mardi 9 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2201999 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | SCP THÉMIS AVOCATS ET ASSOCIÉS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 29 juillet 2022, M. A B, représenté par l'AARPI Thémis, demande au tribunal :
1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du 18 août 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a décidé de son maintien à l'isolement d'office ;
2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice de la levée la mesure d'isolement dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, au titre de dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l''article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision de prolongation de placement à l'isolement est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;
- la décision a méconnu les droits de la défense dès lors qu'il n'est pas établi qu'il a pu consulter son dossier préalablement à l'audience et s'y faire assister d'un avocat ;
- la décision est entachée d'un vice de procédure en ce qu'elle a été prise sans disposer du rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires et de l'avis du médecin ;
- les faits qui lui sont reprochés ne sont pas établis ;
- la décision est entachée d'erreur d'appréciation dès lors que les fautes commises ne sont pas de nature à justifier son placement à l'isolement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er mars 2023, le garde des sceaux, ministre
de la justice conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 septembre 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code pénitentiaire ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Soistier, premier conseiller,
- et les conclusions de Mme Lambing, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B est écroué depuis le 1er avril 2008. Depuis le 8 mars 2022, il est détenu à la maison centrale de Clairvaux. Par une décision du 18 août 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice a décidé une nouvelle prolongation du placement à l'isolement de M. B pour une période allant du 19 août au 19 novembre 2022. Le requérant demande au tribunal l'annulation de cette décision et à ce qu'il soit enjoint sous astreinte à l'administration de lever son isolement.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision attaquée :
En ce qui concerne la légalité externe :
2. Mme C, attaché d'administration, au sein du bureau de la gestion des détentions relevant de la sous-direction de la sécurité pénitentiaire, bénéficie d'une délégation du garde des sceaux, ministre de la justice par arrêté en date du 4 juillet 2022, régulièrement publié au journal officiel le 7 juillet 2022, aux fins, " de signer au nom de la garde des sceaux, ministre de la justice, les bons de commande et états de frais, et dans la limite de leurs attributions, tous actes, arrêtés et décisions, () . Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée manque en fait.
3. Aux termes de l'article de L211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques () ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 1° () constituent une mesure de police ". Aux termes de l'article L122-1 du même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. / Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. () ". Aux termes de l'article R213-21 du code pénitentiaire : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef de l'établissement pénitentiaire peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue, ni à son avocat, les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou de l'établissement. () Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l'objet d'un compte rendu écrit signé par elle. () La décision est motivée. Elle est notifiée sans délai à la personne détenue par le chef de l'établissement. ". Aux termes de l'article R213-30 du même code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure. "
4. Si ces dispositions impliquent que l'intéressé ait été informé en temps utile de la possibilité de se faire assister d'un avocat, possibilité dont il appartient à l'administration pénitentiaire d'assurer la mise en œuvre lorsqu'un détenu en fait la demande, la circonstance que l'avocat dont l'intéressé a ainsi obtenu l'assistance ne soit pas présent lors de la réunion de la commission de discipline, dès lors que cette absence n'est pas imputable à l'administration, ne peut avoir pour conséquence de rendre la procédure irrégulière au regard des dispositions de l'article L. 211-2 du code précité.
5. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été informé le 25 juillet 2022 à 15h15 de la volonté de l'administration de prolonger son isolement, des motifs de cette décision ainsi que son droit à consulter les pièces relatives à cette procédure en vertu de l'article L.122-1 du code des relations entre le public et l'administration. M. B a déclaré souhaiter se faire représenter par un avocat et user de la faculté de présenter des observations. Toutefois, alors qu'il avait été informé de la date et de l'heure de la réunion de la commission de discipline, il ne s'est pas présenté. Il ressort des pièces du dossier que la proposition de prolongation en litige, notifiée à M. B fait état des motifs qui lui sont reprochés, des pièces qui lui ont été communiquées le 25 juillet 2022 ainsi que des observations orales qu'il a formulées. M. B n'est, par suite, pas fondé à soutenir que son dossier ne lui aurait pas été communiqué préalablement à l'audience, que la copie d'une ou plusieurs pièces lui aurait été refusée et qu'il n'aurait pu s'y faire assister d'un avocat.
6. Il ressort des pièces du dossier que la décision en litige a été prise consécutivement d'une part, à l'avis médical du 29 juillet 2022 concernant le maintien à l'isolement de M. B et d'autre part, à l'avis de la direction interrégionale des services pénitentiaires du Grand Est du 2 août 2022, transmis le lendemain à l'administration centrale.
En ce qui concerne la légalité interne :
7. Alors que le garde des sceaux, ministre de la justice a produit nombreuses pièces concordantes et circonstanciées relatives au comportement en détention de M. B, le requérant se borne à soutenir que les faits qu'elles relatent sont inexacts sans apporter d'éléments de nature à les remettre en cause.
8. Aux termes de l'article R213-18 du code pénitentiaire : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire. ". Aux termes de l'article R213-23 du même code : " Le chef d'établissement décide de la mise à l'isolement pour une durée maximale de trois mois. Il peut renouveler la mesure une fois pour la même durée. / Il rend compte sans délai de sa décision au directeur interrégional ". Aux termes de l'article R213-30 du même code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. () ".
9. Les décisions de mise à l'isolement sont prises, lorsqu'elles ne répondent pas à une demande du détenu, pour des motifs de précaution et de sécurité. L'administration peut donc légalement fonder la mesure de mise à l'isolement sur les mêmes motifs que ceux qui ont justifié l'inscription du détenu au répertoire des détenus particulièrement signalés. Le juge de l'excès de pouvoir exerce un contrôle restreint sur les motifs d'une mesure de placement d'un détenu à l'isolement.
10. Il ressort des pièces du dossier que la décision de prolongation de placement à l'isolement de M. B pour une durée de trois mois est notamment motivée par la réitération de plus d'une centaine d'incidents impliquant l'intéressé dans de nombreux établissements pénitentiaires différents depuis 2009, ainsi que peu après son incarcération à la maison centrale de Clairvaux, qui ont à chaque fois donné lieu à des comptes rendus d'incidents pour, entre autres, les faits suivants : agression du personnel de surveillance le 28 octobre 2018 au sein du quartier d'isolement du centre pénitentiaire de Villefranche sur Saône à l'aide d'une arme artisanale ayant occasionnée des blessures graves, tapage en détention et menaces à l'encontre des personnels le 30 juin 2019, insultes, menaces et tentative d'agression d'un personnel de surveillance le
21 octobre 2019, menaces d'égorger un personnel pénitentiaire les 19 décembre 2020 et
24 décembre 2020, refus d'obéissance le 11 janvier 2021 suite à l'injonction de retirer l'obstruction de l'œilleton de sa cellule, menaces de commettre un crime ou délit le 16 janvier 2021, d'insultes, menaces sur le personnel médical au sein de la maison centrale de Clairvaux le 13 mai 2022, injures racistes à l'encontre du moniteur de sport de ce même établissement les 17 et 18 mai 2022, des injures et menaces de mort à l'encontre du personnel les 22 mai et le 8 juin 2022, pour lesquelles une sanction de cinq jours de cellule disciplinaire a été prononcée le 23 juin 2022. Dans ces circonstances et alors qu'au demeurant, M. B dont la date de libération prévisionnelle est fixée au 12 avril 2025, a fait l'objet de trente-cinq transferts successifs d'établissements pénitentiaires depuis 2008 en raison de son comportement en détention, le garde des sceaux, ministre de la justice a pu, sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation, décider de prolonger son placement à l'isolement pour une durée de trois mois.
14. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 18 août 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a décidé de la prolongation de son isolement du 19 août au 19 novembre 2022. Par suite, la requête de M. B est rejetée en toutes ses conclusions.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 26 mars 2024 à laquelle siégeaient :
M. Nizet, président,
M. Soistier, premier conseiller,
M. Alvarez, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 avril 2024.
Le rapporteur,
Signé
M. SOISTIERLe président,
Signé
O. NIZET
La greffière,
Signé
I. DELABORDE
No 2201999
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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