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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2301396

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2301396

vendredi 29 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2301396
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantGAFFURI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 juin 2023, M. B A, représenté par Me Gaffuri, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° BE 2023-116-001 du 26 avril 2023 par lequel la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre à la préfète l'Aube de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à Me Gaffuri en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision lui refusant un titre de séjour est insuffisamment motivée ;

- la préfète n'a pas procédé à l'examen particulier de sa situation personnelle ;

- la décision attaquée méconnait les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision attaquée méconnait les dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juillet 2023, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Henriot a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant angolais né le 17 septembre 2002, déclare être entré en France au mois de novembre 2009. Après avoir été confié à son oncle à son arrivée, il a été confié à un autre tiers digne de confiance par un jugement en assistance éducative du 28 octobre 2010. Par la suite, il a été confié à la direction départementale des actions médico-sociales - aide sociale à l'enfance (DIDAMS-ASE) de l'Aube pendant 1 an par une ordonnance d'action éducative du 21 février 2011, pendant 6 mois par un jugement du 12 avril 2011 et, enfin du 25 août 2016 au 31 août 2017 par un jugement du 25 août 2016. Le 16 septembre 2021, il a sollicité du préfet de l'Aube la délivrance d'un titre de séjour en qualité de " mineur confié à l'aide sociale à l'enfance avant 16 ans ". Par un arrêté en date du 26 avril 2023, la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer le titre sollicité. M. A demande au tribunal l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : 1° Les documents justifiants de son état civil ; 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; 3° Les documents justifiants de l'état civil et de la nationalité de son conjoint, de ses enfants et de ses parents lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour pour motif familial. La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents. Lorsque la demande de titre de séjour est introduite en application de l'article L. 431-2, le demandeur peut être autorisé à déposer son dossier sans présentation de ces documents. ". De plus, aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. " Aux termes de ce dernier article : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ".

3. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact, sans que l'administration ne soit tenue de saisir l'autorité étrangère d'une demande d'authentification. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Il lui appartient notamment d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

4. À la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient.

5. La décision attaquée, qui cite les conclusions d'un rapport d'expertise de la direction zonale de la police aux frontières de l'Est, fait état de ce que M. A ne serait en mesure de prouver ni son identité ni son âge dès lors, notamment, que l'acte de naissance et le bulletin de naissance produits à l'appui de sa demande de titre de séjour, ne seraient, d'une part, pas accompagnés d'un document de justice permettant de les identifier et, d'autre part, ne comporterait pas l'apostille du ministère angolais compétent. Néanmoins, il ne ressort pas des pièces du dossier que les mentions relatives à l'état civil du requérant contenues dans les documents produits par M. A seraient inexactes. Ainsi, ces mentions sont concordantes avec celles contenues dans les différents documents produits qu'il s'est vu délivrer depuis son arrivée en France à l'âge de 8 ans, et en particulier avec les décisions de justice précitées des 28 octobre 2010, 21 février 2011et 25 août 2016. Par suite, c'est à tort que la préfète de l'Aube a rejeté la demande de titre de séjour de M. A au motif qu'il n'était en mesure de prouver ni son identité ni son âge.

6. En second lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1.

Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. A a été confié à un tiers digne de confiance puis au service de l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de seize ans, par des décisions en assistance éducative et aux fins d'action éducative des 28 octobre 2010, 21 février 2011 et 25 août 2016 notamment. Par ailleurs, il a suivi sa scolarité sur le territoire français et a obtenu un brevet d'étude professionnel en 2020 ainsi qu'un baccalauréat professionnel " commerce et servie en restauration " en 2021. S'il n'a pas validé une formation complémentaire " accueil/réception ", suivie durant l'année scolaire 2021-2022 au sein du lycée Saint-François d'Assise de Roubaix, il a pu intégrer, pour l'année 2022-2023, une formation " animation-gestion de projets dans le secteur sportif " dans ce même établissement. Le bulletin scolaire qu'il a obtenu à l'issue du premier semestre de cette formation fait état d'une moyenne de 13, résultat qualifié d'encourageant par le conseil de classe, et d'une seule absence injustifiée. Le suivi de sa formation est donc réel et sérieux, au sens des dispositions précitées de l'article L. 423-22. Par ailleurs, une note de situation en date du 11 juillet 2022, rédigée par l'assistante sociale du pôle des solidarités du département de l'Aube chargée du suivi du requérant, fait état de sa bonne insertion dans la société française et du caractère sérieux de son projet professionnel. Le département de l'Aube a signé avec M. A un contrat dit " jeune majeur " afin de le soutenir matériellement dans la poursuite de son projet professionnel. Sa bonne intégration dans la société française est également confirmée par le tiers digne de confiance auquel il a été confié par le jugement en assistance éducative du 28 octobre 2010. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant, qui est arrivé sur le territoire français à l'âge de 8 ans, aurait conservé des liens avec son pays d'origine. Par suite, M. A est fondé à soutenir qu'en refusant de lui délivrer le titre de séjour prévu par les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif notamment du manque de sérieux de sa scolarité, la préfète de l'Aube a fait une inexacte application de ces dispositions.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté n° BE 2023-116-001 du 26 avril 2023 de la préfète de l'Aube doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement implique nécessairement, sous réserve de changements de circonstances, qu'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an soit délivrée à M. A, celui-ci remplissant les conditions énoncées à l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par conséquent, il y a lieu d'enjoindre à la préfète de l'Aube, sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, de lui délivrer ce titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

10. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, Me Gaffuri, son avocate, peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Gaffuri d'une somme de 1 200 euros, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté n° BE 2023-116-001 du 26 avril 2023 de la préfète de l'Aube est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Aube de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Me Gaffuri la somme de 1 200 euros, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État

Article 4 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la préfète de l'Aube et à Me Isabelle Gaffuri.

Délibéré après l'audience du 15 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Deschamps, président,

M. Maleyre, premier conseiller,

M. Henriot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 septembre 2023.

Le rapporteur,

signé

J. HENRIOTLe président,

signé

A. DESCHAMPSLe greffier,

signé

A. PICOT

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