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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2202153

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2202153

jeudi 28 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2202153
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSCP AUBERSON DESINGLY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS

(2ème chambre)

Par une requête, enregistrée le 16 septembre 2022, Mme A B, représentée par Me Arvis demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision implicite née du silence gardé par la commune de Blagny sur sa demande tendant au bénéfice de la protection fonctionnelle ;

2°) d'enjoindre à la commune de Blagny de lui octroyer le bénéfice de la protection fonctionnelle, ou à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Blagny la somme de 2 000 euros au titre de

l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est intervenue au terme d'une procédure irrégulière, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 135-6 du code général de la fonction publique et de l'article 1er du décret n° 2020-256 du 13 mars 2020 dès lors que la commune de Blagny n'a diligenté aucune enquête administrative et n'a pas mis en œuvre les procédures du dispositif de signalement ;

- en lui refusant le bénéfice de la protection fonctionnelle le maire de la commune de Blagny a commis une erreur de droit et une erreur d'appréciation.

Par des mémoires en défense enregistrés les 13 juin 2023 et 26 juillet 2023, la commune de Blagny, représentée par Me Desingly, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de Mme B d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors que la demande de protection fonctionnelle a été portée devant une autorité incompétente pour en connaître ;

- la requête est irrecevable dès lors que Mme B ne rapporte aucun élément se rapportant au dépôt d'une plainte préalable ;

- les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Par des mémoires, enregistrés les 26 juin 2023 et 13 octobre 2023, Mme B conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens et ajoute que sa requête est recevable.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le décret n° 2020-256 du 13 mars 2020 ;

- le décret n° 86-442 du 14 mars 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Oscar Alvarez, rapporteur

- les conclusions de Mme Lambing, rapporteure publique,

- et les observations de Me Desingly, représentant la commune de Blagny.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, adjointe administrative principale de 1ère classe, exerce les fonctions de secrétaire de mairie au sein de la commune de Blagny depuis le 1er juillet 2019. Elle a fait parvenir à la commune une demande de protection fonctionnelle le 15 mai 2022 et demande l'annulation de la décision implicite de rejet née du silence gardé par la commune.

Sur les conclusions à fin d'annulation

2. Aux termes de l'article L. 135-6 du code général de la fonction publique : " les employeurs publics mentionnés à l'article L. 2 mettent en place un dispositif ayant pour objet de recueillir les signalements des agents qui s'estiment victimes d'atteintes volontaires à leur intégrité physique, d'un acte de violence, de discrimination, de harcèlement moral ou sexuel, d'agissements sexistes, de menaces ou de tout autre acte d'intimidation et de les orienter vers les autorités compétentes en matière d'accompagnement, de soutien et de protection des victimes et de traitement des faits signalés. Ce dispositif permet également de recueillir les signalements de témoins de tels agissements ". Aux termes de l'article 1er du décret du 13 mars 2020 relatif au dispositif de signalement des actes de violence, de discrimination, de harcèlement et d'agissements sexistes dans la fonction publique : " Le dispositif de signalement des actes de violence, de discrimination, de harcèlement moral ou sexuel et des agissements sexistes prévu par l'article 6 quater A de la loi du 13 juillet 1983 susvisée comporte : / 1° Une procédure de recueil des signalements effectués par les agents s'estimant victimes ou témoins de tels actes ou agissements ; / 2° Une procédure d'orientation des agents s'estimant victimes de tels actes ou agissements vers les services et professionnels compétents chargés de leur accompagnement et de leur soutien ; / 3° Une procédure d'orientation des agents s'estimant victimes ou témoins de tels actes ou agissements vers les autorités compétentes pour prendre toute mesure de protection fonctionnelle appropriée et assurer le traitement des faits signalés, notamment par la réalisation d'une enquête administrative. "

3. La circonstance que les dispositions précitées n'auraient pas été respectées par la commune de Blagny est sans incidence sur la possibilité pour les agents de cette commune de solliciter le bénéfice de la protection fonctionnelle. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut, dès lors, être utilement invoqué.

4. Aux termes de l'article L. 134-1 du code général de la fonction publique : " L'agent public ou, le cas échéant, l'ancien agent public bénéficie, à raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploi à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire, dans les conditions prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 134-5 du même code : " la collectivité publique est tenue de protéger l'agent public contre les atteintes volontaires à l'intégrité de sa personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée.

5. Ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l'agent est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient, dans chaque cas, à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

6. Aux termes de l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique : " Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. "

7. Il appartient à l'agent public, qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève, à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

8. En premier lieu, Mme B évoque avoir subi un harcèlement quotidien de la part de la nouvelle équipe municipale arrivée en juillet 2020. Elle estime avoir été abandonnée lors de l'organisation de la désignation des délégués pour les élections sénatoriales, avoir fait l'objet de critiques sur le choix de la date du 10 juillet 2020, avoir été victime de commentaires déplacés lors de la réalisation des procès-verbaux de la séance et avoir été prise à parti par le premier adjoint sur le parking de la salle de réunion à l'issue de celle-ci. En outre, elle mentionne des remarques régulières depuis cette réunion sur le travail des adjoints de la commune et leur incompétence notamment lors des élections régionales et départementales en juin 2021. Elle fait également valoir que le maire aurait refusé de signer sa notation de début 2021 et l'aurait informé de l'obligation d'attendre 2022 pour des raisons budgétaires afin d'être nommée rédactrice principale de 2ème classe à l'issue de sa réussite au concours. Toutefois, ces allégations ne sont étayées par aucune pièce du dossier.

9. La requérante fait également part du comportement du maire adjoint aux finances et d'un refus d'autorisation d'absence pour exercer son mandat syndical. S'agissant des échanges avec l'élu, si les relations sont conflictuelles, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'attitude de ce dernier traduise un comportement outrepassant l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. De même, à supposer que le refus d'autorisation spéciale d'absence sollicitée par l'intéressée aurait été illégal, aucun élément du dossier ne permet de considérer ce refus comme participant à un harcèlement moral de Mme B.

10. Enfin, les difficultés relationnelles invoquées par la requérante avec l'une de ses collègues concernant l'extinction du chauffage ou la commande de produits d'entretien, si elles démontrent un contexte de tension au travail, ne sauraient caractériser l'existence de faits de harcèlement moral des trois membres du conseil municipal qu'elle met en cause.

11. En deuxième lieu, Mme B soutient qu'elle a délibérément été écartée d'une grande partie de ses missions. Elle évoque des réunions organisées tous les matins de 10h à 12h depuis la mise en place de la nouvelle mandature. En outre, elle considère avoir subi une " punition " lorsqu'il lui a été demandé de nettoyer la salle des fêtes après les élections régionales et municipales. Enfin, elle estime qu'il existait une volonté de la décharger de certaines missions et de se séparer d'elle notamment en se rapprochant de ses anciens employeurs ou encore en recrutant une autre secrétaire de mairie en remplacement de l'agent d'accueil.

12. Toutefois, alors qu'il est loisible au maire et à la municipalité d'organiser les réunions précitées et que l'intéressée ne tire ni de son statut ni de la définition des tâches de son poste, un droit à y participer, le fait qu'elle n'y soit plus convier ne porte pas atteinte à ses prérogatives. Au demeurant, le fait qu'elle n'ait pas été informée des décisions prises à l'issue de ces réunions traduit davantage un manque de communication qu'une mise à l'écart. De même, la circonstance qu'il lui a été demandé, ce qu'elle a accepté, de réaliser des missions qui n'entraient pas dans ses fonctions telles qu'elles résultent de sa fiche de poste ne permet pas d'établir une situation de harcèlement. L'existence de contacts entre son actuel et ses anciens employeurs ne permet pas d'établir, alors même que ces discussions auraient eu pour but d'obtenir son départ de la collectivité, n'est pas, par elle-même, la preuve d'un harcèlement.

13. Enfin, la création d'un poste supplémentaire de secrétaire de mairie en remplacement de l'agent d'accueil avec une durée hebdomadaire supérieure à celle de ce dernier, relève du pouvoir d'organisation de la nouvelle autorité municipale et pouvait s'expliquer à la fois par la nécessité de pourvoir aux fonctions d'accueil et d'obvier à l'indisponibilité de

Mme B notamment pour des motifs thérapeutiques. Le recrutement en résultant ne peut être considéré comme établissant l'existence d'une situation de harcèlement.

14. En troisième lieu, la requérante soutient avoir subi les effets délétères de la désorganisation de la commune. Elle évoque les illégalités des décisions prises par le maire concernant la rémunération de sa remplaçante en novembre 2020 ou la mise à disposition d'agents contractuels auprès du syndicat des eaux. Enfin, elle mentionne le manque de professionnalisme du maire et de ses élus.

15. Toutefois, ces circonstances sont sans lien avec l'existence d'un harcèlement.

16. En quatrième lieu, Mme B soutient que la dégradation de ses conditions de travail et le harcèlement quotidien subi ont fortement porté préjudice à son état de santé. Elle produit un certificat d'un psychologue clinicien du travail du 15 mai 2022 qui mentionne que " sa situation semblerait relever du harcèlement moral ".

17. Toutefois, ces pièces, qui ne sont que le reflet des déclarations de l'intéressée au praticien qui en est l'auteur, ne permettent pas d'établir une situation de harcèlement.

18. Enfin la circonstance que les échanges avec elle et le maire s'effectuent au moyen de " post-it " collés sur son bureau, n'établit pas l'existence d'un harcèlement.

19. Dans ces conditions, la requérante ne peut être regardée comme apportant des éléments suffisants de nature à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral à son encontre. Il suit de là que la demande de protection fonctionnelle de la requérante a pu, sans erreur de droit ou erreur d'appréciation, être rejetée.

20. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les fins de non-recevoir opposées en défense, que les conclusions à fin d'annulation de la décision de refus de faire bénéficier Mme B de la protection fonctionnelle doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction

21. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution, de sorte que les conclusions à fin d'injonction doivent également être rejetées.

Sur les frais de l'instance

22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Blagny qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme demandée par Mme B au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme B une somme au titre des frais de même nature exposés par la commune de Blagny.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la commune de Blagny au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B et à la commune de Blagny.

Délibéré après l'audience du 12 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Nizet, président,

M. Michel Soistier, premier conseiller,

M. Oscar Alvarez, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2024.

Le rapporteur,

O. ALVAREZ

Le président,

O. NIZETLa greffière,

N. MASSON

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