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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2301564

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2301564

jeudi 16 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2301564
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP ANCELET DOUCHIN ELIE SAUDUBRAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés les 10 juillet 2023, 19 juillet 2023, 30 août 2023 et 5 septembre 2023, M. B A, représenté par Me Lombardi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 juin 2023 par lequel la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros, à verser à son conseil, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- il a été adopté en méconnaissance de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ainsi que de son droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation au regard de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 6 de l'accord franco-algérien, compte tenu de l'indisponibilité en Algérie du traitement médical que son état de santé nécessite ;

- il est entaché d'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il porte atteinte au droit au respect de sa vie privée en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 août 2023, la préfète de l'Aube, représentée par Me Ancelet, conclut au rejet de la requête et à ce que M. A verse à l'Etat une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 30 août 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 18 septembre 2023.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 1er septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'accord du 27 décembre 1968 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Rifflard, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant algérien né en 1978, déclare être entré en France le 29 septembre 2019. Il a sollicité, le 22 octobre 2022, le renouvellement de son titre de séjour en qualité d'étranger malade auprès des services de la préfecture de l'Aube. Par un arrêté du 22 juin 2023, la préfète de l'Aube a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d'être éloigné. Par sa requête, M. A demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, l'arrêté contesté énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde, sans revêtir un caractère stéréotypé. Le moyen tiré de son insuffisance de motivation doit, dès lors, être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de cette charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ".

4. D'une part, il résulte clairement des stipulations de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, ainsi que l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt du 5 novembre 2014 (Sophie M., C-166/13), que celui-ci s'adresse non pas aux États membres, mais uniquement aux institutions, aux organes et aux organismes de l'Union, de sorte que le demandeur d'un titre de séjour ne saurait tirer de ces stipulations un droit d'être entendu dans toute procédure relative à sa demande. Par suite, M. A ne peut pas utilement soutenir que l'arrêté en litige aurait méconnu son droit d'être entendu garanti par l'article 41 de cette charte.

5. D'autre part, lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour, l'étranger, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement. A l'occasion du dépôt de sa demande, il est conduit à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit délivré un titre de séjour et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne le refus de titre de séjour, n'impose pas à l'autorité administrative de mettre l'intéressé à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français qui est prise concomitamment et en conséquence du refus de titre de séjour. Par suite, M. A, qui n'allègue pas ne pas avoir été reçu pour déposer sa demande de renouvellement de titre de séjour, n'est pas fondé à soutenir que la préfète de l'Aube, en refusant la délivrance du titre de séjour sollicité et en l'assortissant d'une obligation de quitter le territoire français, l'a privé de son droit d'être entendu.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord du 27 décembre 1968 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles : " () / Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () / 7. Au ressortissant algérien, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve qu'il ne puisse pas effectivement bénéficier d'un traitement approprié dans son pays. () ".

7. Il ressort de l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration du 22 mai 2023, dont la préfète de l'Aube s'est appropriée les termes, que l'état de santé de M. A nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais que, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il peut y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. D'une part, M. A, qui a bénéficié de titres de séjour à raison de son état de santé, a fait l'objet, en France, d'un traitement par chimiothérapie à compter de la fin de l'année 2019, et d'une autogreffe réalisée en mars 2020, dans le cadre du traitement d'un cancer du sang. Il ressort des éléments médicaux produits que l'intéressé a, ensuite, fait l'objet d'un suivi médical, et en particulier d'un suivi sur trois années suivant l'autogreffe, ayant conduit à une nette amélioration de son état de santé. M. A indique souffrir désormais d'une leucocytose et d'une maladie endocrinienne. Si l'intéressé conteste la disponibilité d'un traitement approprié à son état de santé en Algérie, le certificat médical établi par un médecin généraliste le 7 juillet 2023 se borne à mentionner que son état de santé nécessite un suivi qui ne peut pas se faire ailleurs qu'en France et n'est dès lors pas suffisamment précis, ni circonstancié pour établir l'indisponibilité en Algérie du traitement approprié à l'état de santé de M. A. D'autre part, M. A se prévaut de plusieurs articles de presse ou de sites d'informations, décrivant des dysfonctionnements affectant de manière générale le système de soins algérien ou faisant état en 2021 et en 2022 de difficultés d'accès à certains traitements de cancers en Algérie. Toutefois, ces éléments d'information générale ne permettent pas d'apprécier la disponibilité du traitement particulier que son état de santé nécessite. En outre, la préfète de l'Aube se prévaut d'articles de presse concernant le lancement d'un plan national anti-cancer 2023-2030 du gouvernement algérien et la mise en place de nouveaux protocoles de traitement du cancer dans certains établissements de santé algériens à compter de 2023. Enfin, ni la circonstance qu'une incapacité de travail ait été reconnue à M. A et qu'une carte mobilité inclusion lui ait été délivrée, ni celle tenant à ce que des avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration aient précédemment, les 28 mai 2020 et 24 janvier 2022, conclu qu'à la date où ils étaient émis le traitement dont nécessitait alors M. A n'était pas disponible en Algérie, ne permettent d'établir que le traitement que nécessite, à la date de l'arrêté en litige, l'état de santé de M. A était indisponible en Algérie. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 6-7 de l'accord franco-algérien doit être écarté.

8. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". D'autre part, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Enfin, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () / Le certificat de résidence d'un an portant la mention vie privée et familiale est délivrée de plein droit : () / 5. Au ressortissant algérien qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ; (). ".

9. Les stipulations de l'accord franco-algérien régissant d'une manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés et leur durée de validité, ainsi que les conditions dans lesquelles leurs conjoints et leurs enfants mineurs peuvent s'installer en France, les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas applicables aux ressortissants algériens. Par suite, la préfète de l'Aube ne pouvait prendre la décision attaquée sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Il y a lieu, ainsi que le sollicite la préfète de l'Aube dans son mémoire en défense, de substituer aux dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile les stipulations de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien précitées dès lors que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation et que cette substitution de base légale ne prive M. A d'aucune garantie.

11. Il ressort des pièces du dossier que, à la date de l'arrêté en litige, M. A résidait régulièrement en France depuis plus de trois ans, l'intéressé ayant bénéficié du renouvellement d'un titre de séjour en raison de son état de santé. Il établit la présence en France de sa mère à laquelle il indique apporter une aide pour les actes de la vie quotidienne. Il justifie également, par plusieurs attestations, de l'existence de relations amicales nouées en France. Cependant, il est constant que sa conjointe et ses trois enfants mineurs résident en Algérie, sans que la procédure de regroupement familial en France évoquée par le requérant n'ait abouti à la date de l'arrêté en litige. Par ailleurs, l'intéressé n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 41 ans et où résident encore, outre sa conjointe et ses enfants, trois membres de sa fratrie. En outre, s'il justifie avoir exercé un emploi de technicien informatique au mois d'avril 2021 et avoir postulé pour un emploi de veilleur de nuit dans un lycée, ces seuls éléments ne sauraient constituer une insertion professionnelle suffisante en France. Dans ces conditions, et compte tenu de la durée et des conditions de son séjour en France, M. A n'établit pas que l'arrêté en litige porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts en vue desquels il a été pris. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

13. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la préfète de l'Aube présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la préfète de l'Aube présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Laura Lombardi et à la préfète de l'Aube.

Délibéré après l'audience du 26 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Mach, présidente,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 novembre 2023.

Le rapporteur,

Signé

R. RIFFLARDLa présidente,

Signé

A-S. MACH

La greffière,

Signé

A. DEFORGE

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