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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2202149

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2202149

jeudi 10 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2202149
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSELARL FOSSIER-NOURDIN

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2202149 le 16 septembre 2022, la société à responsabilité limitée (SARL) Oxialive, représentée par Me Carpentier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er septembre 2022 par lequel le maire d'Epernay a refusé, au nom de la commune, de lui délivrer l'autorisation d'implanter un dispositif publicitaire numérique sur la parcelle cadastrée AB 65 située 8 allée de Cumières ;

2°) d'enjoindre au maire d'Epernay de lui délivrer l'autorisation sollicitée dans un délai de huit jours à compter de jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de la commune d'Epernay une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté est entaché d'erreur d'appréciation au regard de l'atteinte portée au cadre de vie par le projet de panneau publicitaire ;

- il est entaché d'erreur d'appréciation au regard de l'atteinte portée par ce projet à la sécurité routière.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mars 2023, la commune d'Epernay, représentée par Me Nourdin, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la SARL Oxialive une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2300420 le 23 février 2023, la société à responsabilité limitée (SARL) Oxialive, représentée par Me Carpentier, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune d'Epernay à lui verser une somme de 240 384 euros, en réparation de son préjudice tiré de l'impossibilité d'exploiter le dispositif publicitaire numérique double face sur l'emplacement situé 8 allée de Cumières ;

2°) de mettre à la charge de la commune d'Epernay une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté du 1er septembre 2022 du maire d'Epernay portant refus de lui délivrer l'autorisation d'implanter un dispositif publicitaire numérique sur la parcelle cadastrée AB 65 située 8 allée de Cumières est illégale, dès lors que ses deux motifs tirés de l'atteinte portée par ce projet respectivement au cadre de vie et à la sécurité routière, sont entachés d'erreur d'appréciation ;

- ce refus illégal de l'autoriser à exploiter ce dispositif publicitaire lui a causé un préjudice financier né du manque à gagner au titre de cette exploitation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 octobre 2023, la commune d'Epernay, représentée par Me Nourdin, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la SARL Oxialive une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par la SARL Oxialive ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de la route ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rifflard, conseiller,

- et les conclusions de M. Maleyre, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n° 2202149 et n° 2300420 de la SARL Oxialive présentent à juger des questions connexes. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. Le 21 juin 2022, la SARL Oxialive a sollicité l'autorisation d'implanter un dispositif de publicité lumineuse numérique sur une parcelle cadastrée AB 65 située 8 allée de Cumières, à Epernay. Par arrêté du 1er septembre 2022, le maire d'Epernay a refusé, au nom de la commune, de lui délivrer cette autorisation. La SARL Oxialive demande respectivement au tribunal, par les requêtes susmentionnées, d'annuler cet arrêté et de condamner la commune d'Epernay à lui verser une somme de 240 384 euros en réparation du manque à gagner résultant de l'impossibilité d'exploiter un tel dispositif publicitaire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Il ressort des pièces du dossier que pour refuser de délivrer à la SARL Oxialive l'autorisation d'installer le dispositif publicitaire numérique en cause, le maire d'Epernay a retenu que ce dispositif, d'une part, porterait atteinte à la qualité du cadre de vie au regard de l'article L. 581-2 du code de l'environnement et du règlement local de publicité, et, d'autre part, méconnaîtrait les conditions de sécurité imposées par le code de la route.

En ce qui concerne le motif tiré du cadre de vie :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 581-2 du code de l'environnement : " Afin d'assurer la protection du cadre de vie, le présent chapitre fixe les règles applicables à la publicité, aux enseignes et aux préenseignes, visibles de toute voie ouverte à la circulation publique, au sens précisé par décret en Conseil d'Etat. Ses dispositions ne s'appliquent pas à la publicité, aux enseignes et aux préenseignes situées à l'intérieur d'un local, sauf si l'utilisation de celui-ci est principalement celle d'un support de publicité ". Aux termes du troisième alinéa de l'article L. 581-9 du code de l'environnement, dans sa version applicable au litige : " L'installation des dispositifs de publicité lumineuse autres que ceux qui supportent des affiches éclairées par projection ou par transparence est soumise à l'autorisation de l'autorité compétente ". Aux termes du l'article R. 581-15 du même code : " L'autorisation d'installer un dispositif de publicité lumineuse visé par le troisième alinéa de l'article L. 581-9 ou un mobilier urbain destiné à supporter de la publicité lumineuse visé par le même alinéa est accordée, compte tenu notamment du cadre de vie environnant et de la nécessité de limiter les nuisances visuelles pour l'homme et l'environnement au sens de l'article L. 583-1 aux dispositifs dont les caractéristiques respectent les prescriptions des articles R. 581-34 à R. 581-41 et les interdictions faites aux publicités et enseignes par l'article R. 418-4 du code de la route. / L'autorisation d'installer un dispositif de publicité lumineuse ou un mobilier urbain destiné à supporter de la publicité lumineuse est délivrée pour une durée maximale de huit ans ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 581-14 du code de l'environnement, dans sa version applicable au présent litige : " L'établissement public de coopération intercommunale compétent en matière de plan local d'urbanisme, la métropole de Lyon ou, à défaut, la commune peut élaborer sur l'ensemble du territoire de l'établissement public ou de la commune un règlement local de publicité qui adapte les dispositions prévues aux articles L. 581-9 et L. 581-10. / Sous réserve des dispositions des articles L. 581-4, L. 581-8 et L. 581-13, le règlement local de publicité définit une ou plusieurs zones où s'applique une réglementation plus restrictive que les prescriptions du règlement national. () ".

6. En instituant ce régime d'autorisation propre aux dispositifs de publicité lumineuse installés à l'intérieur des agglomérations, le législateur a entendu tenir compte de la nature particulière des atteintes au cadre de vie susceptibles de résulter de tels dispositifs. Il en résulte que si l'autorisation doit être refusée lorsque le dispositif de publicité lumineuse ne respecte pas l'une des interdictions ou prescriptions édictées par les dispositions législatives et réglementaires susmentionnées, le maire peut également fonder une décision de refus, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur d'autres motifs tirés de la protection du cadre de vie mentionnée à l'article L. 581-2 du code de l'environnement.

7. Il ressort des pièces du dossier que l'environnement immédiat du projet est constitué par un établissement de restauration rapide et le parking de celui-ci, situés au bord d'un axe routier, l'ensemble s'insérant dans une vaste zone d'activité commerciale. Dans ces circonstances, nonobstant la présence d'arbres bordant une partie de l'axe routier, le site d'implantation du projet présente le seul intérêt spécifique au regard du cadre de vie d'offrir un axe de vue, essentiellement aux automobilistes empruntant la voie au bord de laquelle le panneau doit être implanté, sur des coteaux viticoles classés au patrimoine mondial de l'Unesco. Toutefois, outre que cette vue est lointaine et déjà partiellement obstruée par des arbres et des constructions, ce seul élément, auquel le dispositif en litige, de par ses dimensions et ses caractéristiques, n'est de nature à porter qu'une atteinte limitée, ne justifie pas la décision d'interdire l'installation de ce dispositif au regard de la protection du cadre de vie prévu à l'article R. 581-15 du code de l'environnement. Au surplus, si la commune déplore la présence d'un surnombre d'enseignes à proximité immédiate du projet de la SARL Oxialive, en particulier les quatorze enseignes du restaurant précité qui sont disposées autour de celui-ci, et auquel le dispositif de cette société viendrait donc s'ajouter, elle indique, en tout état de cause, que ces panneaux ont vocation à être retirés à brève échéance pour l'essentiel d'entre eux.

8. Par ailleurs, si la commune fait valoir que le projet est situé sur un axe répertorié dans le rapport de présentation de son règlement local de publicité comme étant structurant et en relation avec l'une des entrées dans la ville, et que le préambule de ce règlement indique l'objectif de la commune de préserver son patrimoine, notamment ses entrées de ville, ainsi que celui de réduire le surnombre de dispositifs publicitaires, il n'est pas contesté qu'aucun article de ce règlement, et en particulier ses dispositions relatives aux publicités numériques applicables dans la zone 3 dans laquelle le dispositif en litige est prévu, ne prohibe l'installation du dispositif en litige.

9. Il résulte de ce qui précède que la SARL Oxialive est fondée à soutenir que le maire d'Epernay a entaché son arrêté d'erreur d'appréciation en fondant sa décision de refus sur la protection du cadre de vie.

En ce qui concerne le motif tiré de la sécurité routière :

10. Aux termes de l'article R. 418-4 du code de la route : " Sont interdites la publicité et les enseignes, enseignes publicitaires et pré enseignes qui sont de nature, soit à réduire la visibilité ou l'efficacité des signaux réglementaires, soit à éblouir les usagers des voies publiques, soit à solliciter leur attention dans des conditions dangereuses pour la sécurité routière. Les conditions et normes que doivent respecter les dispositifs lumineux ou rétro réfléchissants visibles des voies publiques sont fixées par un arrêté conjoint du ministre chargé de l'équipement et du ministre de l'intérieur ".

11. Le maire d'Epernay a retenu que le projet présentait un caractère dangereux du dispositif publicitaire en cause pour la circulation routière, compte tenu de son implantation dans une zone située en entrée de ville, le long d'une voie structurante d'agglomération à trafic élevé, à proximité d'un rond-point, et de ce que sa présence risque de détourner l'attention des automobilistes engagés dans cet axe et d'éblouir les usagers de la voie publique. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le dispositif litigieux ne masque aucun panneau de signalisation routière ou d'orientation, ni n'en gêne la lecture, alors en outre qu'il est situé dans une zone à faible vitesse de circulation et qui ne présente pas une configuration dangereuse. Il n'est pas non plus établi que ce dispositif serait de nature à éblouir les usagers de la voie publique, dès lors que le panneau numérique est muni d'une cellule photosensible adaptant l'intensité lumineuse à la luminosité naturelle. Si la commune d'Epernay soutient que l'installation de panneaux publicitaires numériques est généralement accidentogène et constitue un risque non négligeable pour la sécurité routière, elle ne l'établit pas. Par suite, la SARL Oxialive est fondée à soutenir que le maire d'Epernay a également entaché l'arrêté en litige d'erreur d'appréciation au regard de l'article R. 418-4 du code de la route, auquel renvoie l'article R. 581-15 du code de l'environnement précité.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la SARL Oxialive est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 1er septembre 2021 du maire d'Epernay.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. En l'absence de tout changement de circonstance de droit ou de fait résultant de l'instruction, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que le maire d'Epernay délivre l'autorisation sollicitée par la SARL Oxialive. Il y a lieu d'enjoindre au maire d'Epernay de procéder à une telle délivrance, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Sur les conclusions indemnitaires :

14. La SARL Oxialive invoque l'existence d'un préjudice financier qu'elle évalue à 240 384 euros constitué par un manque à gagner lié à l'interdiction d'exploiter le dispositif publicitaire numérique visé par l'arrêté du 1er septembre 2022 précité. Toutefois, en se bornant à se prévaloir de la réalisation d'un chiffre d'affaires moyen par écran au regard de son parc d'écrans sur ses exercices du 1er octobre 2020 au 30 septembre 2021 et du 1er octobre 2021 au 30 septembre 2022, et à évaluer des coûts théoriques annuels d'utilisation du panneau en litige, incluant un lissage sur quinze ans de son prix d'acquisition, la société n'établit pas la réalité d'un bénéfice net dont elle aurait été privée au titre de ce panneau pendant la période entre l'arrêté précité et le présent jugement. Par suite, ses conclusions aux fins de condamnation de la commune d'Epernay à lui verser une somme en réparation de son préjudice financier doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune d'Epernay une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la SARL Oxialive et non compris dans les dépens dans la requête n° 2202149. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la commune d'Epernay présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative dans la requête n° 2300420. Ces mêmes dispositions font obstacle à ce qu'une somme soit respectivement attribuée à la commune d'Epernay dans la requête n° 2202149 et à la SARL Oxialive dans la requête n° 2300420 au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 1er septembre 2022 par lequel le maire d'Epernay a refusé de délivrer à la SARL Oxialive l'autorisation d'implanter un dispositif publicitaire numérique sur la parcelle cadastrée AB 65 située 8 allée de Cumières, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au maire d'Epernay de délivrer à la SARL Oxialive l'autorisation d'implanter le dispositif publicitaire numérique visé à l'article 1er, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : La commune d'Epernay versera, pour l'instance n° 2202149, à la SARL Oxialive une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties dans les instances n° 2202149 et n° 2300420 est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société à responsabilité limitée Oxialive et à la commune d'Epernay.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Briquet, président,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.

Le rapporteur,

Signé

R. RIFFLARDLe président,

Signé

B. BRIQUET

La greffière,

Signé

A. DEFORGE

La République mande et ordonne au préfet de la Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement., 2300420

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