mercredi 10 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2202207 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | SCP THÉMIS AVOCATS ET ASSOCIÉS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 septembre 2022, M. C D, représenté par AARPI Themis, demande au tribunal :
1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision implicite par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires du Grand Est a rejeté son recours administratif préalable formé le 3 juin 2022 contre la sanction disciplinaire prise le 25 mai 2022 qui lui inflige une mise en cellule disciplinaire pour une durée de vingt jours ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision est intervenue au terme d'une procédure irrégulière, dès lors qu'il n'est pas établi que l'autorité ayant décidé des poursuites disciplinaires avait reçu une délégation ;
- il n'est pas établi que le conseil de discipline ait été régulièrement composé dès lors qu'elle comportait un assesseur dont l'impartialité n'est pas établie ;
- la décision a méconnu les droits de la défense dès lors qu'il n'a pu conserver une copie de son dossier disciplinaire ;
- la sanction est disproportionnée.
Par un mémoire en défense enregistré le 1er mars 2023, le ministre de la justice, garde des sceaux, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.
M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du
29 juillet 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code pénitentiaire ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Michel Soistier,
- et les conclusions de Mme Stéphanie Lambing, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. D, alors qu'il était écroué à la maison centrale de Clairvaux, a fait l'objet, par une décision du 25 mai 2022, d'un placement en cellule disciplinaire pour une durée de vingt jours, du 25 mai 2022 au 13 juin 2022. Par une décision du 3 juillet 2022, le directeur interrégional des services pénitentiaires du Grand Est a rejeté implicitement le recours administratif préalable formé par celui-ci contre cette sanction. Par la présente requête, M. D demande au tribunal d'annuler cette décision.
Sur le cadre juridique :
2. Aux termes des dispositions de l'article R. 234-43 du code pénitentiaire : " La personne détenue qui entend contester la sanction prononcée à son encontre par la commission de discipline doit, dans le délai de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision, la déférer au directeur interrégional des services pénitentiaires préalablement à tout recours contentieux. Le directeur interrégional dispose d'un délai d'un mois à compter de la réception du recours pour répondre par décision motivée. / L'absence de réponse dans ce délai vaut décision de rejet. ".
3. Il résulte de ces dispositions qu'un détenu n'est recevable à déférer au juge administratif que la seule décision, expresse ou implicite, du directeur interrégional des services pénitentiaires, qui arrête définitivement la position de l'administration et qui se substitue ainsi à la sanction initiale prononcée par le président de la commission de discipline. Toutefois, eu égard aux caractéristiques de la procédure suivie devant la commission de discipline, cette substitution ne saurait faire obstacle à ce que soient invoquées, à l'appui d'un recours dirigé contre la décision du directeur régional, les éventuelles irrégularités de la procédure suivie devant la commission de discipline préalablement à la décision initiale.
Sur la légalité externe :
4. Aux termes de l'article R. 234-14 du code pénitentiaire : " Le chef de l'établissement pénitentiaire ou son délégataire apprécie, au vu des rapports et après s'être fait communiquer, le cas échéant, tout élément d'information complémentaire, l'opportunité de poursuivre la procédure. Les poursuites disciplinaires ne peuvent être exercées plus de six mois après la découverte des faits reprochés à la personne détenue. ". Aux termes de l'article R. 113-66 du même code : " () / Pour l'exercice des compétences définies par le présent code, le chef d'établissement peut déléguer sa signature à son adjoint, à un fonctionnaire appartenant à un corps de catégorie A ou à un membre du corps de commandement placé sous son autorité () "
5. Par un arrêté du 1er février 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Aube le même jour, M. B, chef d'établissement de la maison centrale de Clairvaux, a donné délégation à M. A, officier de commandement, à l'effet notamment de signer tout arrêté, décision, acte, document, correspondance se rapportant à l'exercice des attributions visés dans un tableau annexe, aux nombres desquelles figurent les décisions d'engagement des poursuites disciplinaires. M. D n'est, par suite, pas fondé à soutenir que la procédure suivie aurait été irrégulière dès lors que le rapport décidant d'engager la procédure disciplinaire n'aurait pas été signé par un auteur compétent.
6. Aux termes des dispositions de l'article R. 234-2 du code pénitentiaire : " La commission de discipline comprend, outre le chef d'établissement ou son délégataire, président, deux membres assesseurs. ". Aux termes de l'article R. 234-4 du code pénitentiaire : " Chaque membre de la commission de discipline doit exercer ses fonctions avec () impartialité (). " Les dispositions de l'article R234-6 du même code ajoutent que : " Le président de la commission de discipline désigne les membres assesseurs. / Le premier assesseur est choisi parmi les membres du premier ou du deuxième grade du corps d'encadrement et d'application du personnel de surveillance de l'établissement. () ". Aux termes de l'article R234-12 du même code : " En cas de manquement à la discipline de nature à justifier une sanction disciplinaire, un compte rendu est établi dans les plus brefs délais par l'agent présent lors de l'incident ou informé de ce dernier. L'auteur de ce compte rendu ne peut siéger en commission de discipline. ".
7. M. D soutient qu'il ne peut pas vérifier, dès lors que le compte-rendu d'incident est anonymisé, que le premier assesseur, membre de l'administration pénitentiaire, n'était pas l'auteur de ce compte-rendu et qu'il appartient au ministre d'établir la régularité de la procédure. Si la charge de la preuve de la régularité de la procédure sur ce point, pèse sur l'administration, il revient toutefois au requérant d'apporter des éléments qui permettent de suspecter une irrégularité, ce que ne fait pas M. D en se bornant à soutenir qu'il revient au ministre d'établir la régularité de la procédure suivie. En tout état de cause, si les comptes-rendus d'incidents sont anonymes, les initiales de leurs rédacteurs qui figurent sur ces documents, diffèrent de l'identité du surveillant qui, en vertu du deuxième alinéa des dispositions de l'article R. 234-6 du code pénitentiaire, a siégé en qualité de premier assesseur au sein de la commission de discipline qui s'est tenue le 25 mai 2022. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le premier assesseur pouvait être l'auteur des comptes rendus d'incidents.
8. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, il n'est pas établi que la composition de la commission de discipline était irrégulière du fait de la présence d'un assesseur dont l'impartialité ne serait pas assurée.
9. Aux termes de l'article R234-15 du code pénitentiaire : " En cas d'engagement des poursuites disciplinaires, les faits reprochés ainsi que leur qualification juridique sont portés à la connaissance de la personne détenue. / La personne détenue est informée de la date et de l'heure de sa comparution devant la commission de discipline ainsi que du délai dont elle dispose pour préparer sa défense. Ce délai ne peut être inférieur à vingt-quatre heures. " et de l'article R234-17 : " La personne détenue, ou son avocat, peut consulter l'ensemble des pièces de la procédure disciplinaire, sous réserve que cette consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes. / L'avocat, ou la personne détenue si elle n'est pas assistée d'un avocat, peut également demander à prendre connaissance de tout élément utile à l'exercice des droits de la défense existant, précisément désigné, dont l'administration pénitentiaire dispose dans l'exercice de sa mission et relatif aux faits visés par la procédure disciplinaire, sous réserve que sa consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes. L'autorité compétente répond à la demande d'accès dans un délai maximal de sept jours ou, en tout état de cause, en temps utile pour permettre à la personne de préparer sa défense. Si l'administration pénitentiaire fait droit à la demande, l'élément est versé au dossier de la procédure. () "
10. Il ressort des pièces du dossier qu'une copie du dossier disciplinaire a été mise à la disposition de M. D pour préparer sa défense le 20 mai à 18h05, comprenant notamment l'ensemble des comptes-rendus d'incidents et des rapports d'enquêtes. Cette remise a fait l'objet d'une notification signée par celui-ci comprenant le relevé des documents côtés. Dès lors, il n'est pas fondé à soutenir que les droits de la défense auraient été méconnus.
Sur la légalité interne :
11. Aux termes des dispositions de l'article R232-4 du code pénitentiaire : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : / () 12° De proférer des insultes, des menaces ou des propos outrageants à l'encontre d'un membre du personnel de l'établissement, d'une personne en mission ou en visite au sein de l'établissement pénitentiaire ou des autorités administratives ou judiciaires ; () ". Aux termes des dispositions de l'article R233-1 du même code : " Lorsque la personne détenue est majeure, peuvent être prononcées les sanctions disciplinaires suivantes : / () 8° La mise en cellule disciplinaire. " Enfin, aux termes des dispositions de l'article R235-12 du même code : " La durée de la mise en cellule disciplinaire ne peut excéder vingt jours pour une faute disciplinaire du premier degré, quatorze jours pour une faute disciplinaire du deuxième degré et sept jours pour une faute disciplinaire du troisième degré. () ".
12. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.
13. Il ressort des pièces du dossier que, par une décision du 25 mai 2022, M. D s'est vu infliger une mise en cellule disciplinaire pour une durée de vingt jours en raison des insultes qu'il a proférées à l'adresse de plusieurs surveillants pénitentiaires ainsi que du personnel médical durant la période du 13 au 19 mai 2022. Alors que ces faits ont été rapportés dans cinq comptes rendus d'incidents corroborés par des agents assermentés différents, M. D n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause leur matérialité.
14. Il ressort des pièces du dossier que M. D est à l'origine de plus d'une centaine d'incidents dans de nombreux établissements pénitentiaires différents depuis 2009, ainsi que peu après son incarcération à la maison centrale de Clairvaux, qui ont à chaque fois donné lieu à des comptes rendus d'incidents pour, entre autres, les faits suivants : agression de personnel de surveillance le 28 octobre 2018 au sein du quartier isolement du centre pénitentiaire de Villefranche-sur-Saône à l'aide d'une arme artisanale ayant occasionnée des blessures graves, tapage en détention et menaces à l'encontre des personnels le 30 juin 2019, insultes, menaces et tentative d'agression d'un personnel de surveillance le 21 octobre 2019, menaces d'égorger un personnel pénitentiaire les 19 décembre 2020 et 24 décembre 2020, refus d'obéissance le 11 janvier 2021 suite à l'injonction de retirer l'obstruction de l'œilleton de sa cellule, menaces de commettre un crime ou délit le 16 janvier 2021. M. D dont la date de libération prévisionnelle est fixée au 12 avril 2025, a fait l'objet de trente-cinq transferts successifs d'établissements pénitentiaires depuis 2008 en raison de son comportement en détention. Il ressort également des pièces du dossier que, le 13 mai 2022, M. D a pris à partie le personnel de santé lors de son extraction médicale ainsi qu'un surveillant pénitentiaire, auteur du compte-rendu d'incident, en adressant au soignant des insultes et menaces de violences. Le 17 mai 2022, à 15h00 et 17h45, M. D a injurié et menacé le professeur de sport de la maison centrale ainsi qu'un surveillant, auteur d'un compte rendu d'incident. Le 18 mai 2022, à 22h45, lors de la ronde de nuit, le surveillant constatant que M. D avait obstrué l'œilleton de sa cellule a été victime d'injures raciales et de menaces de mort. Enfin, le 19 mai 2022, à 15h24, M. D a une nouvelle fois insulté et menacé de mort le personnel de surveillance alors que ce dernier le contactait par interphone pour l'aviser sa demande de débat contradictoire. Eu égard à la réitération des faits qui lui sont reprochés pour lesquels il a déjà été sanctionné, la sanction de mise en cellule disciplinaire d'une durée de vingt de jours qui lui a été infligée n'est ni disproportionnée ni entachée d'erreur d'appréciation.
15. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. D doit être rejetée, y compris ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Copie en sera adressée pour information au directeur de la maison centrale de Clairvaux et au directeur interrégional des services pénitentiaires Grand Est.
Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Olivier Nizet, président,
M. Michel Soistier, premier conseiller,
M. Oscar Alvarez, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024.
Le rapporteur,
M. SOISTIER
Le président,
O. NIZET
La greffière,
I. DELABORDE
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