vendredi 28 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2300739 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre |
Vu les procédures suivantes :
I°) Par une requête et un mémoire, enregistrés les 6 avril et 12 juillet 2023 sous le numéro 2300739, la société DSE Consulting, représentée par le cabinet d'avocats CMS Francis Lefebvre, demande au tribunal :
1°) à titre principal, d'annuler la décision du 16 février 2023 par laquelle le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est lui a infligé une amende d'un montant de 4 900 euros du fait de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 1263-7 du code de travail qui imposent à l'employeur détachant des salariés de présenter sur le lieu de la prestation les documents permettant à l'inspection du travail d'exercer son contrôle ;
2°) à titre subsidiaire, de réduire le montant de l'amende qui lui a été infligée ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code justice administrative.
Elle soutient que :
- elle n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 1263-7 du code du travail dès lors que l'article R. 1263-1 du même code permet de détenir les documents devant être présentés à l'inspection du travail dans tout lieu en cas d'impossibilité matérielle de les conserver sur le lieu de la prestation ;
- elle détenait effectivement les documents sur le lieux du chantier mais seul son représentant, qui n'était pas sur le site du chantier au moment du contrôle, avait connaissance de l'emplacement des documents ;
- la plupart des documents étaient traduits en français, les autres ayant pu être traduits en urgence pour les besoins du contrôle ;
- elle a transmis les derniers documents le 8 juillet 2022 ;
- elle a respecté l'ensemble des règles relatives au détachement des travailleurs étrangers ;
- la sanction est disproportionnée eu égard à la gravité des manquements en cause et à sa bonne foi.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 9 juin et 16 août 2023, le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
La clôture de l'instruction a été fixée le 19 avril 2024 par une ordonnance du 12 mars 2024.
II°) Par une requête et un mémoire, enregistrés les 30 janvier et 16 avril 2024 sous le numéro 2400231, la société DSE Consulting, représentée par le cabinet d'avocats CMS Francis Lefebvre, demande au tribunal :
1°) d'annuler le titre de perception du 2 juin 2023 d'un montant de 4 900 euros correspondant au montant de l'amende qui lui a été infligée le 16 février 2023 ainsi que la décision du 8 décembre 2023 portant rejet de sa contestation ;
2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que le titre de perception est illégal du fait de l'illégalité la décision du 16 février 2023 par laquelle le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est lui a infligé une amende d'un montant de 4 900 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mars 2024 et un mémoire enregistré le 17 avril 2024 qui n'a pas été communiqué, le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Henriot, conseiller ;
- les conclusions de M. Friedrich, rapporteur public ;
- et les observations de Me Leclerc, représentant la société DES Consulting, ainsi que celles de M. A, pour le compte du directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est.
Considérant ce qui suit :
1. Les requêtes visées précédemment sont relatives à la contestation d'une amende mise à la charge de la société DSE Consulting ainsi qu'à la contestation du titre de perception relatif à cette même amende. De plus, ces requêtes ont fait l'objet d'une instruction commune. Dès lors, il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
2. La société DSE Consulting, société de droit roumain domiciliée en Roumanie, a déposé une déclaration préalable de détachement dans le cadre d'une prestation de travaux à laquelle devaient participer plusieurs de ses travailleurs du 14 juin 2021 au 30 juin 2022 pour le compte d'une entreprise française. Ces travaux portaient sur l'isolation d'un établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes situé à Saint-Julien-Les-Villas dans le département de l'Aube. Le 16 mai 2022, à l'occasion d'un contrôle réalisé sur le lieu du chantier, les agents de l'inspection du travail ont sollicité la transmission des documents visés à l'article L. 1263-7 du code du travail leur permettant de vérifier le respect des règles relatives au détachement de travailleurs étrangers. Ces documents n'ayant pu être produits immédiatement le directeur régional de l'économie, de l'emploi du travail et des solidarités (DREETS) du Grand Est, après des mesures d'instruction complémentaires, a, par une décision du 16 février 2023, infligé à la société DSE Consulting une amende d'un montant de 4 900 euros du fait de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 1263-7 du code du travail. Le 2 juin 2023, un titre de perception d'un montant de 4 900 euros a été émis à l'encontre de la société DSE Consulting. Par un courrier du 6 juillet 2023, la société requérante a contesté ce titre. Son recours a été rejeté par une décision du 8 décembre 2023. La société DSE Consulting demande au tribunal l'annulation de la décision du 16 février, du titre exécutoire du 2 juin 2023 et de la décision du 8 décembre 2023.
Sur les conclusions tendant à l'annulation ou à la réformation de la décision du 16 février 2023 :
3. Aux termes des dispositions de l'article L. 1264-1 du code du travail : " La méconnaissance par l'employeur qui détache un ou plusieurs salariés d'une des obligations mentionnées à l'article L. 1262-2-1, au troisième alinéa du II de l'article L. 1262-4, à l'article L. 1262-4-4 ou à l'article L. 1263-7 est passible d'une amende administrative, dans les conditions prévues à l'article L. 1264-3. " Selon les dispositions de l'article L. 1263-7 du même code : " L'employeur détachant temporairement des salariés sur le territoire national, ou son représentant mentionné au II de l'article L. 1262-2-1, présente sur le lieu de réalisation de la prestation à l'inspection du travail des documents traduits en langue française permettant de vérifier le respect des dispositions du présent titre. ". Selon les dispositions de l'article R. 1263-1 du même code : " I.-L'employeur établi hors de France conserve sur le lieu de travail du salarié détaché sur le territoire national ou, en cas d'impossibilité matérielle, dans tout autre lieu accessible à son représentant désigné en application de l'article L. 1262-2-1 et présente sans délai, à la demande de l'inspection du travail du lieu où est accomplie la prestation, les documents mentionnés au présent article. II.-Les documents requis aux fins de vérifier les informations relatives aux salariés détachés sont les suivants : 1° Le cas échéant, l'autorisation de travail permettant au ressortissant d'un Etat tiers d'exercer une activité salariée ; 2° Le cas échéant, le document attestant d'un examen médical dans le pays d'origine équivalent à celui prévu à l'article R. 1262-13 ; 3° Lorsque la durée du détachement est supérieure ou égale à un mois, les bulletins de paie de chaque salarié détaché ou tout document équivalent attestant de la rémunération et comportant les mentions suivantes : a) Salaire minimum, y compris les majorations pour les heures supplémentaires ; b) Période et horaires de travail auxquels se rapporte le salaire en distinguant les heures payées au taux normal et celles comportant une majoration ; c) Congés et jours fériés, et éléments de rémunération s'y rapportant ; d) Conditions d'assujettissement aux caisses de congés et intempéries, le cas échéant ; e) S'il y a lieu, l'intitulé de la convention collective de branche applicable au salarié ; 4° Lorsque la durée du détachement est inférieure à un mois, tout document apportant la preuve du respect de la rémunération minimale ; 5° Tout document attestant du paiement effectif du salaire ; 6° Un relevé d'heures indiquant le début, la fin et la durée du temps de travail journalier de chaque salarié. III.-Les documents requis aux fins de s'assurer de l'exercice d'une activité réelle et substantielle de cet employeur dans son pays d'établissement sont les suivants : 1° Dans le cas où son entreprise est établie en dehors de l'Union européenne, le document attestant la régularité de sa situation sociale au regard d'une convention internationale de sécurité sociale ou, à défaut, l'attestation de fourniture de déclaration sociale émanant de l'organisme français de protection sociale chargé du recouvrement des cotisations sociales lui incombant et datant de moins de six mois ; 2° Lorsqu'il fait l'objet d'un écrit, le contrat de travail ou tout document équivalent attestant notamment du lieu de recrutement du salarié ; 3° Tout document attestant du droit applicable au contrat liant l'employeur et le cocontractant établi sur le territoire national ; 4° Tout document attestant du nombre de contrats exécutés et du montant du chiffre d'affaires réalisé par l'employeur dans son pays d'établissement et sur le territoire national. "
4. En premier lieu, il résulte des dispositions combinées des articles L. 1263-7 et R. 1263-1 du code du travail qu'il appartient à l'employeur établi hors de France et qui emploie des salariés détachés, de mettre en œuvre tous les moyens propres à lui permettre de présenter sans délai, en cas de contrôle de l'inspection du travail sur le lieu de la prestation, l'ensemble des documents requis aux fins de permettre à l'administration de vérifier les informations relatives aux salariés détachés et de s'assurer de l'exercice d'une activité réelle et substantielle de cet employeur dans son pays d'établissement. Si l'employeur peut conserver ces documents dans tout autre lieu accessible au représentant qu'il a désigné sur le territoire français, en cas d'impossibilité matérielle tenant notamment à la nature du chantier, l'aménagement de cette faculté ne l'exonère pas pour autant de son obligation d'être en capacité de rendre aisément et immédiatement accessible l'ensemble des documents nécessaires au contrôle effectué sur place par l'inspection du travail.
5. Il résulte de l'instruction que les documents visés par les dispositions des articles L. 1263-7 et R. 1263-1 du code du travail précitées n'ont pas été remis à l'inspection du travail par la société DSE Consulting le jour du contrôle réalisé le 16 mai 2022. Si la société requérante fait valoir que les documents étaient physiquement présents sur le lieu du chantier mais que son seul représentant pouvant matériellement y accéder était absent le jour du contrôle, cette circonstance est sans incidence sur la caractérisation du manquement commis dès lors qu'il appartenait à la société DSE Consulting de permettre un accès effectif aux documents permettant aux agents de l'inspection du travail d'effectuer leur contrôle. En outre, il n'est pas contesté que certains documents mentionnés à l'article R. 1263-1 du code du travail, notamment les bulletins de paie des salariés, qui devaient être présentés aux inspecteurs du fait d'une durée de détachement supérieure à deux mois, n'avaient pas été traduits, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 1263-7 du code du travail, ces documents n'ayant été traduits que postérieurement au contrôle et communiqués à l'administration que le 8 juillet 2022. Enfin, le fait que la société DSE Consulting n'ait commis aucun manquement aux règles régissant le détachement des travailleurs étrangers est sans incidence sur l'existence d'un manquement à l'obligation de tenir à disposition de l'administration l'ensemble des documents lui permettant d'exercer son contrôle. Par suite, les moyens tirés de ce que la décision du 16 février 2023 aurait méconnu les dispositions des articles L. 1263-7 et R. 1263-1 du code du travail et qu'elle serait entachée d'une erreur d'appréciation doivent être écartés.
6. En second lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 1264-3 du code du travail : " L'amende administrative mentionnée aux articles L. 1264-1 et L. 1264-2 est prononcée par l'autorité administrative compétente, après constatation par un des agents de contrôle de l'inspection du travail mentionnés aux articles L. 8112-1 et L. 8112-5. Le montant de l'amende est d'au plus 4 000 € par salarié détaché et d'au plus 8 000 € en cas de réitération dans un délai de deux ans à compter du jour de la notification de la première amende. Le montant total de l'amende ne peut être supérieur à 500 000 €. Pour fixer le montant de l'amende, l'autorité administrative prend en compte les circonstances et la gravité du manquement, le comportement de son auteur, notamment sa bonne foi, ainsi que ses ressources et ses charges. () ".
7. Il résulte de l'instruction que les documents visés par les dispositions de l'article L. 1263-7 du code du travail qui n'ont pas été immédiatement produits concernaient sept salariés détachés de la société DSE Consulting. Par conséquent, en application des dispositions précitées de l'article L. 1264-3 du code du travail, le montant maximal total de l'amende susceptible de lui être infligé s'élève 4 000 euros par salarié, soit un total de 28 000 euros. Si la société requérante n'a commis aucun manquement aux règles applicables au détachement de travailleurs étrangers et qu'elle a finalement produit l'ensemble des documents demandés, elle ne conteste pas n'avoir produit les derniers documents que le 8 juillet 2022, soit 53 jours après le contrôle, intervenu le 16 mai 2022, date à laquelle il lui appartenait de produire l'intégralité des documents. Dès lors, son comportement a notablement ralenti les opérations de contrôle et a occasionné un surcroît de travail pour l'administration qui a dû solliciter la production des divers documents à plusieurs reprises. Enfin, la société requérante n'a fait état d'aucune difficulté financière susceptible d'être aggravée par l'amende qui lui a été infligée. Dans ces conditions, le montant de cette amende, qui a été fixé à 4 900 euros, en considération de la gravité du manquement en cause, n'est pas excessif. Par suite, le moyen tiré de ce que la sanction qui a été infligée à la société DSE Consulting serait disproportionnée doit être écarté.
8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la société DSE Consulting tendant à l'annulation ou à la réformation de la décision du 16 février 2023 doivent être rejetées.
Sur les conclusions tendant à l'annulation du titre exécutoire du 2 juin 2023 et de la décision du 8 décembre 2023 :
9. Il résulte de ce qui précède que la décision du 16 février 2023 par laquelle le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est a infligé à la société DSE consulting une amende d'un montant de 4 900 euros du fait de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 1263-7 du code de travail n'est pas illégale. Par conséquent le moyen tiré de ce que le titre exécutoire du 2 juin 2023 et la décision du 8 décembre 2023 seraient illégaux du fait de l'illégalité de la décision du 16 février 2023 doit être écarté. Par suite, les conclusions de la société DSE Consulting tendant à l'annulation titre exécutoire du 2 juin 2023 et la décision du 8 décembre 2023 doivent être rejetées.
10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la société DSE Consulting tendant à ce qu'il soit mis à la charge de l'État la somme totale de 5 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées, par voie de conséquence.
DECIDE :
Article 1er : Les requêtes de la société DSE Consulting sont rejetées.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société DSE Consulting et à la ministre du travail, de l'emploi et des solidarités.
Copie en sera adressée à la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est.
Délibéré après l'audience du 7 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Deschamps, président,
M. Maleyre, premier conseiller,
M. Henriot, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.
Le rapporteur,
Signé
J. HENRIOTLe président,
Signé
A. DESCHAMPS
Le greffier,
Signé
A. PICOT
Nos 2300739, 2400231
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
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