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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2202069

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2202069

vendredi 26 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2202069
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 septembre 2022 la société WM Presta Œuilly, représentée par Me Gayet, demande au tribunal :

1°) à titre principal, d'annuler la décision du 7 juillet 2022 par laquelle le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est lui a infligé

une amende d'un montant de 10 800 euros du fait de manquements aux dispositions des articles L. 716-1 et R. 716-1 du code rural et de la pêche maritime relatives à l'hébergement

des salariés ;

2°) à titre subsidiaire, de réformer la décision du 4 février 2022 afin de diminuer

le montant de l'amende qui lui a été infligée ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros au titre des dispositions

de l'article L. 761-1 du code justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée a été édictée par une autorité incompétente ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit, d'une erreur

de qualification et d'une erreur d'appréciation dès lors qu'elle n'assure pas l'hébergement

de ses salariés au sens des dispositions de l'article L. 716-1 du code rural et de la pêche maritime ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de fait et d'un manquement

aux principes de responsabilité personnelle et de personnalité des peines ;

- la sanction est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2022, le directeur régional

de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est conclut au rejet

de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 23 février 2024 par une ordonnance

du 29 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Henriot, conseiller ;

- les conclusions de M. Friedrich, rapporteur public ;

- et les observations de Me Gayet représentant la société WM Presta Œuilly ainsi que celles de M. B, pour le compte du directeur régional de l'économie, de l'emploi,

du travail et des solidarités du Grand Est.

Considérant ce qui suit :

1. La société WM Presta Œeuilly appartient au groupe WM Presta qui a pour activité la réalisation de prestations de services viticoles. Le 25 août 2020, une vingtaine de salariés

de la société WM Presta Œuilly ont indiqué à des agents de l'unité régionale d'appui et

de contrôle du travail illégal du Grand Est qu'ils étaient hébergés au sein du camping municipal de Dormans. Le 26 août 2020, à l'occasion d'un contrôle, un agent de l'inspection du travail a constaté qu'à cette date 39 salariés de la société WM Presta Œuilly étaient hébergés dans

ce camping, dont 36 sous des tentes. À la suite de ce contrôle et de mesures d'instruction complémentaires, le directeur régional de l'économie, de l'emploi du travail et des solidarités (DREETS) du Grand Est a, par une décision du 21 mars 2022, infligé à la société WM Presta Œuilly une amende d'un montant de 14 400 euros du fait de manquements, s'agissant

de 36 travailleurs, aux dispositions des articles L. 716-1 et R. 716-1 du code rural et de la pêche maritime relatives à l'hébergement des salariés. Le 10 mai 2022, la société WM Presta Œuilly a formé un recours gracieux contre cette décision. Par une décision du 7 juillet 2022, le directeur de la DREETS a retiré sa précédente décision et a réduit le montant de la sanction infligée

à la somme de 10 800 euros. Par la présente requête, la société WM Presta Œuilly demande

au tribunal l'annulation de cette décision.

Sur la régularité de la décision en litige :

2. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 8115-1 du code

du travail : " Lorsqu'un agent de contrôle de l'inspection du travail constate l'un des manquements aux obligations mentionnées à la section 2 du présent chapitre, il transmet au directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi un rapport sur le fondement duquel ce dernier peut décider de prononcer une amende administrative. ". Selon les dispositions de l'article R. 8122-2 du même code : " () II. - Pour l'exercice des compétences en matière d'actions d'inspection de la législation du travail,

le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités peut déléguer sa signature au chef du pôle en charge des questions de travail aux directeurs départementaux de l'emploi, du travail et des solidarités, aux directeurs départementaux de l'emploi, du travail, des solidarités et de la protection des populations et, en Ile-de-France, aux directeurs d'unités départementales. En accord avec le délégant, ceux-ci peuvent subdéléguer la signature des actes pour lesquels ils ont eux-mêmes reçu délégation aux agents du corps de l'inspection du travail placés sous leur autorité. Le directeur régional peut mettre fin à tout ou partie de cette délégation. Il peut également fixer la liste des compétences qu'il souhaite exclure de la délégation que peuvent consentir ces chefs de service aux agents du corps de l'inspection du travail placés sous leur autorité. "

3. Par un arrêté du 1er avril 2021, régulièrement publié le 7 avril 2021 au recueil

des actes administratifs de la préfecture de la région Grand-Est, le directeur régional

des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi de la région Grand Est a donné délégation de signature à M. A, directeur régional adjoint chargé

des fonctions de responsable du pôle " politique du travail " à l'effet de signer, notamment,

les sanctions administratives pour les manquements aux conditions d'hébergement prévues

par les dispositions de l'article L. 719-10 du code rural et de la pêche maritime. Par la même décision, le directeur de la DREETS a autorisé M. A à subdéléguer sa signature au directeur du travail ou à un directeur adjoint du travail placé sous son autorité. Par un arrêté

du 22 juillet 2021, régulièrement publié le 23 juillet 2021 au recueil des actes administratifs

de la préfecture de la région Grand-Est, M. A a subdélégué sa signature

à Mme C, directrice adjointe du travail, à l'effet de signer, notamment, les sanctions administratives pour les manquements aux conditions d'hébergement prévues

par les dispositions de l'article L. 719-10 du code rural et de la pêche maritime. Par suite,

le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait été édictée par une autorité incompétente doit être écarté.

4. En second lieu, la décision en litige comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle mentionne notamment de manière expresse

les éléments pris en compte dans le cadre de la détermination de la sanction infligée à la société requérante. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée ne serait pas suffisamment motivée doit être écarté.

Sur le bien-fondé de la décision en litige :

5. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 719-10 du code rural et de la pêche maritime : " L'employeur encourt les amendes administratives prévues au premier alinéa de l'article L. 8115-1 et aux articles L. 8115-2 à L. 8115-7 du code du travail en cas de manquement : () 4° Aux dispositions de l'article L. 716-1 et aux mesures réglementaires prises pour son application relatives à l'hébergement. Les sanctions sont mises en œuvre dans les conditions définies à l'article L. 8113-7 du code du travail. " Selon l'article L. 716-1 du même code : " Lorsque les exploitations, entreprises, établissements ou employeurs définis à l'article

L. 713-1 assurent l'hébergement des salariés et des membres de leur famille, cet hébergement doit satisfaire à des conditions, notamment d'hygiène et de confort, fixées par décret et tenant compte, le cas échéant, des conditions locales. () ". Aux termes des dispositions de l'article R. 716-1 du même code : " Les personnes mentionnées à l'article L. 716-1 ne peuvent être hébergées ni en sous-sol, ni sous des tentes, sous réserve des dispositions de l'article R. 716-16. Elles doivent pouvoir clore leur logement et y accéder sans danger et librement. ". Selon les dispositions de l'article R. 716-16 du code précité : " Par dérogation aux dispositions de l'article R. 716-1, dans les départements ou parties de départements désignés par arrêté du ministre chargé de l'agriculture et dans lesquels l'habitat disponible est quantitativement insuffisant eu égard à l'importance de la main-d'oeuvre accueillie lors des travaux saisonniers, l'inspecteur du travail peut autoriser le chef d'établissement à héberger ces travailleurs sous des tentes, installées sur un terrain qu'il met à leur disposition, lorsqu'ils sont recrutés pour une durée inférieure à un mois. () ".. Aux termes des dispositions de l'article R. 716-23 du même code : " Lorsque l'hébergement ne comporte pas d'installations sanitaires intérieures, une salle d'eau comportant des lavabos aménagés à raison d'un lavabo pour trois personnes doit être mise à disposition. Elle comporte également des douches à raison d'une cabine pour six personnes. Des cabinets d'aisances sont aménagés à raison d'un pour six personnes. Les douches, les lavabos et les cabinets d'aisances sont séparés pour les hommes et les femmes. ". Selon l'article R. 716-24 du même code : " Le chef d'établissement assure ou fait assurer à ses frais : 1° Le maintien en bon état des locaux, du matériel et du mobilier dont ils sont équipés ; 2° Le nettoyage quotidien des locaux ; 3° Le blanchissage des draps au moins une fois tous les quinze jours et le nettoyage de l'ensemble de la literie lors de chaque changement d'occupant ; 4° L'enlèvement, deux fois par semaine, des ordures ménagères. ".

6. Il résulte de l'instruction qu'à l'occasion des vendanges de l'année 2020 plusieurs salariés saisonniers de la société WM Presta Œuilly ont été hébergés au sein d'un camping municipal de la commune de Dormans. Il n'est pas contesté que 36 de ces salariés étaient hébergés sous des tentes et que l'intégralité des frais d'hébergement a été facturé à la société requérante et prise en charge par celle-ci. Si la société requérante soutient qu'elle se bornait à proposer une solution d'hébergement à certains de ses salariés afin qu'ils ne pratiquent

pas le camping sauvage, elle ne conteste pas avoir réservé à l'avance les places d'hébergement en litige. Dans ces conditions, alors même que l'hébergement de ces salariés par l'employeur n'était pas prévu par leur contrat de travail et que les salariés demeuraient libres de se procureur, à leurs frais, un autre logement, la société WM Presta Œuilly doit être regardée comme ayant assuré l'hébergement de ses travailleurs saisonniers au sens des dispositions de l'article L. 716-1 du code rural et de la pêche maritime précitées. Dès lors, elle était soumise au respect

des obligations énoncées à l'article R. 716-1 du même code, et en particulier à l'interdiction d'héberger ses travailleurs sous des tentes, la société requérante ne contestant pas ne pas bénéficier de la dérogation prévue par les dispositions de l'article R. 716-16 du même code. Par suite, les moyens tirés de ce que la décision attaquée serait entachée d'une erreur de droit,

d'une erreur dans la qualification des faits et d'une erreur d'appréciation doivent être écartés.

7. En deuxième lieu, si les motifs de la décision en litige indiquent qu'une autre société du groupe, la société WM Presta Pierry, a reçu le 10 octobre 2017 un courrier d'observations relatif à l'hébergement sous tente de 15 de ces salariés, les faits visés

par ce courrier ne sont pas l'objet de la sanction édictée le 7 juillet 2022 qui concerne exclusivement l'hébergement de 36 salariés de la société WM Presta Œuilly qui sont nommément désignés. En outre, la société requérante ne conteste pas le fait que

les 36 travailleurs en cause étaient bien ses salariés à la date du contrôle, le 26 août 2020. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision en litige aurait méconnu le principe de responsabilité personnelle doit être écarté.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 8115-3 du code du travail :

" Le montant maximal de l'amende est de 4 000 euros et peut être appliqué autant de fois qu'il y a de travailleurs concernés par le manquement. () ". Aux termes de l'article L. 8115-4

du même code : " Pour déterminer si elle prononce un avertissement ou une amende et, le cas échéant, pour fixer le montant de cette dernière, l'autorité administrative prend en compte les circonstances et la gravité du manquement, le comportement de son auteur, notamment sa bonne foi, ainsi que ses ressources et ses charges ".

9. D'une part, pour déterminer la sanction en litige, la DREETS pouvait tenir compte du fait que, par un courrier du 10 octobre 2007 une autre société du groupe,

la société WM Presta Pierry avait été informée des règles d'hébergement des salariés saisonniers dans le cadre des vendanges, les co-gérants de cette société étant par ailleurs le président

et le directeur général de la société Groupe WM, laquelle détient 60 % du capital social

de la société WM Presta Œuilly. En effet, ces circonstances sont de nature à caractériser l'expérience des actionnaires de la société requérante dans l'hébergement des travailleurs saisonniers. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision en litige aurait méconnu le principe

de personnalité des peines doit être écarté.

10. D'autre part, il résulte de ce qui a été exposé au point 6

que la société WM Presta Œeuilly a commis un manquement concernant 36 travailleurs. Par conséquent, en application des dispositions précitées de l'article L. 8115-3 du code du travail,

le montant maximal total de l'amende susceptible de lui être infligé s'élevait à 144 000 euros. Pour déterminer le montant de la sanction en litige, le directeur de la DREETS a, notamment, pris en considération le fait que les mesures sanitaires en vigueur en 2020 ont compliqué

les possibilités d'hébergement des salariés, mais que, dans le même temps, les restrictions

de circulation en France des travailleurs étrangers pendant cette période offraient plus

de possibilités d'hébergement pour les travailleurs déjà présents sur le territoire. En outre, il a été relevé que pour les vendanges de l'année 2021, la société requérante a respecté les règles en vigueur en matière d'hébergement et n'a pas logé ses salariés sous tente. Enfin, la société requérante n'établit pas que l'administration lui aurait fourni des informations erronées ce qui aurait conduit à ce qu'elle commette les manquements qui fondent les amendes en cause. Dès lors, en fixant le montant de l'amende à la somme de 10 800 euros, soit un montant très inférieur au montant maximal, le directeur de la DREETS, a suffisamment tenu compte du comportement de la société requérante et de la gravité du manquement en cause. En outre, à la suite du recours gracieux de la société WM Presta Œuilly, le montant de l'amende, initialement fixé

à 14 400 euros a été abaissé à la somme de 10 800 euros, en considération de la situation financière de la société, laquelle établit avoir disposé de capitaux propres s'élevant

à 13 952 euros à l'issue de l'année 2021, dernière période d'exercice connue à la date

de l'édiction de la décision attaquée et qui n'a produit aucun élément sur sa situation financière postérieure dans le cadre de la présente instance. Par suite, le moyen tiré de ce que la sanction qui a été infligée à la société WM Presta Œeuilly serait disproportionnée doit être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la société WM Presta Œuilly tendant à l'annulation ou à la réformation de la décision du 4 février 2022 doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, de ses conclusions tendant à ce qu'il soit mis à la charge de l'État la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête la société WM Presta Œuilly est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société WM Presta Œuilly et à la ministre

du travail, de l'emploi et des solidarités.

Copie en sera adressée au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail

et des solidarités du Grand Est.

Délibéré après l'audience du 12 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Deschamps, président,

M. Maleyre, premier conseiller,

M. Henriot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2024.

Le rapporteur,

signé

J. HENRIOTLe président,

signé

A. DESCHAMPS

Le greffier,

signé

A. PICOT

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