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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2301137

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2301137

jeudi 20 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2301137
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantGAFFURI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 mai 2023, M. A D, représenté par Me Gaffuri, demande au tribunal :

1°) d'annuler ou de suspendre l'arrêté du 26 avril 2023 par lequel la préfète de l'Aube l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de réexaminer sa demande de titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir ou, à défaut, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle doit être suspendue du fait du recours formé à l'encontre de la décision portant refus de titre de séjour.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

La requête a été communiquée à la préfète de l'Aube, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français dès lors que la requête tendant à l'annulation de l'arrêté du 26 avril 2023 a eu pour effet de suspendre l'exécution de cette décision, en application de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

M. D été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gauthier-Ameil, conseiller,

- et les observations de M. D, assisté de Mme E, interprète, qui soutient qu'il ne peut faire l'objet d'une mesure d'éloignement dès lors qu'il est atteint de la leishmaniose, pathologie dont le traitement n'est pas disponible en Géorgie.

La préfète de l'Aube n'étant ni présente ni représentée, la clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant de nationalité géorgienne, né le 23 juin 1975, déclare être entré en France le 17 décembre 2021. Il a déposé une demande d'asile qui a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 13 avril 2022, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile le 13 septembre 2022. Le 12 mai 2022, M. D a sollicité un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une décision du 21 février 2023, la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer un titre de séjour. Par un arrêté du 26 avril 2023, cette même autorité l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. D demande au tribunal d'annuler l'arrêté de la préfète de l'Aube du 26 avril 2023.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, (). / Les dispositions du présent chapitre sont applicables au jugement de la décision fixant le pays de renvoi contestée en application de l'article L. 721-5 et de la décision d'assignation à résidence contestée en application de l'article L. 732-8. ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 722-7 du même code : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi ".

3. Il résulte des dispositions précitées que le recours tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français en suspend l'exécution. Par suite, la présente requête, qui tend également à l'annulation de la décision de l'arrêté du 26 avril 2023, a eu pour effet de suspendre l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. Dès lors, les conclusions de M. D tendant à la suspension de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre étaient dépourvues d'objet dès leur introduction et doivent, par suite, être rejetées comme irrecevables.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. Aux termes des dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () / 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que la préfète de l'Aube a, par un arrêté du 21 février 2023, refusé de délivrer à M. D le titre de séjour que celui-ci avait sollicité sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en se prévalant de son état de santé. Il ressort des termes de l'arrêté contesté que la préfète de l'Aube s'est fondée sur un avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration du 30 août 2022 estimant que l'état de santé de M. D nécessite un traitement dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais que, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé en Géorgie, l'intéressé peut y bénéficier effectivement d'un traitement approprié et qu'il peut voyager sans risque vers ce pays. Toutefois, le requérant fait valoir à l'audience qu'il souffre d'une leishmaniose viscérale, pathologie pour laquelle le test PCR s'était révélé négatif en 2022 en dépit de suspicion et dont la prise en charge ne peut être assurée en Géorgie. A l'appui de ses allégations, M. D produit un compte-rendu établi par le docteur B, médecin spécialiste des maladies infectieuses au centre hospitalier de Troyes, le 16 juin 2023, postérieurement à l'arrêté attaqué mais révélant des circonstances antérieures, faisant état de ce qu'une ponction sternale, réalisée le 10 juin 2023, a mis en évidence la présence de très nombreuses formes amastigotes de leishmaniose et qu'un traitement à base d'Ambisome (amphotéricine) et de Miltéfosine a été mis en place. L'intéressé produit également une attestation établie le 10 octobre 2021 par le docteur C, médecin géorgien exerçant au sein du service des maladies infectieuses de l'hôpital de Tbilissi et indiquant que M. D doit suivre un traitement par amphotéricine, lequel n'est pas disponible en Géorgie. Les allégations du requérant sur l'absence de traitement approprié à sa pathologie en Géorgie ne sont pas contredites par la préfète de l'Aube, qui n'a pas produit l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration du 30 août 2022 ni défendu dans la présente instance. Dans ces conditions, et eu égard à l'ensemble de ces éléments, en obligeant M. D à quitter le territoire français, la préfète de l'Aube a méconnu les dispositions précitées du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. L'illégalité de la décision du 26 avril 2023 portant obligation de quitter le territoire français entraîne par voie de conséquence l'illégalité de la décision du même jour fixant le pays de destination. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 26 avril 2023 de la préfète de l'Aube présentées par M. D doivent être accueillies, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Eu égard au motif d'annulation, le présent jugement implique nécessairement que la préfète de l'Aube réexamine la situation de M. D. Par suite, il y a lieu d'enjoindre à cette autorité de procéder à ce réexamen dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais de l'instance :

8. M. D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Gaffuri, avocate de M. D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Gaffuri de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté de la préfète de l'Aube du 26 avril 2023 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Aube de réexaminer la situation de M. D dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Gaffuri, avocate de M. D, une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à Me Isabelle Gaffuri et à la préfète de l'Aube.

Délibéré après l'audience du 6 juillet 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Mach, présidente,

Mme Castellani, première conseillère,

M. Gauthier-Ameil, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juillet 2023.

Le rapporteur,

signé

F. GAUTHIER-AMEIL

La présidente,

signé

A-S MACHLe greffier,

signé

E. MOREUL

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