 avril 2022, Mme D G a sollicité la communication des documents relatifs à la reprise de la concession funéraire. La commune a adressé l'arrêté du 6 juin 2018 par lequel le maire avait décidé de la reprise de la tombe n°0013. Par courrier en date du 13 mai 2022, Mme D G a adressé à la commune de Biesles une réclamation préalable tendant au versement d'une somme de 8 000 euros en réparation des préjudices matériels et moraux qu'elle estime avoir subis et une demande de retrait de l'arrêté du 6 juin 2018 en tant qu'il décide la reprise de la tombe de sa grand-mère. Par le présent recours, elle demande l'annulation de la décision née du silence gardé sur sa demande préalable du 13 mai 2022 et de l'arrêté du 6 juin 2018, la condamnation de la commune au versement de dommages et intérêts et des mesures d'injonction.

Sur les fins de non-recevoir opposées en défense

2. Mme D G, petite fille de Mme C G née A, titulaire de la concession qu'elle détenait de la succession de son père a, en qualité d'héritière des droits sur cette concession, intérêt à agir tant en annulation de l'arrêté qu'en indemnisation. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par la commune de Biesles, tirée du défaut d'intérêt à agir de la requérante, doit être écartée.

3. Aux termes de l'article R. 2223-19 du code général des collectivités territoriales : " L'arrêté du maire qui prononce la reprise des terrains affectés à une concession est exécutoire de plein droit dès qu'il a été procédé à sa publication et à sa notification. ". Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / () " Aux termes de l'article R. 421-5 du même code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ". Il résulte de ces dispositions que lorsque la notification ne comporte pas les mentions requises, ce délai n'est pas opposable.

4. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la commune ait procédé à la notification de l'arrêté en litige à Mme D G, ni en outre à sa publication. Par suite, le délai de recours rappelé au point précédent ne lui est, sous réserve de ce qui suit, pas opposable.

5. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance ; qu'en une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable ; qu'en règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.

6. La règle énoncée ci-dessus, qui a pour seul objet de borner dans le temps les conséquences de la sanction attachée au défaut de mention des voies et délais de recours, ne porte pas atteinte à la substance du droit au recours, mais tend seulement à éviter que son exercice, au-delà d'un délai raisonnable, ne mette en péril la stabilité des situations juridiques et la bonne administration de la justice, en exposant les défendeurs potentiels à des recours excessivement tardifs. Il appartient au juge administratif d'en faire application au litige dont il est saisi, quelle que soit la date des faits qui lui ont donné naissance.

7. Alors que la commune de Biesles ne justifie pas avoir été dans l'impossibilité de notifier l'arrêté en litige à la requérante dont elle ne pouvait pas ignorer le lien de parenté avec la personne inhumée, il ne ressort pas non plus des pièces du dossier que Mme D G ait eu connaissance, contrairement à ce que fait valoir la commune en défense, de l'arrêté en litige lors de leurs échanges intervenus entre les parties en 2019. Ce n'est qu'au plus tôt à la date d'envoi de la réclamation préalable du 13 mai 2022 que la requérante est réputée en avoir eu connaissance. Dans ces conditions, en l'absence de notification de l'arrêté en litige conformément aux dispositions de l'article R. 2223-19 du code général des collectivités territoriales, Mme G n'a pas introduit son recours à l'encontre de l'arrêté du 6 juin 2018 dans un délai déraisonnable au regard des règles posées par les points 5 et 6. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par la commune de Biesles, tirée de la tardiveté de la requête, doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation

8. Si la requérante demande l'annulation de la décision née du silence gardé sur son courrier du 13 mai 2022 en tant qu'elle porte rejet de sa demande préalable d'indemnisation, une telle décision n'a d'autre objet que de lier le contentieux et ne peut utilement faire l'objet de conclusions tendant à son annulation pour excès de pouvoir.

9. Aux termes de l'article L. 2223-17 du même code, dans sa rédaction applicable à la date de la décision attaquée : " Lorsque, après une période de trente ans, une concession a cessé d'être entretenue, le maire peut constater cet état d'abandon par procès-verbal porté à la connaissance du public et des familles. / Si, trois ans après cette publicité régulièrement effectuée, la concession est toujours en état d'abandon, le maire a la faculté de saisir le conseil municipal, qui est appelé à déclarer si la reprise de la concession est prononcée ou non. / Dans l'affirmative, le maire peut prendre un arrêté prononçant la reprise par la commune des terrains affectés à cette concession. "

10. Il ressort de l'examen des photographies produites, dont l'une communiquée à la requérante par la commune, que la tombe apparaît propre, fleurie et décorée. En outre, Mme G produit aux débats une attestation datée de 2019 certifiant du fleurissement de la tombe deux fois par an depuis septembre 2014 ce que la commune ne conteste pas. En se bornant à se référer aux procès-verbaux du 23 septembre 2014 et du 5 février 2018 indiquant la présence de mousse ou de lichen et de problèmes de sécurité et à une photographie de la tombe qui présenterait un trou dans le soubassement, au demeurant peu visible sur le cliché, le maire de la commune n'établit pas par ces seuls éléments de l'état d'abandon de la concession alors que par ailleurs la requérante soutient, sans être contredite, que la commune avait décidé de réaliser un ossuaire à cet emplacement. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que la concession ne se trouvant pas à l'état d'abandon, la commune de Biesles a méconnu les dispositions de l'article L. 2223-17 du code général des collectivités territoriales en procédant pour ce motif à la reprise de la concession.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme G est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 6 juin 2018 en tant qu'il constate l'état d'abandon physique de la concession n° 0013 carré 13.

Sur les conclusions indemnitaires

12. L'arrêté du 6 juin 2018 étant entaché d'illégalité, elle est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de la commune de Biesles. La requérante est ainsi en droit d'obtenir réparation des préjudices directs et certains ayant résulté pour elle de cette décision.

En ce qui concerne le préjudice matériel

13. Mme G produit à l'appui de sa requête un devis d'un montant de 2 997,90 euros TTC correspondant au rétablissement des éléments de la sépulture dans leur état initial. Au vu de ces éléments, la commune, qui ne conteste pas l'étendue du préjudice, sera condamnée à verser à l'intéressée la somme précisée.

En ce qui concerne le préjudice moral

14. Mme G invoque le préjudice moral lié à la perte d'un lieu de recueillement à la mémoire de sa grand-mère, dont elle était particulièrement proche. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par la requérante en l'évaluant à la somme de 3 000 euros.

Sur les intérêts

15. Les condamnations précitées porteront intérêts à compter de la date du 14 mai 2022 date de réception par la commune de Biesles de la réclamation préalable de la requérante.

Sur les conclusions à fin d'injonction

16. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que la commune de Biesles réattribue à Mme D G la concession perpétuelle qui avait été accordée initialement, ou, si celle-ci est occupée, une concession similaire dans le même cimetière. Il doit être enjoint à la commune d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

17. En revanche, il n'y a pas lieu d'enjoindre à la commune de Biesles de restituer à Mme G les restes de sa grand-mère dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction que ces ossements aient été individualisés lors de leur ré-inhumation dans l'ossuaire municipal et qu'ainsi, leur restitution est de ce fait impossible.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme G, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme que demande la commune de Biesles au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Biesles le versement à Mme G d'une somme de 1 500 euros sur le fondement des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 6 juin 2018, en tant qu'il constate l'état d'abandon physique de la concession n°99, tombe n° 0013 carré 13 est annulé.

Article 2 : La commune est condamnée à verser à Mme D G une somme de 5 997, 90 euros en réparation des préjudices matériels et moraux, majorée des intérêts au taux légal à compter du 14 mai 2022.

Article 3 : Il est enjoint à la commune de Biesles de réattribuer à Mme D G la concession perpétuelle n°99 accordée initialement ou, si celle-ci est occupée, une concession similaire dans le même cimetière dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : La commune de Biesles versera à Mme G une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme D G et à la commune de Biesles.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Nizet, président,

M. Michel Soistier, premier conseiller,

M. Oscar Alvarez, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé

O. ALVAREZ

Le président,

Signé

O. NIZETLa greffière,

Signé

I.DELABORDE

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