mardi 1 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2300489 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | SCP THÉMIS AVOCATS ET ASSOCIÉS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 6 mars 2023, M. D E, représenté par
Me Ciaudo et Me Hebmann de l'AARPI Thémis, demande au tribunal :
1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du directeur interrégional des services pénitentiaires du Grand Est du 22 novembre 2022 rejetant son recours administratif préalable formé contre la sanction disciplinaire en date du 2 novembre 2022 de placement en cellule disciplinaire pour une durée de vingt jours ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- l'autorité de poursuite disciplinaire est incompétente ;
- l'autorité ayant procédé à l'enquête est incompétente ;
- cette sanction est intervenue au terme d'une procédure irrégulière, dès lors, d'une part, que la commission de discipline s'est réunie en présence du second assesseur, d'autre part, que le premier assesseur, membre de l'administration pénitentiaire, a pu être lui-même le rédacteur des comptes rendus d'incidents à l'origine de la procédure disciplinaire ;
- la décision a méconnu ses droits de la défense ;
- la sanction est entachée d'une inexactitude matérielle des faits, d'une erreur d'appréciation et est disproportionnée.
Par un mémoire en défense enregistré le 22 avril 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.
M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du
6 janvier 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code pénitentiaire ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Michel Soistier,
- et les conclusions de Mme Stéphanie Lambing, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Par une décision en date du 22 novembre 2022, le directeur interrégional des services pénitentiaires du Grand Est a prononcé, à l'encontre de M. E, une sanction de placement en cellule disciplinaire pour une durée de vingt jours après l'avis favorable de la commission de discipline de la maison centrale de Clairvaux, au sein de laquelle il est incarcéré. Par la présente requête, M. E demande au tribunal d'annuler, pour excès de pouvoir, cette décision.
Sur le cadre juridique :
2. Aux termes des dispositions de l'article R. 234-43 du code pénitentiaire : " La personne détenue qui entend contester la sanction prononcée à son encontre par la commission de discipline doit, dans le délai de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision, la déférer au directeur interrégional des services pénitentiaires préalablement à tout recours contentieux. Le directeur interrégional dispose d'un délai d'un mois à compter de la réception du recours pour répondre par décision motivée. L'absence de réponse dans ce délai vaut décision de rejet. "
3. Il résulte de ces dispositions qu'un détenu n'est recevable à déférer au juge administratif que la seule décision, expresse ou implicite, du directeur interrégional des services pénitentiaires, qui arrête définitivement la position de l'administration et qui se substitue ainsi à la sanction initiale prononcée par le président de la commission de discipline. Toutefois, eu égard aux caractéristiques de la procédure suivie devant la commission de discipline, cette substitution ne saurait faire obstacle à ce que soient invoquées, à l'appui d'un recours dirigé contre la décision du directeur régional, les éventuelles irrégularités de la procédure suivie devant la commission de discipline préalablement à la décision initiale.
Sur la légalité externe :
4. En premier lieu, aux termes de l'article R. 234-14 du code pénitentiaire : " Le chef de l'établissement pénitentiaire ou son délégataire apprécie, au vu des rapports et après s'être fait communiquer, le cas échéant, tout élément d'information complémentaire, l'opportunité de poursuivre la procédure. Les poursuites disciplinaires ne peuvent être exercées plus de six mois après la découverte des faits reprochés à la personne détenue. ". Aux termes de l'article
R. 113-66 du même code : " () / Pour l'exercice des compétences définies par le présent code, le chef d'établissement peut déléguer sa signature à son adjoint, à un fonctionnaire appartenant à un corps de catégorie A ou à un membre du corps de commandement placé sous son autorité () "
5. Par un arrêté du 1er février 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Aube du 11 août 2022, M. A, chef d'établissement de la maison centrale de Clairvaux, a donné délégation à M. C B, officier de commandement, à l'effet notamment de signer tout arrêté, décision, acte, document, correspondance se rapportant à l'exercice des attributions visés dans un tableau annexe, aux nombres desquelles figurent les décisions d'engagement des poursuites disciplinaires. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire du rapport décidant d'engager la procédure disciplinaire n'aurait pas été signé par un auteur compétent doit être écarté.
6. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 234-13 du code pénitentiaire : " A la suite de ce compte rendu d'incident, un rapport est établi par un membre du personnel de commandement du personnel de surveillance, un major pénitentiaire ou un premier surveillant et adressé au chef d'établissement. Ce rapport comporte tout élément d'information utile sur les circonstances des faits reprochés à la personne détenue et sur la personnalité de celle-ci. L'auteur de ce rapport ne peut siéger en commission de discipline. "
7. Il ressort des mentions du rapport d'enquête afférent à la procédure disciplinaire en litige, produit en défense, qu'à la suite des comptes rendus d'incidents en date des
16 septembre 2022, 30 septembre 2022, 1er octobre 2022, 6 octobre 2022, et 10 octobre 2022, ce rapport a été rédigé par " l'agent 2013 ", disposant du grade de premier surveillant. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de l'autorité ayant procédé à l'enquête manque en fait et doit être écarté.
8. En troisième lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 234-2 du code pénitentiaire : " La commission de discipline comprend, outre le chef d'établissement ou son délégataire, président, deux membres assesseurs. " Les dispositions de l'article R. 234-6 du même code ajoutent que : " Le président de la commission de discipline désigne les membres assesseurs. / Le premier assesseur est choisi parmi les membres du premier ou du deuxième grade du corps d'encadrement et d'application du personnel de surveillance de l'établissement. () " Par ailleurs, les dispositions de l'article R. 234-12 du même code précisent que : " En cas de manquement à la discipline de nature à justifier une sanction disciplinaire, un compte rendu est établi dans les plus brefs délais par l'agent présent lors de l'incident ou informé de ce dernier. L'auteur de ce compte rendu ne peut siéger en commission de discipline. ".
9. Il résulte de ces dispositions que la présence dans la commission de discipline d'un assesseur choisi parmi les membres du premier ou du deuxième grade du corps d'encadrement et d'application du personnel de surveillance de l'établissement, qui ne peut être ni l'auteur du compte rendu établi à la suite d'un incident, ni l'auteur du rapport établi à la suite de ce compte rendu, constitue une garantie reconnue au détenu, dont la privation est de nature à vicier la procédure, alors même que la décision du directeur interrégional des services pénitentiaires, prise sur le recours administratif préalable obligatoire exercé par le détenu, se substitue à celle du président de la commission de discipline.
10. D'une part, si la charge de la preuve de la régularité de la procédure pèse sur l'administration, il revient toutefois au requérant d'apporter des éléments permettant de suspecter une irrégularité. En l'espèce, M. E se borne à soutenir qu'il revient au ministre d'établir la régularité de la procédure et qu'il ne peut pas vérifier notamment que le premier assesseur, membre de l'administration pénitentiaire, n'était pas l'auteur de ce compte-rendu, le compte-rendu d'incident étant anonymisé. Si les comptes-rendus d'incidents sont anonymes, les initiales de leurs rédacteurs, qui figurent sur ces documents, diffèrent de l'identité des surveillants qui ont siégé en qualité de premier ou second assesseur au sein de la commission de discipline. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure et de l'impartialité de la commission doit être écarté.
11. D'autre part, il ressort des pièces du dossier et notamment du compte-rendu de la commission qu'elle comprenait un second assesseur qui était une personne extérieure à cette administration et qu'il était présent lors de la tenue de la commission. Le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.
12. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 234-15 du code pénitentiaire : " En cas d'engagement des poursuites disciplinaires, les faits reprochés ainsi que leur qualification juridique sont portés à la connaissance de la personne détenue. La personne détenue est informée de la date et de l'heure de sa comparution devant la commission de discipline ainsi que du délai dont elle dispose pour préparer sa défense. Ce délai ne peut être inférieur à vingt-quatre heures. " et de l'article R. 234-17 de ce code : " La personne détenue, ou son avocat, peut consulter l'ensemble des pièces de la procédure disciplinaire, sous réserve que cette consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes. L'avocat, ou la personne détenue si elle n'est pas assistée d'un avocat, peut également demander à prendre connaissance de tout élément utile à l'exercice des droits de la défense existant, précisément désigné, dont l'administration pénitentiaire dispose dans l'exercice de sa mission et relatif aux faits visés par la procédure disciplinaire, sous réserve que sa consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes. L'autorité compétente répond à la demande d'accès dans un délai maximal de sept jours ou, en tout état de cause, en temps utile pour permettre à la personne de préparer sa défense. Si l'administration pénitentiaire fait droit à la demande, l'élément est versé au dossier de la procédure. () "
13. D'une part, contrairement à ce que soutient M. E, il ressort des pièces du dossier qu'une copie du dossier disciplinaire a été mise à la disposition de l'intéressé pour préparer sa défense le 31 octobre 2022 à 12h00, comprenant notamment l'ensemble des comptes- rendus d'incidents, le rapport d'enquête, la convocation à la commission de discipline, le formulaire de désignation d'un avocat ainsi que la confirmation de la transmission de la désignation d'un avocat nommément désigné, et ceci dans le délai prévu par les dispositions précitées. De plus, cette remise a fait l'objet d'une notification à M. E comprenant le relevé des documents côtés. Dès lors, le moyen tiré du défaut de consultation de son dossier disciplinaire en temps utile manque en fait et doit être écarté.
14. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que l'avocate de M. E a indiqué à l'administration par un courriel en date du 28 octobre 2022, qu'elle ne pourrait être présente à la commission disciplinaire pour représenter M. E et que l'administration pénitentiaire a sollicité le même jour le bâtonnier de l'ordre des avocats qui a désigné un autre avocat d'office, qui ne s'est pas présenté à l'audience du 2 novembre 2022. Enfin, à supposer que le requérant ait demandé un report de la commission de discipline, l'administration pénitentiaire n'est pas tenue de faire droit à une telle demande. Il s'ensuit que l'administration pénitentiaire a rempli ses obligations en mettant à même l'intéressé d'être assisté d'un avocat. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense doit être écarté.
Sur la légalité interne de la décision attaquée :
15. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 232-4 du code pénitentiaire : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : / () 12° De proférer des insultes, des menaces ou des propos outrageants à l'encontre d'un membre du personnel de l'établissement, d'une personne en mission ou en visite au sein de l'établissement pénitentiaire ou des autorités administratives ou judiciaires ; () ". Aux termes des dispositions de l'article R. 233-1 du même code : " Lorsque la personne détenue est majeure, peuvent être prononcées les sanctions disciplinaires suivantes : / () 8° La mise en cellule disciplinaire. " Enfin, aux termes des dispositions de l'article R. 235-12 du même code : " La durée de la mise en cellule disciplinaire ne peut excéder vingt jours pour une faute disciplinaire du premier degré, quatorze jours pour une faute disciplinaire du deuxième degré et sept jours pour une faute disciplinaire du troisième degré. () ".
16. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.
17. Il ressort des pièces du dossier que, par une décision du 22 novembre 2022, M. E s'est vu infliger une mise en cellule disciplinaire pour une durée de vingt jours en raison des insultes et des menaces proférées à l'adresse de plusieurs surveillants pénitentiaires les 16 septembre 2022, 30 septembre 2022, 1er octobre 2022, 6 octobre 2022 et 10 octobre 2022. En se bornant à soutenir que les faits commis les 16 et 30 septembre, 1er et 6 octobre ne sont pas établis, alors que cinq comptes-rendus d'incidents corroborés par des agents assermentés différents les rapportent, M. E n'apporte aucun élément de nature à remettre leur matérialité en cause. Le moyen doit être écarté.
18. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que M. E est à l'origine de plus d'une centaine d'incidents dans de nombreux établissements pénitentiaires différents depuis 2009. Peu après son incarcération à la maison centrale de Clairvaux, il a été également à l'origine de plusieurs incidents qui ont à chaque fois donné lieu à des comptes-rendus. Dans les établissements où il a été détenu, il a commis les faits suivants : agression de personnel de surveillance à l'aide d'une arme artisanale ayant occasionnée des blessures graves, tapage en détention et menaces à l'encontre des personnels, insultes, menaces et tentative d'agression d'un personnel de surveillance, menaces d'égorger un personnel pénitentiaire, refus d'obéissance suite à l'injonction de retirer l'obstruction de l'œilleton de sa cellule, menaces de commettre un crime ou délit. M. E dont la date de libération prévisionnelle est fixée au 12 avril 2025, a fait également l'objet de trente-cinq transferts successifs d'établissements pénitentiaires depuis 2008 en raison de son comportement en détention. Ainsi, eu égard à la réitération des faits qui lui sont reprochés pour lesquels il a déjà été sanctionné, la sanction de mise en cellule disciplinaire d'une durée de vingt de jours qui lui a été infligée n'est ni disproportionnée ni entachée d'erreur d'appréciation. Le moyen doit donc être écarté.
19. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. E doit être rejetée, y compris ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. E est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au ministre de la justice.
Copie en sera adressée au directeur de la maison centrale de Clairvaux et au directeur interrégional des services pénitentiaires Grand Est.
Délibéré après l'audience du 17 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Sylvie Mégret, présidente,
M. Michel Soistier, premier conseiller,
M. Oscar Alvarez, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2024
Le rapporteur,
M. F
La présidente,
S. MEGRET
La greffière,
N. MASSON
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