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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2300238

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2300238

lundi 13 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2300238
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 4 février 2023 sous le n° 2300238, Mme F, représentée par Me Lombardi, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° BE2023-033-011 du 2 février 2023 par lequel la préfète de l'Aube l'a assignée à résidence dans le département de l'Aube pour une durée de 45 jours ;

2°) de verser directement à Me Lombardi la somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté contesté est insuffisamment motivé ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, faute d'avoir été précédé d'une mise en demeure ;

- la mesure d'assignation à résidence est disproportionnée dans la mesure où elle réside désormais à Palaiseau ;

- cet arrêté méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

II. Par une requête enregistrée le 4 février 2023 sous le n° 2300239, Mme F, représentée par Me Lombardi, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° BE2023-033-010 du 2 février 2023 par lequel la préfète de l'Aube l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois et a fixé le pays de destination ;

2°) de verser directement à Me Lombardi la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- l'obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elle n'est pas motivée ;

- cette décision a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- elle n'a pas entrepris de démarches en vue de regagner son pays d'origine en raison du recours pendant devant la cour administrative d'appel de Nancy contre le jugement du tribunal de Châlons-en-Champagne du 2 décembre 2022 rejetant son recours contre l'arrêté du 6 juillet 2022, qui a de bonnes chances d'aboutir ;

- la décision contestée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle justifie d'une insertion professionnelle et personnelle ;

- la décision prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense commun enregistré le 7 février 2023, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Maleyre, premier conseiller, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. C a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante ivoirienne née le 21 février 2004, serait entrée irrégulièrement en France le 18 mars 2019. L'intéressée a été prise en charge par l'aide sociale à l'enfance. Le 22 juin 2021, elle a, sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et droit d'asile, sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par un arrêté du 6 juillet 2022, la préfète de l'Aube a refusé d'y faire droit, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle serait susceptible d'être éloignée en cas d'exécution contrainte. Le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a rejeté son recours formé contre cet arrêté par un jugement du 2 décembre 2022. Le 2 février 2023, Mme E a été interpellée par les services de la gendarmerie nationale et placée en retenue. A l'issue de celle-ci, la préfète de l'Aube, par deux arrêtés du même jour, a, d'une part, obligé l'intéressée à quitter le territoire français sans délai, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois et a fixé le pays de destination et, d'autre part, l'a assignée à résidence dans le département de l'Aube pour une durée de 45 jours. Par les deux requêtes susvisées, qu'il y a lieu de joindre pour statuer par un même jugement, Mme E demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide

juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. Par un arrêté du 8 juillet 2022, la préfète de l'Aube a donné délégation à Mme A D, directrice des services du cabinet, à l'effet notamment, en vertu de son article 3, de signer toute décision en matière de police des étrangers lorsqu'elle assure le service de permanence, en particulier les samedis et dimanches. Dès lors que le 4 février 2023 était un samedi, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

5. La décision portant obligation de quitter le territoire vise notamment le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en particulier les dispositions du 3° de l'article L. 611-1 sur le fondement desquelles elle a été prise. Cette décision relate son parcours administratif, mentionne les éléments constitutifs de sa vie privée et familiale et expose les motifs pour lesquels une mesure d'éloignement est prise à son encontre. Dès lors, et alors que la préfète n'avait pas à reprendre l'ensemble des éléments propres à la situation de la requérante, cet acte comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, elle est suffisamment motivée.

6. Le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité de son séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français ou sur la décision l'assignant à résidence dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

7. Il ressort des pièces du dossier, notamment de celles produites en défense, que Mme E a été entendue par les services de la gendarmerie nationale au cours de sa retenue, préalablement à l'adoption de la décision contestée. Au cours de cette audition, elle a pu formuler des observations sur l'irrégularité de son séjour ainsi que sur l'éventualité qu'une mesure d'éloignement soit prise à son encontre. La requérante, qui se borne à soutenir que son droit d'être entendu a été méconnu, ne précise pas en quoi elle disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'elle aurait été empêchée de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la mesure en litige et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à y faire obstacle. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

8. D'une part, il ressort des pièces du dossier que Mme E n'a pas déféré à la précédente mesure d'éloignement exécutoire en dépit du recours pendant devant la cour administrative prise à son encontre par la préfète de l'Aube. D'autre part, à supposer qu'une présence en France d'un peu moins de quatre années ainsi qu'une scolarité débutée en 4ème et qui se poursuivrait en deuxième année de CAP caractériseraient une insertion professionnelle et personnelle, il résulte de l'instruction que la préfète de l'Aube aurait pris la même décision en se fondant, outre sur la soustraction à une précédente mesure d'éloignement, sur les autres motifs de sa décision, en particulier l'existence d'attaches familiales dans son pays d'origine. Il suit de là que le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit être écarté.

9. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ".

10. Mme E soutient qu'elle est en couple avec un dénommé Bodju Jules Michael Loba et qu'elle est enceinte de 7 mois, le père de l'enfant à naître étant son compagnon. Toutefois, la seule production d'une attestation de son compagnon, établie postérieurement à la décision en litige, peu circonstanciée et en contradiction avec les déclarations de Mme E, ne permet pas d'établir l'ancienneté, la réalité et l'intensité de leur relation. En effet, la requérante a déclaré lors de son audition par les services de la gendarmerie nationale ne pas vivre avec lui et résider la semaine à son adresse troyenne. En outre, le suivi de sa grossesse s'effectue à Troyes et elle allègue suivre une scolarité au Lycée professionnel Edouard Herriot, situé sur la commune de Sainte-Savine dans l'agglomération troyenne. Enfin, elle n'est pas dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine, ainsi qu'elle l'a déclaré au cours de son audition, où elle a vécu la majorité de sa vie. Dès lors, la décision contestée n'a pas porté au droit de la requérante au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur la légalité de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ". Il résulte de ces dispositions que lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, le préfet assortit, en principe et sauf circonstances humanitaires, l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour. La durée de cette interdiction doit être déterminée en tenant compte des critères tenant à la durée de présence en France, à la nature et l'ancienneté des liens de l'intéressé avec la France, à l'existence de précédentes mesures d'éloignement et à la menace pour l'ordre public représentée par la présence en France de l'intéressé.

12. Eu égard à ce qui a été dit au point 10 du présent jugement, à la durée de séjour en France d'un peu moins de quatre années à la date de l'adoption de la décision en litige de Mme E et de la circonstance qu'elle n'a pas exécuté une précédente mesure d'éloignement, la préfète de l'Aube n'a pas entaché sa décision d'erreur d'appréciation en prenant à l'encontre de la requérante une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois. En outre, à supposer que Mme E entende se prévaloir de circonstances humanitaires qui auraient fait obstacle à l'adoption à son encontre d'une décision d'interdiction de retour sur le territoire français à travers l'invocation de son état de grossesse, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette grossesse serait à risque ou que la requérante présenterait des problèmes de santé.

Sur la légalité de la décision d'assignation à résidence :

13. La décision assignant à résidence Mme E vise notamment le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en particulier les dispositions du 1° de l'article L. 731-1 sur le fondement desquelles la mesure contestée a été prise. En outre, cette décision mentionne que la requérante fait l'objet d'une mesure d'éloignement et expose les motifs pour lesquels elle est assignée à résidence ainsi que les modalités de l'exécution de celle-ci. Dès lors, cette décision, qui n'avait pas à reprendre l'ensemble des éléments propres à la situation de Mme E, comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, elle est suffisamment motivée.

14. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relatif à l'assignation à résidence d'étrangers justifiant d'une impossibilité de quitter le territoire, ne peut qu'être écarté comme inopérant dès lors que ces dispositions ne sont pas applicables à la situation de la requérante et n'ont pas servi de base légale à la décision contestée, celle-ci ayant été prise sur le fondement de l'article L. 731-1, ainsi qu'il vient d'être dit.

15. Eu égard à ce qui a été dit au point 10, les moyens tirés de ce que la décision contestée serait entachée de disproportion et méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

16. Il résulte de tout ce qui précède que Mme E n'est pas fondée à demander l'annulation des arrêtés de la préfète de l'Aube du 2 février 2023. En conséquence, ses conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme E est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les requêtes présentées par Mme E sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B E et à la préfète de l'Aube.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 13 février 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

P-H CLe greffier,

Signé

A. PICOT

Nos2300238,2300239

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