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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2202316

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2202316

vendredi 10 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2202316
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantSEGAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 octobre 2022, M. B C, représenté par Me Ségaud-Martin, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° 2022080201 du 15 septembre 2022 par lequel le préfet des Ardennes a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d'être éloigné en cas d'exécution contrainte ;

2°) d'enjoindre au préfet des Ardennes de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à Me Ségaud-Martin en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté n'est pas motivé ;

- le préfet ne parvient pas à remettre en cause la validité des documents d'état civil qu'il a produit ;

- cet arrêté méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît également les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision

du 21 octobre 2022.

Le préfet des Ardennes, à qui la procédure a été communiquée, a produit des pièces le 2 décembre 2022, lesquelles ont été soumises au contradictoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. A a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant malien qui serait né le 31 décembre 2002, déclare être entré irrégulièrement en France le 1er mars 2018. L'intéressé a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance. Sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il a sollicité du préfet des Ardennes la délivrance d'un titre de séjour. Par un arrêté du 15 septembre 2022, cette autorité a refusé d'y faire droit, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d'être éloigné en cas d'exécution contrainte. M. C en demande l'annulation au tribunal.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance () d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiant de son état civil / 2° Les documents justifiant de sa nationalité / 3° Les documents justifiant de l'état civil et de la nationalité () de ses parents lorsqu'il sollicite la délivrance () d'un titre de séjour pour motif familial / La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Selon l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

3. Les dispositions citées au point précédent posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Cependant, la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

4. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents. En outre, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux.

5. A l'appui de sa demande de titre de séjour, M. C a produit un jugement supplétif d'acte de naissance n° 9050 du 18 décembre 2018 rendu par le tribunal de grande instance de la commune II du district de Bamako et un extrait d'acte de naissance n° 001053 du 24 décembre 2018.

6. Pour remettre en cause la présomption de validité de ces actes, le préfet s'est notamment fondé sur un rapport d'expertise du 17 octobre 2021 réalisé par les services spécialisés de la police aux frontières, pour conclure que ces documents étaient frauduleux.

7. Ce rapport d'expertise indique tout d'abord que le jugement supplétif n'est qu'un extrait ne pouvant remplacer un jugement supplétif intégral seul document à valeur probante permettant d'apprécier les investigations menées en vue de sa réalisation comme la mention des éventuels témoins et le nom du magistrat l'ayant rendu. Il précise également que le délai de 15 jours avant toute transcription dans les registres de l'état civil prévu par les dispositions des articles 554 et 555 du code de procédure civile, commerciale et sociale du Mali n'a pas été respecté. En ce qui concerne l'acte de naissance, le rapport mentionne ensuite que le numéro de ce document a été apposé au tampon encreur, non par typographie, que la qualité de l'officier d'état civil n'est pas renseignée, que la date de naissance n'est pas écrite en toutes lettres, en méconnaissance de l'article 124 du code des personnes et de la famille malien issu de la loi n° 2011-87 du 30 décembre 2011, qu'il y a une erreur sur l'orthographe de la commune de Bougouba et que la mention " acte de naissance " est partiellement effacée. Le service spécialisé conclut que ces deux documents sont des faux en écriture au sens de l'article 441-4 du code pénal.

8. D'une part, la circonstance que le jugement supplétif ne serait qu'un extrait et non une copie intégrale ne suffit pas à remettre en cause les mentions d'état civil y figurant. D'autre part, les délais de recours prévus aux articles 554 et 555 du code de procédure civile, commerciale et sociale du Mali sont sans incidence sur les délais de transcription d'un jugement supplétif, l'article 151 du code des personnes et de la famille malienne prévoyant seulement que cette opération s'effectue " dans les plus brefs délais ". Enfin, les anomalies que comporte l'acte de naissance produit par M. C ne permettent pas de remettre en cause son état civil, dès lors que celui-ci est établi par le jugement supplétif que l'acte de naissance ne fait que retranscrire dans les registres de l'état civil. Dans ces conditions, le préfet des Ardennes ne parvient pas, en l'espèce, à renverser la présomption de validité de actes d'état civil de M. C. Par suite, sa décision refusant à l'intéressé un titre de séjour est entachée d'erreur d'appréciation et doit être annulée pour ce motif, ainsi que les décisions subséquentes.

9. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 15 septembre 2022 du préfet des Ardennes.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique seulement que le préfet des Ardennes réexamine la demande M. C et le munisse d'une autorisation provisoire de séjour le temps nécessaire à ce réexamen, conformément à ce que prévoient les dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu d'enjoindre au préfet d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

11. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Ségaud-Martin, avocat de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Ségaud-Martin d'une somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet des Ardennes du 15 septembre 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Ardennes de délivrer à M. C une autorisation provisoire de séjour valable jusqu'à ce qu'il soit à nouveau statué sur sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Ségaud-Martin une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Ségaud-Martin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, au préfet des Ardennes et à Me Ségaud-Martin.

Délibéré après l'audience du 20 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cristille, président,

M. Maleyre, premier conseiller,

M. Gauthier-Ameil, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 février 2023.

Le rapporteur,

signé

P-H. ALe président,

signé

P. CRISTILLE

Le greffier,

signé

A. PICOT

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