mercredi 10 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2202718 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | SCP THÉMIS AVOCATS ET ASSOCIÉS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 novembre 2022, M. F G, représenté par la SCP Thémis avocats et associés, demande au tribunal :
1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du 19 juillet 2022 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires du Grand Est a rejeté son recours administratif préalable formé contre la sanction disciplinaire prise le 23 juin 2022 qui lui inflige une mise en cellule disciplinaire d'une durée de cinq jours, assortie d'une révocation du sursis de la sanction de quinze jours de cellule disciplinaire prononcée le 23 mars 2022 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- la décision est intervenue au terme d'une procédure irrégulière, dès lors qu'il n'est pas établi que l'autorité de poursuite disciplinaire et l'autorité ayant procédé à l'enquête avaient reçues une délégation pour exercer leurs attributions ; que le premier assesseur, membre de l'administration pénitentiaire, a pu être le rédacteur des comptes-rendus d'incidents qui sont anonymes ; la composition de la commission de discipline était irrégulière du fait de la présence d'un assesseur dont l'impartialité n'est pas garantie ; que la commission de discipline s'est réunie sans la présence du second assesseur ;
- la décision a méconnu les droits de la défense en l'absence de communication de son dossier disciplinaire au moins trois heures avant le début de la commission de discipline, et dès lors qu'il n'a pu en faire une copie pour préparer sa défense et en l'absence de désignation d'un avocat alors qu'il l'avait demandé expressément ;
- la sanction est entachée d'inexactitude matérielle des faits et d'une disproportion.
Par un mémoire en défense enregistré le 1er mars 2023, le ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. G ne sont pas fondés.
M. G a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du
23 septembre 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Michel Soistier,
- et les conclusions de Mme Stéphanie Lambing, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. G, alors qu'il était écroué à la maison centrale de Clairvaux, a fait l'objet, par une décision du 23 juin 2022, d'un placement en cellule disciplinaire pour une durée de cinq jours, ainsi que d'une révocation du sursis de la sanction de quinze jours de mise en cellule disciplinaire prononcée le 23 mars 2022 dans le cadre d'une précédente procédure disciplinaire. Les sanctions des procédures disciplinaires précitées ont été confondues pour leur exécution. Par une décision du 19 juillet 2022, le directeur interrégional des services pénitentiaires du Grand Est a rejeté le recours administratif préalable formé par M. G contre cette sanction. Par la présente requête, M. G demande au tribunal d'annuler cette décision.
Sur le cadre juridique :
2. Aux termes des dispositions de l'article R234-43 du code pénitentiaire : " La personne détenue qui entend contester la sanction prononcée à son encontre par la commission de discipline doit, dans le délai de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision, la déférer au directeur interrégional des services pénitentiaires préalablement à tout recours contentieux. Le directeur interrégional dispose d'un délai d'un mois à compter de la réception du recours pour répondre par décision motivée. L'absence de réponse dans ce délai vaut décision de rejet. "
3. Il résulte de ces dispositions qu'un détenu n'est recevable à déférer au juge administratif que la seule décision, expresse ou implicite, du directeur interrégional des services pénitentiaires, qui arrête définitivement la position de l'administration et qui se substitue ainsi à la sanction initiale prononcée par le président de la commission de discipline. Toutefois, eu égard aux caractéristiques de la procédure suivie devant la commission de discipline, cette substitution ne saurait faire obstacle à ce que soient invoquées, à l'appui d'un recours dirigé contre la décision du directeur régional, les éventuelles irrégularités de la procédure suivie devant la commission de discipline préalablement à la décision initiale.
Sur la légalité externe :
4. Aux termes de l'article R. 234-14 du code pénitentiaire : " Le chef de l'établissement pénitentiaire ou son délégataire apprécie, au vu des rapports et après s'être fait communiquer, le cas échéant, tout élément d'information complémentaire, l'opportunité de poursuivre la procédure. Les poursuites disciplinaires ne peuvent être exercées plus de six mois après la découverte des faits reprochés à la personne détenue. ". Aux termes de l'article R. 113-66 du même code : " () / Pour l'exercice des compétences définies par le présent code, le chef d'établissement peut déléguer sa signature à son adjoint, à un fonctionnaire appartenant à un corps de catégorie A ou à un membre du corps de commandement placé sous son autorité () "
5. Par un arrêté du 3 juin 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Aube le 9 juin 2022, M. D, chef d'établissement de la maison centrale de Clairvaux, a donné délégation à M. C A, lieutenant pénitentiaire, membre du corps de commandement, à l'effet notamment de signer toutes décisions et documents se rapportant à l'exercice des attributions visés dans un tableau annexe, aux nombres desquelles figurent les décisions d'engagement des poursuites disciplinaires. M. G n'est, par suite, pas fondé à soutenir que la procédure suivie aurait été irrégulière dès lors que le rapport décidant d'engager la procédure disciplinaire n'aurait pas été signé par un auteur compétent.
6. Il ressort des pièces du dossier que le rapport d'enquête établi le 14 juin 2022, à la suite des comptes rendus d'incidents établis entre le 22 mai 2022 et du 8 juin 2022 à l'encontre de M. G, a été rédigé par M. E B, disposant du grade de premier surveillant, conformément aux dispositions de l'article R234-13 du code pénitentiaire.
7. Mme H qui a présidé la commission de discipline a reçu délégation du chef d'établissement à cette fin par un arrêté du 1er février 2022 régulièrement publié. Le requérant ne peut dès lors soutenir que la commission de discipline aurait été présidée par une autorité incompétente.
8. M. G soutient qu'il ne peut pas vérifier, dès lors que le compte-rendu d'incident est anonymisé, que le premier assesseur, membre de l'administration pénitentiaire, n'était pas l'auteur de ce compte-rendu et qu'il appartient au ministre d'établir la régularité de la procédure. Si la charge de la preuve de la régularité de la procédure sur ce point, pèse sur l'administration, il revient toutefois au requérant d'apporter des éléments qui permettent de suspecter une irrégularité, ce que ne fait pas M. G en se bornant à soutenir qu'il revient au ministre d'établir la régularité de la procédure suivie. En tout état de cause, si les comptes-rendus d'incidents sont anonymes, les initiales de leurs rédacteurs qui figurent sur ces documents, diffèrent de l'identité du surveillant qui, en vertu du deuxième alinéa des dispositions de l'article R. 234-6 du code pénitentiaire, a siégé en qualité de premier assesseur au sein de la commission de discipline. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le premier assesseur pouvait être l'auteur des comptes-rendus d'incidents.
9. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, il n'est pas établi que la composition de la commission de discipline était irrégulière du fait de la présence d'un assesseur dont l'impartialité ne serait pas assurée.
10. Aux termes de l'article R234-15 du code pénitentiaire : " En cas d'engagement des poursuites disciplinaires, les faits reprochés ainsi que leur qualification juridique sont portés à la connaissance de la personne détenue. / La personne détenue est informée de la date et de l'heure de sa comparution devant la commission de discipline ainsi que du délai dont elle dispose pour préparer sa défense. Ce délai ne peut être inférieur à vingt-quatre heures. ". Aux termes de l'article R234-17 du même code : " La personne détenue, ou son avocat, peut consulter l'ensemble des pièces de la procédure disciplinaire, sous réserve que cette consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes. / L'avocat, ou la personne détenue si elle n'est pas assistée d'un avocat, peut également demander à prendre connaissance de tout élément utile à l'exercice des droits de la défense existant, précisément désigné, dont l'administration pénitentiaire dispose dans l'exercice de sa mission et relatif aux faits visés par la procédure disciplinaire, sous réserve que sa consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes. L'autorité compétente répond à la demande d'accès dans un délai maximal de sept jours ou, en tout état de cause, en temps utile pour permettre à la personne de préparer sa défense. Si l'administration pénitentiaire fait droit à la demande, l'élément est versé au dossier de la procédure. () "
11. Il ressort des pièces du dossier qu'une copie du dossier disciplinaire a été mise à la disposition de l'intéressé pour préparer sa défense le 17 juin 2022 à 18h00, comprenant notamment l'ensemble des comptes-rendus d'incidents, du rapport d'enquête, la convocation à la commission de discipline, le formulaire de désignation d'un avocat, les décisions prises sur le rapport d'enquête ainsi que la confirmation de la transmission de la désignation d'un avocat nommément désigné. Cette remise a fait l'objet d'une notification à M. G comprenant le relevé des documents côtés. Il n'établit pas avoir demandé la copie des documents précités au moins trois heures avant le début de la commission de discipline, qui s'est tenue le 23 juin 2022 à 14h00 et que cela lui aurait été refusé.
12. Il ressort des pièces du dossier que M. G a sollicité un avocat nommément désigné, le 17 juin 2022 à 11h50. Cependant, ce dernier a répondu, par un courriel en date du 17 juin 2022 à 12h08, qu'il ne pourrait être présent à la commission disciplinaire du 23 juin pour représenter M. G, Il s'ensuit que l'administration pénitentiaire a sollicité le bâtonnier de l'ordre des avocats, qui à la vue du refus de M. G de signer le formulaire de désignation d'un avocat de son choix ou désigné par le bâtonnier le 17 juin 2022, a rejeté la demande de désignation d'un avocat commis d'office. Par suite, c'est à bon droit que le ministre de la justice, garde des sceaux a estimé que l'absence de l'avocat lors de la séance de la commission de discipline résultait de l'attitude du requérant et que l'administration pénitentiaire avait rempli ses obligations en mettant à même l'intéressé d'être assisté d'un avocat dont elle avait obtenu la désignation et qu'elle avait convoqué en temps utile.
Sur la légalité interne :
13. Aux termes des dispositions de l'article R232-4 du code pénitentiaire : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : / () 12° De proférer des insultes, des menaces ou des propos outrageants à l'encontre d'un membre du personnel de l'établissement, d'une personne en mission ou en visite au sein de l'établissement pénitentiaire ou des autorités administratives ou judiciaires ; () ". Aux termes des dispositions de l'article R233-1 du même code : " Lorsque la personne détenue est majeure, peuvent être prononcées les sanctions disciplinaires suivantes : / () 8° La mise en cellule disciplinaire. " Enfin, aux termes des dispositions de l'article R235-12 du même code : " La durée de la mise en cellule disciplinaire ne peut excéder vingt jours pour une faute disciplinaire du premier degré, quatorze jours pour une faute disciplinaire du deuxième degré et sept jours pour une faute disciplinaire du troisième degré. () ".
14. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.
15. Il ressort des pièces du dossier que, par une décision du 23 juin 2022, M. G s'est vu infliger une mise en cellule disciplinaire pour une durée de cinq jours, assortie d'une révocation de la sanction de quinze jours de mise en cellule disciplinaire prononcée avec sursis le 23 mars 2022, en raison des insultes et des menaces de crimes ou délits qu'il a proférées à l'adresse de plusieurs surveillants pénitentiaires et de leur famille, durant la période du 22 mai 2022 au 8 juin 2022. Alors que ces faits ont été rapportés dans cinq comptes rendus d'incidents corroborés par des agents assermentés différents, M. G n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause leur matérialité.
16. Il ressort des pièces du dossier que M. G est à l'origine de plus d'une centaine d'incidents dans de nombreux établissements pénitentiaires différents depuis 2009, ainsi que peu après son incarcération à la maison centrale de Clairvaux, qui ont à chaque fois donné lieu à des comptes-rendus d'incidents pour, entre autres, les faits suivants : agression de personnel de surveillance le 28 octobre 2018 au sein du quartier isolement du centre pénitentiaire de Villefranche-sur-Saône à l'aide d'une arme artisanale ayant occasionnée des blessures graves, tapage en détention et menaces à l'encontre des personnels le 30 juin 2019, insultes, menaces et tentative d'agression d'un personnel de surveillance le 21 octobre 2019, menaces d'égorger un personnel pénitentiaire les 19 décembre 2020 et 24 décembre 2020, refus d'obéissance le 11 janvier 2021 suite à l'injonction de retirer l'obstruction de l'œilleton de sa cellule, menaces de commettre un crime ou délit le 16 janvier 2021, d'insultes, menaces sur le personnel médical au sein de la maison centrale de Clairvaux le 13 mai 2022, injures racistes à l'encontre du moniteur de sport de ce même établissement les 17 et 18 mai 2022. M. G dont la date de libération prévisionnelle est fixée au 12 avril 2025, a fait l'objet de trente-cinq transferts successifs d'établissements pénitentiaires depuis 2008 en raison de son comportement en détention. Il résulte également des pièces du dossier que les 22, 25, 26, 27 mai et 8 juin 2022, M. G a proféré des insultes, menaces de mort et outrages à l'encontre de plusieurs membres du personnel pénitentiaire. Eu égard à la réitération des faits qui lui sont reprochés pour lesquels il a été déjà été sanctionné, la sanction de mise en cellule disciplinaire d'une durée de cinq jours qui lui a été infligée assortie d'une révocation de la sanction de quinze jours de cellule disciplinaire prononcée précédemment n'est ni disproportionnée ni entachée d'erreur d'appréciation.
17. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. G doit être rejetée, y compris ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. G est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F G et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Copie en sera adressée pour information au directeur de la maison centrale de Clairvaux et au directeur interrégional des services pénitentiaires Grand Est.
Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Olivier Nizet, président,
M. Michel Soistier, premier conseiller,
M. Oscar Alvarez, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024.
Le rapporteur,
M. SOISTIER
Le président,
O. NIZET
La greffière,
I. DELABORDE
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