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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2203021

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2203021

jeudi 12 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2203021
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantDEFRADAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 27 décembre 2022 et le 16 août 2023, la commune de Courcy, représentée par Me Soler-Couteaux, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté interpréfectoral, signé respectivement par le préfet de l'Aisne, le préfet des Ardennes et le préfet de la Marne les 4 juillet 2022, 26 juillet 2022 et 5 août 2022, portant enregistrement sur le territoire de la commune de Bétheny d'une installation de méthanisation de déchets non dangereux exploitée par la société Energilis ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable dès lors qu'elle a intérêt à agir et que son maire est habilité à agir en justice en son nom ;

- l'arrêté a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors, premièrement, qu'il n'est pas établi que l'autorité environnementale ait été saisie d'une demande d'examen au cas par cas préalable à la réalisation éventuelle d'une évaluation environnementale, et, deuxièmement, que le projet aurait dû faire l'objet d'une évaluation environnementale en application des articles R. 122-2 et R. 122-3 du code de l'environnement ;

- le dossier de demande d'enregistrement est insuffisant concernant les capacités financières de la société pétitionnaire au regard des articles R. 512-46-4 et L. 512-7-3 du code de l'environnement ;

- l'information du public a été insuffisante concernant l'impact du projet sur celui dit de " B 112 " sur son territoire et concernant les capacités financières de la société exploitante ;

- des éléments concernant les capacités financières de la société exploitante ont été à tort adressés sous pli confidentiel à l'autorité compétente au regard de l'article L. 527-7-1 du code de l'environnement ;

- les capacités financières de la société exploitante pour garantir le respect des intérêts mentionnés à l'article L. 511-1 du code de l'environnement ne sont pas établies ;

- l'arrêté est entaché d'erreur manifeste d'appréciation au regard de son éloignement insuffisant par rapport au projet de " B 112 ".

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 mai 2023, le préfet de la Marne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors que la commune de Courcy n'établit pas son intérêt à agir, et qu'il n'est pas établi que son maire ait été autorisé par une délibération du conseil municipal à l'introduire ;

- les moyens soulevés par la commune de Courcy ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée au préfet de l'Aisne, au préfet des Ardennes et à la société Energilis qui n'ont pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rifflard, conseiller,

- les conclusions de M. Maleyre, rapporteur public,

- et les observations de M. A, représentant le préfet de la Marne.

Considérant ce qui suit :

1. La SAS Energilis a déposé le 29 juin 2021 une demande d'enregistrement au titre de la législation des installations classées pour la protection de l'environnement en vue de la construction d'une unité de méthanisation sur le territoire de la commune de Bétheny. Par un arrêté interpréfectoral signé respectivement par le préfet de l'Aisne le 4 juillet 2022, par le préfet des Ardennes le 26 juillet 2022 et par le préfet de la Marne le 5 août 2022, cette installation a été enregistrée. Par un recours gracieux en date du 22 septembre 2022 adressé au préfet de l'Aisne et en copie au préfet des Ardennes et au préfet de la Marne, la commune de Courcy a demandé le retrait de cet arrêté. En l'absence de réponse à cette demande, cette dernière a été implicitement rejetée. La commune de Courcy demande au tribunal d'annuler l'arrêté interpréfectoral susmentionné.

Sur les fins de non-recevoir :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 514-3-1 du code de l'environnement, dans sa version applicable à la date d'introduction de la requête : " Les décisions mentionnées () au I de l'article L. 514-6 peuvent être déférées à la juridiction administrative : 1° Par les tiers intéressés en raison des inconvénients ou des dangers que le fonctionnement de l'installation présente pour les intérêts mentionnés aux articles L. 211-1 et L. 511-1 dans un délai de quatre mois à compter du premier jour de la publication ou de l'affichage de ces décisions () ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 511-1 du code de l'environnement : " Sont soumis aux dispositions du présent titre les usines, ateliers, dépôts, chantiers et, d'une manière générale, les installations exploitées ou détenues par toute personne physique ou morale, publique ou privée, qui peuvent présenter des dangers ou des inconvénients soit pour la commodité du voisinage, soit pour la santé, la sécurité, la salubrité publiques, soit pour l'agriculture, soit pour la protection de la nature, de l'environnement et des paysages, soit pour l'utilisation économe des sols naturels, agricoles ou forestiers, soit pour l'utilisation rationnelle de l'énergie, soit pour la conservation des sites et des monuments ainsi que des éléments du patrimoine archéologique ".

3. Il résulte des dispositions précitées qu'une personne morale de droit public ne peut se voir reconnaître la qualité de tiers recevable à contester devant le juge administratif une autorisation ou un enregistrement concernant une installation classée pour la protection de l'environnement que dans les cas où les inconvénients ou les dangers pour les intérêts visés aux articles L. 211-1 et L. 511-1 du code de l'environnement sont de nature à affecter par eux-mêmes sa situation, les intérêts dont elle a la charge et les compétences que la loi lui attribue.

4. Pour justifier de son intérêt à agir, la commune de Courcy fait valoir qu'elle est porteuse d'un projet urbanistique dit " B 112 ", consistant à mettre en valeur un terrain représentant une superficie totale d'environ 65 ha, correspondant à une ancienne base militaire et dont la propriété lui a été cédée par l'Etat en 2020. Ce projet fait l'objet d'une orientation d'aménagement et de programmation dans le cadre de son plan local d'urbanisme. La modification n° 2 de ce plan local d'urbanisme adoptée le 23 novembre 2017 a classé les parcelles correspondantes en zone 1AUs. Il ressort du plan d'aménagement et de développement durable de ce plan local d'urbanisme que cette zone traduit la volonté de la commune d'y favoriser l'émergence de " projets respectueux de la santé publique de l'environnement et du développement durable en conservant des bâtiments en état et en les identifiant au titre des éléments du patrimoine à protéger ", en favorisant le changement de destination, et d'interdire certaines activités génératrices de nuisances. Le règlement de ce plan local d'urbanisme interdit ainsi par principe toute installation classée pour la protection de l'environnement dans cette zone. Si, tel qu'il ressort de l'orientation d'aménagement et de programmation se rapportant à la zone 1AUs, l'aménagement de cette zone n'est pas encore défini et qu'elle pourrait aussi bien accueillir des aménagements de type équipements de sports, de loisirs (que ce soit pour des équipes de football, des centres équestres, ), l'installation d'équipements culturels (musée, école, ), et d'hébergement (logements étudiants, mixité générationnelle, ) ou encore des projets complémentaires, le projet urbanistique dit de micro-ville sur le terrain d'assiette dédié, avec l'objectif de préservation de cette dernière vis-à-vis de toute nuisance environnementale, n'en était pas moins formalisé par les auteurs du plan local d'urbanisme de Courcy depuis plusieurs années à la date de l'arrêté attaqué. Aussi, compte tenu de l'ampleur du projet d'unité de méthanisation en cause, des nuisances olfactives et de celles liées à la circulation routière des camions de transport qui sont susceptibles d'être générées par le fonctionnement de cette installation, et eu égard à la proximité immédiate de ladite installation par rapport au terrain d'assiette du projet urbanistique dont la commune de Courcy se prévaut, cette dernière démontre que le projet de méthanisateur présente des inconvénients ou dangers pour les intérêts visés à l'article L. 511-1 du code de l'environnement de nature à affecter par eux-mêmes sa situation, les intérêts dont elle a la charge et les compétences urbanistiques que la loi lui attribue. Elle justifie ainsi d'un intérêt lui donnant qualité pour demander l'annulation de l'arrêté portant enregistrement de l'installation en litige. La fin de non-recevoir opposée à ce titre par le préfet de la Marne doit être écartée.

5. En second lieu, aux termes de l'article L. 2122-22 du code général des collectivités territoriales : " Le maire peut, en outre, par délégation du conseil municipal, être chargé, en tout ou partie, et pour la durée de son mandat : () 16° D'intenter au nom de la commune les actions en justice ou de défendre la commune dans les actions intentées contre elle, dans les cas définis par le conseil municipal, et de transiger avec les tiers dans la limite de 1 000 € pour les communes de moins de 50 000 habitants et de 5 000 € pour les communes de 50 000 habitants et plus ; () ".

6. Le maire de Courcy a été habilité à intenter les actions en justice au nom de la commune par une délibération du conseil municipal du 10 juin 2022 reprenant les termes de l'article L. 2122-22 précité. Dans ces conditions, la fin de non-recevoir opposée à cet égard par le préfet de la Marne doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

7. Aux termes de l'article L. 512-7-3 du code de l'environnement, dans sa rédaction applicable au litige " () Le préfet ne peut prendre l'arrêté d'enregistrement que si le demandeur a justifié que les conditions de l'exploitation projetée garantiraient le respect de l'ensemble des prescriptions générales, et éventuellement particulières, applicables. Il prend en compte les capacités techniques et financières que le pétitionnaire entend mettre en œuvre, à même de lui permettre de conduire son projet dans le respect des intérêts mentionnés à l'article L. 511-1 et, le cas échéant, à l'article L. 211-1, et d'être en mesure de satisfaire aux obligations de l'article L. 512-7-6 lors de la cessation d'activité ".

8. Lorsque le juge du plein contentieux des installations classées se prononce sur la légalité d'un enregistrement avant la mise en service de l'installation, il lui appartient, si la méconnaissance de ces règles de fond est soulevée, de vérifier la pertinence des modalités selon lesquelles le pétitionnaire prévoit de disposer de capacités financières et techniques suffisantes pour assumer l'ensemble des exigences susceptibles de découler du fonctionnement, de la cessation éventuelle de l'exploitation et de la remise en état du site, au regard des intérêts mentionnés à l'article L. 511-1 du code de l'environnement et des obligations résultant de l'article L. 512-7-6 du même code.

9. Pour justifier de ses capacités financières, la société Energilis a indiqué dans son dossier de demande d'enregistrement que le coût global d'investissement de son projet est estimé à 7,5 millions d'euros. Le financement a été estimé de la manière suivante : " - Financement bancaire : 84 à 99 % ; - Aides à l'investissement : 0 et 15 % (le business plan joint a été réalisé sans aide) ; - Apport fonds propres : 1 % environ (capital social actuel de la SAS : 66 000 euros) ". Elle a également fait état d'un taux de rentabilité attendu de 7,48 % et d'un temps de retour brut s'établissant entre 8,5 et 15 ans. Par ailleurs, elle a produit sous pli confidentiel auprès de l'administration un compte d'exploitation prévisionnel à 15 ans, dont elle indique dans son dossier de demande qu'il en résulte une rentabilité satisfaisante dans différentes conditions supposées et qu'il dépend encore à ce stade de nombreux facteurs en cours de définition.

10. Cependant, la société Energilis ne présente comme fonds disponibles que celui de 66 000 euros correspondant à son capital social, soit moins de 1 % de ce montant d'investissement. En outre, elle se borne à indiquer que pour le reste de ses capacités financières, soit quasiment l'intégralité de l'investissement, celles-ci consisteraient en un financement bancaire dont elle ne donne aucun détail, sous la seule réserve d'éventuelles aides à l'investissement dont la société exploitante estime qu'elles pourraient représenter jusqu'à 15 % du montant de l'investissement mais sans non plus donner aucun détail concernant ces aides. Si elle se prévaut de projections de rentabilité de l'installation qu'elle juge satisfaisante, elle ne justifie néanmoins en tout état de cause pas de l'exactitude de ces projections, ayant tenu confidentiels ses comptes d'exploitation prévisionnels qu'elle n'a pas communiqués dans le cadre de cette instance. Dans ces conditions, les modalités selon lesquelles la société Energilis prévoit de disposer de capacités financières suffisantes pour assumer l'ensemble des exigences susceptibles de découler du fonctionnement, de la cessation éventuelle de l'exploitation et de la remise en état du site, au regard des intérêts mentionnés à l'article L. 511-1 du code de l'environnement et des obligations résultant de l'article L. 512-7-6 du même code, ne sauraient être regardés comme présentant un caractère pertinent au regard des dispositions de l'article L. 512-7-3 du code de l'environnement.

11. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la commune de Courcy est fondée à demander l'annulation de l'arrêté interpréfectoral portant enregistrement sur le territoire de la commune de Bétheny de l'installation de méthanisation de déchets non dangereux exploitée par la société Energilis.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à la commune de Courcy au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté interpréfectoral, signé respectivement par le préfet de l'Aisne, le préfet des Ardennes et le préfet de la Marne les 4 juillet 2022, 26 juillet 2022 et 5 août 2022, portant enregistrement sur le territoire de la commune de Bétheny d'une installation de méthanisation de déchets non dangereux exploitée par la société Energilis, est annulé.

Article 2 : L'Etat versera à la commune de Courcy une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la commune de Courcy, à la ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques et à la société Energilis.

Copie en sera délivrée pour information au préfet de l'Aisne, au préfet des Ardennes et au préfet de la Marne.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Briquet, président,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2024.

Le rapporteur,

Signé

R. RIFFLARDLe président,

Signé

B. BRIQUET

La greffière,

Signé

F. DAROUSSI DJANFAR

La République mande et ordonne à la ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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