lundi 24 avril 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2300722 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge unique - Eloignement |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 4 avril 2023, et des nouveaux mémoires déposés le 18 avril 2023 à 13h17 et le 19 avril 2023 à 11h56, M. A D, représenté par Me Michel, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 6 février 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités autrichiennes en vue de l'examen de sa demande d'asile ;
3°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de reconnaître l'Etat français responsable de sa demande d'asile et d'enregistrer celle-ci dans un délai de trois jours ouvrés à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) à défaut, d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de réexaminer sa situation ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil
en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- l'arrêté a été signé par une autorité qui n'était pas compétente ;
- la préfète n'a pas communiqué la preuve d'avoir saisi les autorités autrichiennes pour sa reprise en charge dans le respect des délais imposés par les articles 24 et 25 du règlement UE 604/2013 du 26 juin 2013
- l'arrêté est entaché d'un défaut de motivation ;
- l'arrêté est entaché d'un défaut d'examen personnel ;
- l'arrêté est entaché d'un vice de procédure en ce que les dispositions des articles 4 et de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 ont été méconnues ;
- l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- l'arrêté est intervenu en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 18 avril 2023 à 8h06, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête
Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Cristille, président, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 776-21 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 avril 2023 à 14h00 :
- le rapport de M. Cristille, président ;
- les observations présentées pour M. D par Me Ingrachen, se substituant à Me Michel, qui reprend les conclusions et les moyens de la requête et ajoute que M. D n'est pas afghan contrairement ce que le préfet a indiqué dans son arrêté ; il a quitté la Syrie en 2015 avec sa famille et s'est rendu en Turquie ; il n'a pas pu bénéficier de l'enregistrement par le HCR compte tenu du nombre réduit de place ; il a fait une demande de visa ; il est analphabète, et la remise des brochures A et B en langue arabe ne suffit pas à remplir les exigences d'information prévues à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 en l'absence d'une traduction orale de ces documents ; la préfète aurait dû faire mettre en œuvre la clause discrétionnaire ; plusieurs membres de sa famille résident en France dans l'Essonne depuis 2016 et ont obtenu le statut de réfugié ; en dépit de l'éloignement, il a conservé des liens forts avec ces derniers ; il s'est fiancé avec une cousine qui vivait dans la même localité que lui en Syrie, qui a fui en même temps que lui la Syrie et qu'il a souhaité rejoindre ; sa fiancée vit aux Ulis ; il a produit une attestation de concubinage fait en mairie des Ulis.
- les observations de M. D assisté d'un interprète
La clôture de l'instruction a été reportée au 19 avril 2023 à 12 h00
Considérant ce qui suit :
1. M. D, ressortissant syrien né le 11 janvier 2000, serait suivant ses déclarations, entré en France le 3 décembre 2022, où il a sollicité le 14 décembre 2022 la reconnaissance du statut de réfugié. Cependant, la consultation du fichier Eurodac a mis en évidence qu'il avait déjà déposé une demande d'asile auprès des autorités autrichiennes le 7 novembre 2022. Une attestation de demande d'asile en procédure Dublin lui a été délivrée le 19 décembre 2022. Les autorités autrichiennes ont été saisies d'une demande de reprise en charge le 3 janvier 2023 à laquelle il a été fait droit implicitement le 18 janvier suivant. Par un arrêté du 6 février 2023, notifié le 20 mars 2023, la préfète du Bas-Rhin a ordonné le transfert de M. D aux autorités autrichiennes, responsables de sa demande d'asile. M. D demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre d'office M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire dans la présente instance.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. Par arrêté du 4 octobre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin du 7 octobre 2022, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à Mme B C, attachée, cheffe du pôle régional Dublin, à l'effet de signer, notamment les arrêtés de transfert pris en application de la procédure Dublin, en cas d'absence ou d'empêchement d'autorités dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elles n'étaient pas absentes ou empêchées à la date de la signature de l'arrêté en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.
4. La préfète du Bas-Rhin a apporté la preuve que les autorités autrichiennes ont été saisies le 3 janvier 2023 soit dans le délai de deux mois suivant les résultats de la consultation du fichier Eurodac, via le réseau Dublinet en vue d'une reprise en charge de M. D. N'ayant pas répondu dans le délai de quinze jours conformément à l'article 25 du Règlement (UE) n°604/2013, l'Autriche a accepté implicitement de reprendre en charge l'intéressé sur le fondement de l'article 18-1 de ce règlement. Par suite, le moyen tiré de l'illégalité de l'arrêté attaqué en ce que la préfète n'aurait pas saisi dans les délais requis les autorités autrichiennes pour la reprise en charge de M. D doit être écarté comme manquant en fait.
5. L'arrêté attaqué vise le règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, en particulier son article 18, et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il expose les différents actes de procédure accomplis par l'autorité administrative et les éléments sur lesquels la préfète s'est fondée pour estimer que l'examen de la demande de protection internationale présentée par M. D relevait de la responsabilité de l'Etat autrichien. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté.
6. Il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté, ni des pièces du dossier que la préfète du Bas-Rhin n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. D. Si l'arrêté mentionne à tort que le requérant est de nationalité afghane, cette erreur de plume, pour regrettable qu'elle soit, est dépourvue d'incidence sur la légalité de l'arrêté attaqué dès lors que ce dernier comporte plusieurs autres éléments d'analyse se rattachant à la situation personnelle de M. D et qui révèlent que la préfète a apprécié correctement sa nationalité. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut d'examen de la situation personnelle du requérant doit être écarté.
7. En vertu de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application de ce règlement doit se voir remettre, dès le moment où sa demande de protection internationale est introduite une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus à l'article 4 du même règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative des brochures prévues par lesdites dispositions constitue pour le demandeur d'asile une garantie.
8. Il ressort des pièces du dossier que la brochure dite " A " (" J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' ") et la brochure dite " B " (" Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ") ont été remises à M. D le 19 décembre 2022 en langue arabe que celui-ci a déclaré comprendre, ainsi qu'en atteste la signature de l'intéressé, apposée sur la première page de ces brochures. S'il soutient désormais n'avoir jamais été scolarisé et ne pas savoir lire sa langue maternelle, il ressort des pièces du dossier que M. D a pu se faire assister au cours de cet entretien par un interprète en langue arabe cité dans le compte-rendu, de sorte que le requérant, qui a signé ces brochures sans émettre la moindre objection, est réputé, en avoir compris le sens. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement n°604/2013 doit être écarté.
9. Aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. ".
10. M. D soutient que la préfète du Bas-Rhin ne démontre pas que l'entretien prévu à l'article précité s'est déroulé en présence d'un agent qualifié et d'un interprète et dans des conditions respectant la confidentialité nécessaire. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le requérant a bénéficié d'un entretien individuel le 19 décembre 2022. La préfète du Bas-Rhin a produit au dossier la copie du résumé de cet entretien sur lequel est apposée la signature de M. D et le cachet de la préfecture. Il ne ressort pas des pièces du dossier que les conditions dans lesquelles l'entretien s'est déroulé auraient privé M. D de la possibilité de faire valoir ses observations. L'intéressé a bénéficié, lors de cet entretien individuel, ainsi que le prévoient les dispositions précitées, des services d'un interprète en langue arabe. Il ressort ensuite des pièces du dossier et notamment des pièces produites en défense par la préfète du Bas-Rhin que l'entretien individuel a été mené par un agent titulaire et habilité de la préfecture de l'Essonne. Un tel agent est réputé qualifié en vertu du droit national au sens des dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013. Il n'est, par ailleurs, pas démontré que l'entretien n'aurait pas eu lieu dans le respect des garanties de confidentialité posées par ces mêmes dispositions. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement UE n° 604/2003 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 doit être écarté.
11. Il résulte des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que, si une demande d'asile est examinée par un seul État membre et que, en principe, cet État est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un État membre. Si la mise en œuvre de ces dispositions par les autorités françaises doit être assurée à la lumière des exigences définies par celles du second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, en vertu desquelles les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif, la faculté laissée à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. En l'espèce, M. D soutient que l'examen de sa demande d'asile doit être réalisé en France, au titre du droit souverain des autorités françaises d'accorder l'asile sur leur territoire, y compris lorsque cet examen relève de la compétence d'un autre Etat, compte-tenu de sa situation personnelle et familiale avec la présence en France d'oncles et de tantes, tous titulaires d'une carte de séjour au titre de l'asile et y séjournant depuis 2016 et avec la présence de sa compagne, qu'il a rencontrée en Syrie et avec qui il vit en concubinage depuis le 25 décembre 2022. Toutefois le requérant est entré en France très récemment et il n'apporte aucune précision sur la relation qui l'unit aux membres de sa famille dont il est, au demeurant, resté longtemps séparé. La réalité de l'ancienneté des liens entretenus par M. D avec sa compagne n'est démontrée par aucun élément probant et à l'occasion de son entretien individuel en préfecture le 19 décembre 2022, il n'a pas fait état de cette relation. Au surplus, il n'est pas établi pas que la cellule familiale ne pourrait pas se reconstituer en Autriche, Etat membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur les réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ou dans tout autre pays dans lequel sa compagne serait légalement admissible. Ainsi eu égard à la nature des circonstances invoquées par M. D, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète aurait commis une erreur manifeste d'appréciation des faits de l'espèce en ne faisant pas application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions précitées du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.
12. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
13. Pour les motifs que ceux exposés au point précédent, la circonstance que plusieurs membres de la famille de M. D y compris sa fiancée, bénéficient d'une protection internationale et résident en France n'est pas suffisante pour établir que l'arrêté attaqué, eu égard à son objet, méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 précité de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales garantissant le droit au respect de la vie privée et familiale.
14. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté de la préfète du Bas-Rhin prononçant son transfert aux autorités autrichiennes. Les conclusions à fin d'injonction et celles tendant au remboursement de frais exposés et non compris dans les dépens doivent, par voie de conséquence, être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus de la requête de M. D est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et à la préfète du Bas-Rhin.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 avril 2023.
Le magistrat désigné,
signé
P. CRISTILLELa greffière,
signé
S. VICENTE
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