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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2202868

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2202868

jeudi 16 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2202868
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantGABON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 décembre 2022, M. A B, représenté par Me Gabon, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° 2022080191 du 16 novembre 2022 par lequel le préfet des Ardennes a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d'être éloigné en cas d'exécution contrainte ;

2°) d'enjoindre au préfet des Ardennes de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à compter de la mise à disposition du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à Me Gabon en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté est entaché d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- il n'est pas motivé ;

- la décision lui refusant un titre de séjour méconnaît les dispositions de l'article L. 431-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et droit d'asile dès lors qu'il disposait d'une autorisation provisoire de séjour à la date de son édiction ;

- le préfet n'a pas procédé à l'examen particulier de sa situation personnelle ;

- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et droit d'asile et L. 111-5 du code de l'éducation ;

- le préfet ne parvient pas à remettre en cause la validité des documents d'état civil qu'il a produit ;

- cette décision méconnaît également les dispositions de l'article 47 du code civil ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors qu'il justifie de son état civil ;

- cette décision méconnaît par ailleurs les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'obligation de quitter le territoire français a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, en méconnaissance des dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il ne pouvait faire l'objet d'une telle mesure au regard des dispositions du 1° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle a des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur sa situation personnelle.

Le préfet des Ardennes, à qui la procédure a été communiquée, a produit des pièces le 12 décembre 2022, lesquelles ont été soumises au contradictoire.

La clôture de l'instruction a été fixée au 6 février 2023 par une ordonnance du 12 décembre 2022.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision

du 19 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Maleyre, premier conseiller,

- et les observation de Me Gabon pour le compte de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant ivoirien qui serait né le 3 janvier 2002, déclare être entré irrégulièrement en France le 1er janvier 2018. L'intéressé a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance à compter du 6 septembre suivant. Sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et droit d'asile, il a sollicité du préfet des Ardennes la délivrance d'un titre de séjour. Par un arrêté du 16 novembre 2022, cette autorité a refusé d'y faire droit, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d'être éloigné en cas d'exécution contrainte. M. B en demande l'annulation au tribunal.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance () d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiant de son état civil / 2° Les documents justifiant de sa nationalité / 3° Les documents justifiant de l'état civil et de la nationalité () de ses parents lorsqu'il sollicite la délivrance () d'un titre de séjour pour motif familial / La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Selon l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

3. Les dispositions citées au point précédent posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Cependant, la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

4. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents. En outre, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux.

5. A l'appui de sa demande de titre de séjour, M. B a produit un extrait du registre des naissances n° 3033 du 31 décembre 2009 délivré le 26 février 2018 par la commune de Bangolo.

6. Pour remettre en cause la présomption de validité de cet acte, le préfet s'est notamment fondé sur un rapport d'expertise du 23 octobre 2018 réalisé par les services spécialisés de la police aux frontières, pour conclure que ce document était frauduleux.

7. Ce rapport d'expertise indique que le nom de ce document intitulé " extrait du registre des naissances survenues au cours de l'année 2009 " n'est pas celui utilisé en Côte-d'Ivoire, qui retient le titre " extrait du registre des actes de l'état civil ", que ce document ne comporte pas la référence au formulaire " E 18 ", qu'il y a une faute dans l'orthographe du nom du père du requérant, que l'impression a été faite par jet d'encre, alors qu'elle aurait dû être en offset, et que l'authenticité des cachets humides est de nature à faire naître un doute légitime. Le service d'expertise conclut que ce document est un faux en écriture au sens de l'article 441-4 du code pénal.

8. Toutefois, les seules circonstances que le document a été imprimé par jet d'encre, non en offset, que le service d'expertise émet un doute légitime sur l'authenticité des cachets humides et qu'il n'y a pas de référence au formulaire " E 18 ", sans autre précision, de même que la mention selon laquelle le titre du document serait erroné, sans produire une illustration conforme à titre de comparaison ni indiquer à partir quand cette terminologie a été utilisée, et alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que l'en-tête de ce type d'acte d'état civil fasse l'objet d'une uniformisation en Côte-d'Ivoire, ne permettent pas à remettre en cause l'exactitude des mentions figurant sur le document d'état civil produit pas le requérant. En outre, si l'extrait d'acte de naissance comporte une faute dans l'orthographe du nom du père de M. B, l'intéressé a produit au débat un nouvel extrait daté du 14 septembre 2018 corrigé. Dans ces conditions, le préfet des Ardennes ne parvient pas en l'espèce à renverser la présomption de validité de l'acte d'état civil fourni par M. B. Par suite, le motif tiré de l'absence de validité de l'acte d'état civil du requérant doit être écarté.

9. Il résulte de l'instruction que le préfet n'aurait pas pris la même décision en se fondant sur le seul motif tiré des liens familiaux réels et actuels conservés dans son pays d'origine, cette autorité reconnaissant la bonne insertion de M. B par la structure qui l'a pris en charge et la conclusion par l'intéressé d'un contrat à durée déterminée.

10. Dans ces conditions, la décision refusant à M. B un titre de séjour est entachée d'erreur d'appréciation et doit être annulée, ainsi que les décisions subséquentes.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 16 novembre 2022 du préfet des Ardennes.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

12. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que le préfet des Ardennes délivre à M. B la carte de séjour qu'il sollicite et le munisse d'une autorisation provisoire de séjour le temps nécessaire à cette délivrance, conformément à ce que prévoient les dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu d'enjoindre au préfet d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

13. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Gabon, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Gabon d'une somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet des Ardennes du 16 novembre 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Ardennes de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire et le munisse d'une autorisation provisoire de séjour valable jusqu'à ce que cette délivrance soit effective, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Gabon une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Gabon renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Ardennes.

Délibéré après l'audience du 24 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cristille, président,

Mme Castellani, première conseillère,

M. Maleyre, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mars 2023.

Le rapporteur,

signé

P.H. MALEYRELe président,

signé

P. CRISTILLE

Le greffier,

signé

A. PICOT

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