mardi 23 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2300110 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | SCP THÉMIS AVOCATS ET ASSOCIÉS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 18 janvier 2023, M. D E, représenté par
Me Ciaudo et Me Montrichard, demande au tribunal :
1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du 21 octobre 2022 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires du Grand Est a rejeté son recours administratif préalable formé contre la sanction disciplinaire prise le 14 septembre 2022, qui lui inflige une mise en cellule disciplinaire pour une durée de vingt jours ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- l'autorité de poursuite disciplinaire est incompétente ;
- la décision a méconnu ses droits de la défense en l'absence de communication de son dossier disciplinaire avant la date de la commission de discipline, et dès lors qu'il n'a pu en faire une copie pour préparer sa défense et en l'absence de désignation d'un avocat alors qu'il l'avait demandé expressément ;
- la sanction est entachée d'une inexactitude matérielle des faits et d'une disproportion ;
Par un mémoire en défense enregistré le 31 mars 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.
M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du
18 novembre 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code pénitentiaire ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Michel Soistier,
- et les conclusions de Mme Stéphanie Lambing, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. E, alors qu'il était écroué à la maison centrale de Clairvaux, a fait l'objet, par une décision du 14 septembre 2022, d'un placement en cellule disciplinaire pour une durée de vingt jours, du 14 septembre au 3 octobre 2022. Par une décision du 21 octobre 2022, le directeur interrégional des services pénitentiaires du Grand Est a rejeté implicitement le recours administratif préalable formé par M. E contre cette sanction. Par la présente requête, M. E demande au tribunal d'annuler cette décision.
Sur la légalité externe :
2. Aux termes des dispositions de l'article R234-43 du code pénitentiaire : " La personne détenue qui entend contester la sanction prononcée à son encontre par la commission de discipline doit, dans le délai de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision, la déférer au directeur interrégional des services pénitentiaires préalablement à tout recours contentieux. Le directeur interrégional dispose d'un délai d'un mois à compter de la réception du recours pour répondre par décision motivée. L'absence de réponse dans ce délai vaut décision de rejet. " Il résulte de ces dispositions qu'un détenu n'est recevable à déférer au juge administratif que la seule décision, expresse ou implicite, du directeur interrégional des services pénitentiaires, qui arrête définitivement la position de l'administration et qui se substitue ainsi à la sanction initiale prononcée par le président de la commission de discipline. Toutefois, eu égard aux caractéristiques de la procédure suivie devant la commission de discipline, cette substitution ne saurait faire obstacle à ce que soient invoquées, à l'appui d'un recours dirigé contre la décision du directeur régional, les éventuelles irrégularités de la procédure suivie devant la commission de discipline préalablement à la décision initiale.
3. Aux termes de l'article R. 234-14 du code pénitentiaire : " Le chef de l'établissement pénitentiaire ou son délégataire apprécie, au vu des rapports et après s'être fait communiquer, le cas échéant, tout élément d'information complémentaire, l'opportunité de poursuivre la procédure. Les poursuites disciplinaires ne peuvent être exercées plus de six mois après la découverte des faits reprochés à la personne détenue. " et de l'article R.113-66 du même code : " Le chef de l'établissement pénitentiaire est compétent pour délivrer les autorisations de visiter l'établissement qu'il dirige. / Pour l'exercice des compétences définies par le présent code, le chef d'établissement peut déléguer sa signature à son adjoint, à un fonctionnaire appartenant à un corps de catégorie A ou à un membre du corps de commandement placé sous son autorité () "
4. Par un arrêté du 10 août 2022, régulièrement publié le lendemain au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Aube, M. B C, chef d'établissement de la maison centrale de Clairvaux, a donné délégation à M. A, à l'effet notamment de décider d'engager des poursuites disciplinaires à l'encontre des personnes détenues en application de l'article
R. 234-14 du code pénitentiaire. Par suite, en tout état de cause, le moyen tiré de l'incompétence de ce dernier pour décider d'engager des poursuites disciplinaires manque en fait et doit être écarté.
5. Aux termes de l'article R. 234-15 du code pénitentiaire : " En cas d'engagement des poursuites disciplinaires, les faits reprochés ainsi que leur qualification juridique sont portés à la connaissance de la personne détenue. / La personne détenue est informée de la date et de l'heure de sa comparution devant la commission de discipline ainsi que du délai dont elle dispose pour préparer sa défense. Ce délai ne peut être inférieur à vingt-quatre heures. " et de l'article R. 234-17 : " La personne détenue, ou son avocat, peut consulter l'ensemble des pièces de la procédure disciplinaire, sous réserve que cette consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes. / L'avocat, ou la personne détenue si elle n'est pas assistée d'un avocat, peut également demander à prendre connaissance de tout élément utile à l'exercice des droits de la défense existant, précisément désigné, dont l'administration pénitentiaire dispose dans l'exercice de sa mission et relatif aux faits visés par la procédure disciplinaire, sous réserve que sa consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes. L'autorité compétente répond à la demande d'accès dans un délai maximal de sept jours ou, en tout état de cause, en temps utile pour permettre à la personne de préparer sa défense. Si l'administration pénitentiaire fait droit à la demande, l'élément est versé au dossier de la procédure. () "
6. Il ressort des pièces du dossier qu'une copie du dossier disciplinaire a été mis à la disposition de M. E pour préparer sa défense le 7 septembre 2022 à 10h00, comprenant notamment l'ensemble des comptes rendus d'incidents et des rapports d'enquêtes. Cette remise a fait l'objet d'une notification signée par M. E comprenant le relevé des documents côtés. Il n'établit pas avoir demandé la copie d'une ou plusieurs pièces et que cela lui aurait été refusé.
7. L'avocat sollicité par M. E a indiqué à l'administration, par un courriel en date du 7 septembre 2022 à 15h54, qu'elle ne pourrait être présente à la commission disciplinaire du 14 septembre. L'administration pénitentiaire a sollicité le bâtonnier de l'ordre des avocats, qui au vu du refus de M. E de signer le formulaire de désignation d'un avocat de son choix, a rejeté la demande le 8 septembre 2022. Dès lors l'administration pénitentiaire a rempli ses obligations en mettant à même l'intéressé d'être assisté d'un avocat.
8. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense doit être écarté dans toutes ses branches.
Sur la légalité interne :
9. Aux termes des dispositions de l'article R. 232-4 du code pénitentiaire : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : / () 12° De proférer des insultes, des menaces ou des propos outrageants à l'encontre d'un membre du personnel de l'établissement, d'une personne en mission ou en visite au sein de l'établissement pénitentiaire ou des autorités administratives ou judiciaires ; () ". Aux termes des dispositions de l'article R. 233-1 du même code : " Lorsque la personne détenue est majeure, peuvent être prononcées les sanctions disciplinaires suivantes : / () 8° La mise en cellule disciplinaire. " Enfin, aux termes des dispositions de l'article R. 235-12 du même code : " La durée de la mise en cellule disciplinaire ne peut excéder vingt jours pour une faute disciplinaire du premier degré, quatorze jours pour une faute disciplinaire du deuxième degré et sept jours pour une faute disciplinaire du troisième degré. () ".
10. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.
11. Il ressort des pièces du dossier que, par une décision du 14 septembre 2022, M. E s'est vu infliger une mise en cellule disciplinaire pour une durée de vingt jours en raison des insultes et des menaces qu'il a proférées à l'adresse de plusieurs surveillants pénitentiaires et de leur famille durant la période du 29 juin au 3 septembre 2022. Alors que ces faits ont été rapportés dans douze comptes rendus d'incidents corroborés par des agents assermentés différents, M. E n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause leur matérialité.
12. Il ressort des pièces du dossier que M. E est à l'origine de plus d'une centaine d'incidents dans de nombreux établissements pénitentiaires différents depuis 2009, ainsi que peu après son incarcération à la maison centrale de Clairvaux, qui ont à chaque fois donné lieu à des comptes rendus d'incidents pour, entre autres, les faits suivants : agression de personnel de surveillance le 28 octobre 2018 au sein du quartier isolement du centre pénitentiaire de Villefranche-sur-Saône à l'aide d'une arme artisanale ayant occasionnée des blessures graves, tapage en détention et menaces à l'encontre des personnels le 30 juin 2019, insultes, menaces et tentative d'agression d'un personnel de surveillance le 21 octobre 2019, menaces d'égorger un personnel pénitentiaire les 19 décembre 2020 et 24 décembre 2020, refus d'obéissance le
11 janvier 2021 suite à l'injonction de retirer l'obstruction de l'œilleton de sa cellule, menaces de commettre un crime ou délit le 16 janvier 2021, insultes, menaces sur le personnel médical au sein de la maison centrale de Clairvaux le 13 mai 2022, injures racistes à l'encontre du moniteur de sport de ce même établissement les 17 et 18 mai 2022. M. E dont la date de libération prévisionnelle est fixée au 12 avril 2025, a fait l'objet de trente-cinq transferts successifs d'établissements pénitentiaires depuis 2008 en raison de son comportement en détention. Il ressort également des comptes rendus d'incidents établis par différents surveillants pénitentiaires versés en défense, que le 29 juin 2022, les 8, 24, 25 et 29 juillet 2022, les 9, 14, 18 et
24 août 2022, ainsi que les 2 et 3 septembre 2022, M. E a injurié et menacé de mort, plusieurs membres du personnel de l'établissement pénitentiaire ainsi que leur famille. Eu égard à la réitération des faits qui lui sont reprochés pour lesquels il a déjà été sanctionné, la sanction de mise en cellule disciplinaire d'une durée de vingt de jours qui lui a été infligée n'est pas disproportionnée.
13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. E doit être rejetée, y compris ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. D E est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Copie en sera adressée pour information au directeur interrégional des services pénitentiaires Grand Est.
Délibéré après l'audience du 9 avril 2024, à laquelle siégeaient :
M. Olivier Nizet, président,
M. Michel Soistier, premier conseiller,
M. Oscar Alvarez, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 avril 2024.
Le rapporteur,
M. SOISTIER
Le président,
O. NIZET
La greffière,
N. MASSON
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