mardi 3 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2301373 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
Vu la procédure suivante :
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS
(2ème chambre)
Par une ordonnance du 19 juin 2023, enregistrée le 27 juin 2023 au greffe du tribunal, le président du tribunal administratif de Strasbourg a transmis au tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par Mme C B.
Par une requête et des mémoires enregistrés les 12 juin 2023, 18 juillet 2023,
29 mai 2024 et 4 juin 2024, Mme C B demande au tribunal de procéder au réexamen de sa demande de permis de visite.
Elle soutient que :
- étant la cousine éloignée de M. A, elle souhaite pouvoir lui rendre visite pour conserver le lien qui les unit ;
- c'est à tort que le permis de visite lui a été refusé pour les faits qui lui sont reprochés ;
- la décision méconnaît l'article D. 104 du code de procédure pénale ;
- elle est devenue sa compagne depuis l'introduction de sa requête.
Par un mémoire en défense, enregistré le 31 octobre 2024, le ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code pénitentiaire ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Oscar Alvarez, rapporteur ;
- et les conclusions de Mme Lambing, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, concubine et membre éloigné de la famille de M. A, détenu à la maison d'arrêt de Châlons-en-Champagne, a déposé une demande de permis de visite le
28 avril 2023. Par décision du 1er juin 2023, le permis de visite lui a été refusé par le chef d'établissement de la maison d'arrêt de Châlons-en-Champagne. Par le présent recours, elle doit être regardée comme demandant l'annulation de cette décision.
2. Aux termes de l'article L. 341-1 du code pénitentiaire : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce notamment par les visites que ceux-ci leur rendent ". Aux termes de l'article L. 341-3 du même code : " Les personnes détenues condamnées peuvent recevoir la visite des membres de leur famille ou d'autres personnes au moins une fois par semaine ". Aux termes de l'article L. 341-7 de ce code : " L'autorité administrative ne refuse de délivrer, suspend ou retire un permis de visite aux membres de la famille d'une personne condamnée, que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions. / L'autorité administrative peut également, pour les mêmes motifs ou s'il apparaît que les visites font obstacle à la réinsertion de la personne condamnée, refuser de délivrer un permis de visite à d'autres personnes que les membres de la famille, suspendre ce permis ou le retirer. ".
3. Il résulte de ces dispositions que les décisions tendant à restreindre ou supprimer les permis de visite relèvent du pouvoir de police des chefs d'établissements pénitentiaires et doivent être motivées. Il appartient, en conséquence, à l'autorité compétente de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées de nature à assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions sans porter d'atteinte excessive au droit des détenus.
4. Il ressort de la lecture même de la décision que cette dernière est fondée sur le fait que Mme B s'est signalée pour trois infractions au code de la route en 2022 et 2023. Toutefois, en dépit du nombre d'infractions commises sur une courte période alors qu'au demeurant il n'est pas établi qu'elles auraient un lien avec la personne détenue, ces circonstances ne sont pas de nature à caractériser un risque d'incident lors de sa visite au parloir. Dans ces conditions, Mme B est fondée à soutenir que le chef d'établissement de la maison d'arrêt de Châlons-en-Champagne a commis une erreur d'appréciation en refusant d'accéder à sa demande.
5. Toutefois, dans ses écritures produites en défense, le ministre de la justice oppose deux nouveaux motifs de refus en se prévalant, d'une part, des antécédents judiciaires de la requérante pouvant présenter un obstacle à la réinsertion de la personne condamnée et, d'autre part, de potentielles violences physiques et/ou psychologiques à l'encontre de la requérante qui caractériseraient un risque pour sa sécurité et le bon ordre de l'établissement pénitentiaire.
6. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir, que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.
7. En premier lieu, alors que le ministre de la justice ne remet pas en cause la qualité de membre de la famille de la requérante, le premier motif fondé sur la circonstance que la visite au parloir empêcherait la réinsertion du détenu ne peut être opposé dès lors qu'il ne peut s'appliquer qu'aux personnes extérieures à cette famille.
8. En second lieu, si les violences physiques dont a fait l'objet Mme B de la part de M. A pour lesquelles il a été condamné, devaient conduire l'administration à faire preuve d'une attention particulière pour instruire sa demande de permis de visite, cette circonstance ne pouvait cependant dispenser l'administration pénitentiaire de procéder à un examen circonstancié et actualisé du risque encouru pour la sécurité de cette dernière. D'une part, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'une interdiction de contact ait été prononcée entre M. A et la requérante. D'autre part, à supposer qu'il existe un risque de réitération de faits de violence à l'encontre de Mme B, l'administration pénitentiaire n'établit pas, en se bornant à faire valoir que la mise en place d'une surveillance de la rencontre semble difficilement réalisable eu égard aux effectifs disponibles, que des mesures moins contraignantes ont été envisagées et qu'elles se seraient avérées insuffisantes pour assurer la sécurité de la requérante. Par ailleurs, si l'administration fait valoir également que ces visites présenteraient un risque pour le bon ordre de l'établissement, elle ne produit aucun élément factuel de nature à l'établir.
9. Il résulte de l'instruction que les deux nouveaux motifs opposés par le ministre de la justice ne peuvent légalement fonder la décision de refus de délivrance du permis de visite. Dans ces conditions, il n'y a pas lieu de substituer ces motifs à celui cité au point 4. Il suit de là qu'aucun motif ne fonde légalement la décision de refus de permis de visite.
10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 1er juin 2023 doit être annulée.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 1er juin 2023 par laquelle le chef d'établissement de la maison d'arrêt de Châlons-en-Champagne a rejeté la demande de permis de visite de Mme B est annulée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Copie en sera adressée au chef d'établissement de la maison d'arrêt de Châlons-en-Champagne.
Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Olivier Nizet, président,
M. Bénédicte Alibert, première conseillère,
M. Oscar Alvarez, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2024
Le rapporteur,
O. ALVAREZ
Le président,
O. NIZETLa greffière,
N. MASSON
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui la concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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