vendredi 26 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2300880 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 20 avril 2023, la société Royal Market, représentée par Me Mrejen, demande au tribunal :
1°) à titre principal, d'annuler la décision du 24 février 2023 par laquelle le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est lui a infligé
une amende d'un montant de 29 700 euros du fait de manquements aux dispositions relatives
au salaire minimum fixé par la convention collective applicable à l'entreprise ;
2°) à titre subsidiaire, de réformer la décision du 24 février 2023 afin de diminuer
le montant de l'amende qui lui a été infligée ;
3°) à titre infiniment subsidiaire, de lui octroyer un délai de paiement ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros au titre des dispositions
de l'article L. 761-1 du code justice administrative.
Elle soutient que :
- elle a rencontré des difficultés avec son cabinet d'expertise comptable qui a tardé à régulariser la situation de ses salariés ;
- elle était de bonne foi ;
- la décision attaquée fait mention de faits prescrits ;
- la sanction est disproportionnée et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation du fait de son caractère excessif ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 juillet 2023, le directeur régional
de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est conclut au rejet
de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
La clôture de l'instruction a été fixée au 23 février 2024 par une ordonnance
du 30 janvier 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- la convention collective nationale du commerce de détail alimentaire non spécialisé du 12 janvier 2021 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Henriot, conseiller ;
- les conclusions de M. Friedrich, rapporteur public ;
- et les observations de M. C, pour le compte du directeur régional
de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est.
La direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est a produit le 16 avril 2024 une note en délibéré qui n'a pas été communiquée.
Considérant ce qui suit :
1. La société Royal Market, qui a pour activité l'exploitation d'un commerce d'alimentation générale, a fait l'objet, le 31 mai 2022, d'un contrôle d'agents de l'inspection
du travail qui ont constaté des irrégularités affectant les contrats de travail et les bulletins de paie de plusieurs salariés. À la suite de ce contrôle et de mesures d'instruction complémentaires,
le directeur régional de l'économie, de l'emploi du travail et des solidarités (DREETS) du Grand Est a, par une décision du 24 février 2023, infligé à la société Royal Market d'une amende
d'un montant de 29 700 euros du fait de manquements, s'agissant de cinq salariés,
aux dispositions relatives au salaire minimum fixé par la convention collective applicable à l'entreprise. Le 20 avril 2023, la société Royal Market a formé un recours gracieux contre
cette décision. Par une décision du 26 juin 2023, le directeur de la DREETS a retiré
sa précédente décision et a réduit le montant de la sanction infligée à la somme de 23 100 euros. Par la présente requête, la société Royal Market demande au tribunal l'annulation de la décision du 24 février 2023.
2. Lorsqu'une décision administrative faisant l'objet d'un recours contentieux est retirée en cours d'instance pour être remplacée par une décision ayant la même portée, le recours doit être regardé comme tendant également à l'annulation de la nouvelle décision. Lorsque
le retrait a acquis un caractère définitif, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre la décision initiale, qui ont perdu leur objet. Le juge doit, en revanche, statuer
sur les conclusions dirigées contre la nouvelle décision.
3. Le retrait de la décision du 24 février 2023 ayant acquis un caractère définitif,
il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre cette décision. Les conclusions
de la société Royal Market doivent être regardée comme tendant à l'annulation de la décision
du 26 juin 2023 par laquelle le directeur de la DREETS a réduit le montant de l'amende en litige à la somme de 23 100 euros.
4. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 8115-1 du code du travail : " L'autorité administrative compétente peut, sur rapport de l'agent de contrôle de l'inspection du travail mentionné à l'article L. 8112-1, et sous réserve de l'absence de poursuites pénales, soit adresser à l'employeur un avertissement, soit prononcer à l'encontre de l'employeur une amende en cas de manquement : () 4° Aux dispositions relatives à la détermination du salaire minimum de croissance prévues aux articles L. 3231-1 à L. 3231-11 et aux dispositions relatives au salaire minimum fixé par la convention collective ou l'accord étendu applicable à l'entreprise, et aux mesures réglementaires prises pour leur application ();". Aux termes des stipulations de l'article 15 de la convention collective nationale du commerce de détail alimentaire non spécialisé du 12 janvier 2021dans sa version applicable au litige : " () Il est assuré au salarié dès l'embauche, au moins le salaire minimum conventionnel correspondant au niveau de classification qui lui a été fixé pour son emploi. () ". Selon l'article 51.2 de la convention précitée " Passage automatique au niveau E2 Le passage du niveau E1 au niveau E2 est automatique après 6 mois d'ancienneté au poste dans l'entreprise. " Il résulte des dispositions de l'avenant à la convention précitée n°135 du 4 février 2020 relatif à l'évolution de la grille des salaires que le taux horaire de salaire minimum pour les emplois de la catégorie E1 s'élevait à 10,29 euros et celui de la catégorie E2 à 10,59 euros du 20 juillet 2020 au 31 janvier 2022, période durant lesquelles ces dispositions étaient en vigueur.
5. Il résulte de l'instruction qu'au 31 mai 2022, date du contrôle de l'inspection
du travail, cinq salariés n'avait pas perçu, durant les mois précédents, la rémunération horaire minimale prévue par la convention collective précitée de 10,59 euros correspondant
à la catégorie d'emploi E2 à laquelle appartenaient les salariés en cause du fait de leur ancienneté dans l'entreprise. Plus précisément, 33 manquements ont été constatés, un salarié, M. B, n'ayant pas perçu la rémunération minimale à laquelle il avait droit du mois d'août 2021 au mois d'avril 2022, soit durant 9 mois, Mme E ayant été privée de cette rémunération minimale du mois d'août 2021 au mois de novembre 2021 et en décembre 2022, soit durant 5 mois,
M. D ayant été privé de cette rémunération minimale du mois de septembre 2021 au mois d'avril 2022, soit durant 8 mois, Mme A ayant été privée de cette rémunération minimale
du mois d'octobre 2021 au mois de mars 2022, soit durant 6 mois et M. F ayant été privé de cette rémunération minimale du mois de décembre 2021 au mois de d'avril 2022, soit durant 5 mois. La société Royal Market reconnait la réalité de ces manquements mais affirme que le retard dans la régularisation des salaires, qui est intervenue en octobre 2022, ne lui est pas imputable dans la mesure où elle est due à des carences de son expert-comptable. Néanmoins, la société requérante ne peut utilement se prévaloir de ces circonstances qui sont en tout état de cause postérieures aux périodes durant lesquelles les 33 manquements ayant motivés la sanction en litige ont été commis. Enfin, contrairement à ce que soutient la société requérante, la décision en litige n'a pas pour objet de sanctionner des faits similaires survenus en 2018, l'administration ayant tenu compte de ce que l'entreprise avait fait l'objet d'observations pour des manquements de même nature uniquement pour déterminer la gravité des faits commis
et le montant de l'amende. Par suite, les moyens tirés de ce que la décision attaquée serait entachée d'une erreur de droit et qu'elle serait fondée sur des faits prescrits doivent être écartés.
6. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 8115-3 du code
du travail : " Le montant maximal de l'amende est de 4 000 euros et peut être appliqué autant
de fois qu'il y a de travailleurs concernés par le manquement. () ". Aux termes de l'article
L. 8115-4 du même code : " Pour déterminer si elle prononce un avertissement ou une amende et, le cas échéant, pour fixer le montant de cette dernière, l'autorité administrative prend en compte les circonstances et la gravité du manquement, le comportement de son auteur, notamment sa bonne foi, ainsi que ses ressources et ses charges ".
7. Il résulte de ce qui a été exposé au point 7 que la société Royal Market a commis un total de 33 manquements concernant 5 travailleurs. Par conséquent, en application
des dispositions précitées de l'article L. 8115-3 du code du travail, le montant maximal total
de l'amende susceptible de lui être infligée s'élevait à 132 000 euros. Pour déterminer le montant de la sanction en litige, le directeur de la DREETS a, notamment, pris en considération la taille réduite de l'entreprise, le fait qu'elle a procédé à la régularisation des salaires de ses travailleurs au mois d'octobre 2022 ainsi que ses difficultés financières, son résultat net pour l'année 2021 étant déficitaire à hauteur de 49 934 euros pour un chiffre d'affaires de 1 070 965 euros. Néanmoins, le directeur de la DREETS pouvait également tenir compte du fait que l'entreprise avait déjà fait l'objet d'une lettre d'observations pour des faits similaires en 2018, circonstance qui est de nature à justifier une aggravation de la sanction. Par ailleurs, si la société Royal Market soutient qu'elle était de bonne foi et qu'elle se fiait à son expert-comptable,
il lui appartient en qualité d'employeur, qui plus est professionnel, de veiller au respect
des dispositions en vigueur en matière de rémunération minimale de ses travailleurs. En outre, les manquements en litige ont été réitérés, puisqu'ils concernent cinq salariés et se sont prolongés dans le temps, l'un des salariés ayant privé de la rémunération minimale durant neuf mois consécutifs. Dès lors, en ramenant le montant de l'amende, initialement fixée
à 29 700 euros, à la somme de 23 100 euros, soit un montant très inférieur au montant maximal, en considération des éléments exposés par la société requérante dans son recours gracieux
du 20 avril 2023, le directeur de la DREETS a suffisamment tenu compte du comportement
et de la situation de la société requérante eu égard à la gravité des manquements en cause. Par suite, le moyen tiré de ce que la sanction qui a été infligée à la société Royal Market serait disproportionnée doit être écarté.
8. En troisième et dernier lieu, il n'appartient pas au juge administratif d'accorder un délai de paiement à la société Royal Market.
9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la société Royal Market tendant à l'annulation ou à la réformation de la décision du 26 juin 2023 doivent être rejetées.
Il en est de même, par voie de conséquence, de ses conclusions tendant à ce qu'il soit mis
à la charge de l'État la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1
du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête la société Royal Market est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Royal Market et à la ministre de la santé, du travail et des solidarités.
Copie en sera adressée au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail
et des solidarités du Grand Est.
Délibéré après l'audience du 12 avril 2024, à laquelle siégeaient :
M. Deschamps, président,
M. Maleyre, premier conseiller,
M. Henriot, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2024.
Le rapporteur,
signé
J. HENRIOTLe président,
signé
A. DESCHAMPS
Le greffier,
signé
A. PICOT
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