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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2202593

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2202593

jeudi 16 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2202593
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP ANCELET DOUCHIN ELIE SAUDUBRAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 novembre 2022, Mme B A, représentée par Me Merll, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 24 octobre 2022 par lesquelles la préfète de l'Aube l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 700 euros, à verser à son conseil, au titre des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée, en méconnaissance de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle a été prise en méconnaissance de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ainsi que du droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant à trente jours le délai de départ volontaire :

- elle est dépourvue de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur de droit ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est dépourvue de motivation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 décembre 2022, la préfète de l'Aube, représentée par Me Ancelet, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de Mme A la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 20 décembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 5 janvier 2023 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Gauthier-Ameil, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante albanaise née le 13 décembre 1981 à Theth, déclare être entrée en France le 20 mars 2017. Elle a déposé, le 28 avril 2017, une demande d'asile qui a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 21 juillet 2017, décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 6 décembre suivant. Par un arrêté du 2 février 2018, le préfet de l'Aube lui a refusé le séjour et a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français. Mme A a sollicité le réexamen de sa demande d'asile, demande qui a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 30 avril 2018 dont la décision a été confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 10 août 2018. Le 9 août 2018, Mme A a sollicité son admission exceptionnelle au séjour qui lui a été refusée, le 19 octobre 2018, par le préfet de l'Aube qui a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français dont la légalité a été confirmée par la présente juridiction le 2 avril 2019. Mme A s'étant maintenue sur le territoire, elle a sollicité son admission exceptionnelle au séjour, admission qui lui a été refusée le 28 mai 2019. Enfin, le 29 juillet 2022, Mme A a, de nouveau, présenté une demande d'admission au séjour. Par un arrêté du 20 octobre 2022, dont Mme A demande l'annulation partielle, la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Mme A, qui est déjà représentée par un avocat, soutient avoir présenté une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

4. En premier lieu, la décision refusant un titre de séjour à Mme A vise notamment le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en particulier les dispositions de son article L. 435-1 sur le fondement desquelles l'intéressée a présenté sa demande de titre de séjour. Cette décision relate son parcours administratif, mentionne les éléments constitutifs de sa vie privée et familiale et expose les motifs pour lesquels il ne peut être fait droit à sa demande. D'autre part, en vertu des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'obligation de quitter le territoire français, prise sur le fondement du 3° de l'article L. 611-1, n'avait pas à faire l'objet d'une motivation spécifique dès lors, ainsi qu'il a été dit, que la décision de refus de titre de séjour est elle-même motivée. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision contestée ne peut qu'être écarté.

5. En deuxième lieu, le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Toutefois, dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, où la décision faisant obligation de quitter le territoire français est prise concomitamment au refus de délivrance d'un titre de séjour, l'obligation de quitter le territoire français découle nécessairement du refus de titre de séjour. Le droit d'être entendu n'implique alors pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressée à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français ainsi que les décisions subséquentes, dès lors qu'elle a pu être entendue avant que n'intervienne la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour. Le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union, doit ainsi être écarté.

6. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de l'Aube n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de Mme A.

7. En quatrième lieu, Mme A soutient qu'elle est arrivée en France depuis plus de cinq années, qu'elle parle et écrit le Français, qu'elle est pleinement intégrée dans la société française, notamment à raison de ses activités en tant que bénévole au sein du Secours catholique et de l'association Maison pour tous, qu'elle réside avec son époux et leurs deux enfants, nés en 2014 et 2015, qui sont scolarisés en France depuis leur arrivée, qu'elle est dépourvue d'attaches dans son pays d'origine et, enfin, qu'elle a obtenu une promesse d'embauche en qualité de responsable de production. Toutefois, Mme A ne produit aucun document dans la présente instance à l'appui de ses allégations. En outre, il ressort des pièces du dossier que le couple et leurs deux enfants se sont maintenus irrégulièrement sur le territoire en dépit des mesures d'éloignement prononcées à leur encontre. Par ailleurs, Mme A ne fait état d'aucune circonstance particulière faisant obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Albanie et que ses enfants y poursuivent leur scolarité. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la décision contestée serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ne peut qu'être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

9. Si Mme A se prévaut de son intégration sur le territoire français, et notamment des liens amicaux qu'elle a pu nouer, elle ne produit aucun justificatif à l'appui de ses allégations. En outre, il ressort des pièces du dossier que son conjoint se trouve également en situation irrégulière sur le territoire. Enfin, la requérante n'établit pas être dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine où elle a vécu jusqu'à l'âge de trente-trois ans et où réside toujours son frère. Dès lors, eu égard à la durée et aux conditions de son séjour en France rappelées au point 7 du présent jugement, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant à trente jours le délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas () ".

11. En premier lieu, il résulte des dispositions précitées que l'autorité administrative, lorsqu'elle accorde un délai de départ volontaire de trente jours, n'est pas tenue de motiver sa décision sur ce point lorsque l'étranger, comme en l'espèce, n'a présenté aucune demande tendant à la prolongation de ce délai de départ volontaire en faisant état de circonstances propres à son cas. Par suite, le moyen tiré de ce que le délai de départ volontaire de trente jours qui a été accordé à Mme A n'est pas suffisamment motivé doit être écarté. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de l'Aube n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de Mme A.

12. En deuxième lieu, Mme A soutient que la décision fixant à trente jours le délai de départ volontaire est entaché d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle du fait de l'organisation que ce départ implique. D'une part, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressée aurait, ainsi qu'il a été dit au point précédent, sollicité une prolongation du délai de départ. D'autre part, elle n'apporte aucune précision quant aux circonstances qui justifieraient, selon elle, qu'un délai de départ supérieur à trente jours lui soit accordé. Dès lors, le moyen ne peut qu'être écarté.

13. En dernier lieu, si Mme A soutient que la décision contestée est entachée d'erreur de droit, ce moyen n'est pas assorti des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, il ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

14. En premier lieu, l'arrêté du 20 octobre 2022 vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise que la requérante est de nationalité albanaise. Il relève que l'intéressée n'établit pas être exposée à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. La décision fixant le pays de destination est ainsi suffisamment motivée.

15. En second lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. () ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

16. Si Mme A soutient que la décision fixant le pays de destination méconnaît les dispositions et stipulations précitées, elle ne fait état d'aucune circonstance de nature à établir qu'elle serait exposée, en cas de retour en Albanie, à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou que sa vie ou sa liberté y seraient menacées. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que la demande d'asile déposée par la requérante a fait l'objet d'un rejet par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, le 21 juillet 2017, rejet confirmé par la Cour nationale du droit d'asile le 6 décembre 2017. Dès lors, le moyen ne peut qu'être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme A à fin d'annulation de l'arrêté du 20 octobre 2022 ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de rejeter les conclusions présentées par la préfète de l'Aube sur le fondement de ces mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête présentée par Mme A est rejetée.

Article 3 : Les conclusions présentées par la préfète de l'Aube au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Christelle Merll et à la préfète de l'Aube.

Délibéré après l'audience du 2 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Mach, présidente,

Mme Castellani, première conseillère,

M. Gauthier-Ameil, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mars 2023.

Le rapporteur,

Signé

F. GAUTHIER-AMEILLa présidente,

Signé

A-S MACH

Le greffier,

Signé

E. MOREUL

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