jeudi 13 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2202151 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 16 septembre 2022 et 11 mai 2023, l'Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) et la Ligue de protection des oiseaux Champagne-Ardenne (LPO Champagne Ardenne), représentées par Me Rigal-Casta, demandent au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 28 juillet 2022 par lequel la préfète de l'Aube a autorisé le tir des renards par un lieutenant de louveterie, y compris de nuit, en vue de la protection de la petite faune sur les territoires des unités de gestion " petits gibiers " et des contrats " perdrix " ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elles soutiennent que :
- l'arrêté a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors que la décision n'a pas été soumise à la consultation préalable du public en méconnaissance de l'article 7 de la charte de l'environnement et de l'article L. 123-19-2 du code de l'environnement ;
- l'arrêté n'a pas été publié au recueil des actes administratifs de la préfecture ;
- la préfète de l'Aube n'a pas mis à disposition du public une note de présentation justifiant l'adoption de l'arrêté contesté ;
- la préfète de l'Aube a délégué implicitement son pouvoir au lieutenant de louveterie en méconnaissance de l'article L. 427-6 du code de l'environnement en lui laissant le choix des conditions d'intervention ;
- l'arrêté est entaché d'erreur de droit dès lors que le motif tiré de la protection du petit gibier n'est pas au nombre des motifs limitativement énumérés de l'article L. 427-6 du code de l'environnement ;
- l'arrêté est entaché d'erreur d'appréciation dès lors que le motif tiré de la protection du petit gibier n'est pas justifié par des données contextuelles, que la chasse de ce petit gibier est autorisée et que la population de lièvres est stable ;
- l'arrêté est entaché d'erreur d'appréciation en l'absence d'indication de nature à démontrer le risque que représente le renard pour la survie des espèces de busards cendrés et d'œdicnèmes criards ; le busard cendré est en migration à compter de la fin du mois d'août ; la chasse des espèces aux abords de l'habitat des œdicnèmes criards est de nature à limiter leur reproduction ;
- l'arrêté n'est pas nécessaire dès lors que les prélèvements de renards n'ont pas d'effets sur la régulation de sa population et sont de nature à favoriser son accroissement ainsi que des risques sanitaires.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 avril 2023, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par les associations requérantes ne sont pas fondés.
La requête a été communiquée à M. A C, qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'environnement ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Rifflard, conseiller,
- les conclusions de Mme Castellani, rapporteure publique,
- et les observations de M. B, représentant la préfète de l'Aube.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 28 juillet 2022, la préfète de l'Aube a autorisé le tir des renards par un lieutenant de louveterie, M. C ou son suppléant, y compris de nuit, sur les territoires des unités de gestion " petits gibiers " et des contrats " perdrix " pour la période comprise entre la notification de l'arrêté et le 31 octobre 2022. Par leur requête, l'Association pour la protection des animaux sauvages et la Ligue de protection des oiseaux Champagne-Ardenne demandent au tribunal l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article L. 427-6 du code de l'environnement : " Sans préjudice du 9° de l'article L. 2122-21 du code général des collectivités territoriales, chaque fois qu'il est nécessaire, sur l'ordre du représentant de l'Etat dans le département, après avis du directeur départemental de l'agriculture et de la forêt et du président de la fédération départementale ou interdépartementale des chasseurs, des opérations de destruction de spécimens d'espèces non domestiques sont effectuées pour l'un au moins des motifs suivants : / 1° Dans l'intérêt de la protection de la faune et de la flore sauvages et de la conservation des habitats naturels ; / 2° Pour prévenir les dommages importants, notamment aux cultures, à l'élevage, aux forêts, aux pêcheries, aux eaux et à d'autres formes de propriétés ; / 3° Dans l'intérêt de la santé et de la sécurité publiques ; / 4° Pour d'autres raisons impératives d'intérêt public majeur, y compris de nature sociale ou économique ; / 5° Pour des motifs qui comporteraient des conséquences bénéfiques primordiales pour l'environnement. / Ces opérations de destruction peuvent consister en des chasses, des battues générales ou particulières et des opérations de piégeage. / Elles peuvent porter sur des animaux d'espèces soumises à plan de chasse en application de l'article L. 425-6. () ".
3. Pour décider d'autoriser un lieutenant de louveterie à détruire les renards sur les territoires des unités de gestion " petits gibiers " et des contrats " perdrix " pour la période comprise entre la notification de l'arrêté et le 31 octobre 2022, la préfète mentionne la période d'élevage des jeunes des espèces gibier constituées des lièvres, des perdrix grises et des faisans, la période d'élevage des jeunes des espèces protégées constituées par les busards cendrés et les œdicnèmes criards ainsi que les efforts et les moyens mis en œuvre par les groupements d'intérêt cynégétique petit gibier pour la réimplantation et le maintien des espèces lièvre, perdrix grise et faisan et relève que la régulation du renard par tir de nuit n'est pas de nature à éradiquer l'espèce mais à limiter transitoirement ses effectifs pour faciliter la gestion du petit gibier. Ce faisant, elle doit être regardée comme ayant entendu fonder son arrêté sur deux motifs tirés de la gestion des espèces de petit gibier et de la protection de deux espèces d'oiseaux protégées.
4. En premier lieu, alors même qu'elle ne porte pas sur des opérations collectives et d'envergure réunissant plusieurs tireurs, l'autorisation de tir des renards accordée à un lieutenant de louveterie par la préfète de l'Aube constitue, contrairement à ce qu'elle soutient, une opération de destruction de spécimens d'espèces non domestiques prenant la forme d'une battue administrative au sens de l'article L. 427-6 du code de l'environnement, lequel est au demeurant le fondement de l'arrêté litigieux. La gestion du petit gibier, qui constitue l'un de deux motifs de cet arrêté, n'est pas au nombre des motifs limitativement énumérés à l'article L. 427-6 du code de l'environnement permettant d'autoriser une battue administrative. Par suite, en se fondant sur ce motif, la préfète de l'Aube a entaché l'arrêté litigieux d'erreur de droit au regard de l'article L. 427-6 du code de l'environnement.
5. En second lieu, pour établir l'impact de la présence du renard sur le petit gibier et les deux espèces d'oiseaux protégées, la préfète de l'Aube produit deux tableaux de comptages de lièvres et de renards entre 2008 et 2020. Toutefois, ces tableaux, outre qu'ils concernent uniquement la situation du lièvre et non celles des autres espèces animales pour la protection desquelles cet arrêté a également été pris, n'établissent, en tout état de cause, pas la corrélation invoquée entre une régulation de la population des renards et l'amélioration de la population des lièvres. En outre, alors que la mesure de battue administrative en litige porte sur un périmètre constitué des territoires des unités de gestion " petits gibiers " et des contrats " perdrix ", la préfète de l'Aube n'apporte aucun élément permettant d'établir l'existence même d'une présence sur ces territoires des espèces protégées constituées par les busards cendrés et les œdicnèmes criards de nature à justifier la nécessité d'assurer leur protection sur ces territoires. Par ailleurs, la préfète de l'Aube fait valoir que le tir individuel a lieu durant une période de vulnérabilité importante du petit gibier et des deux espèces protégées qui est liée à la diminution de leur protection par les cultures en place consécutivement aux moissons. Si, s'agissant de l'espèce des œdicnèmes criards, la préfète de l'Aube fait valoir que les pontes interviennent entre le 10 avril et le 20 mai et que leur type d'habitat en rase plaine les expose à la prédation des renards, le rôle effectif du renard dans la compromission de cette espèce protégée n'est établi par aucun élément. Les associations requérantes font valoir, sans être contestées, que les busards cendrés opèrent une migration à compter de la seconde moitié du mois d'août, de sorte que leur présence dans le département est rare pendant une partie de la période de la battue administrative en litige. Dans ces conditions, les éléments retenus par la préfète de l'Aube ne sont pas de nature à justifier la nécessité de la mesure de destruction des renards décidée dans l'ensemble du périmètre des territoires des unités de gestion " petits gibiers " et des contrats " perdrix " au regard de l'article L. 427-6 du code de l'environnement. Les associations requérantes sont, par suite, fondées à soutenir que la préfète de l'Aube a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation au regard de ces dispositions.
6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés par les associations requérantes, que celles-ci sont fondées à demander l'annulation de l'arrêté du 28 juillet 2022 de la préfète de l'Aube.
Sur les frais liés au litige :
7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 1 500 euros à verser à l'Association pour la protection des animaux sauvages et à la Ligue de protection des oiseaux Champagne-Ardenne au titre des frais exposés et non compris dans les dépens sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté de la préfète de l'Aube du 28 juillet 2022 est annulé.
Article 2 : L'Etat versera à l'Association pour la protection des animaux sauvages et à la Ligue de protection des oiseaux Champagne-Ardenne une somme globale de 1 500 euros au titre de l'article 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à l'Association pour la protection des animaux sauvages, à la Ligue de protection des oiseaux Champagne-Ardenne, au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires et à M. A C.
Copie en sera adressée à la préfète de l'Aube.
Délibéré après l'audience du 23 mai 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Mach, présidente,
M. Torrente, premier conseiller,
M. Rifflard, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.
Le rapporteur,
Signé
R. RIFFLARDLa présidente,
Signé
A-S. MACH
La greffière,
Signé
A. DEFORGE
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