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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2302140

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2302140

jeudi 7 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2302140
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 septembre 2023, M. D B, représenté par Me Gabon, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 3 mars 2023 par lequel le préfet de la Marne a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination de son éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Marne de lui délivrer un titre de séjour pour vie privée et familiale sous astreinte de cent euros par jour de retard à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à Me Gabon en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen complet et sérieux de sa situation personnelle ;

- l'arrêté a été pris en méconnaissance de son droit à être entendu, tel que protégé par les stipulations de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation en ce qu'il remplit les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour pour vie privée et familiale ;

- il méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnait les dispositions de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- sa situation justifie qu'il soit protégé contre l'éloignement au sens des dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant fixation du pays de destination méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle ne détermine pas explicitement le pays vers lequel son éloignement pourra être exécuté d'office.

La requête de M. B a été communiquée au préfet de la Marne qui a produit des pièces enregistrées le 30 octobre 2023.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 août 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'accord du 23 septembre 2006 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Sénégal relatif à la gestion concertée des flux migratoires et l'avenant à cet accord signé le 25 février 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Deschamps, président-rapporteur,

- et les observations de Me Gabon pour le compte de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant sénégalais né le 3 août 1993, est entré en France de manière irrégulière le 3 août 2019, selon ses dires. Il a sollicité auprès des services de la préfecture de la Marne son admission au séjour au titre de l'asile en raison de craintes en cas de retour dans son pays d'origine. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 13 janvier 2020. Par un arrêté du 2 mars 2020, le préfet de la Marne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination. A la suite de son recours, la Cour nationale du droit d'asile a également rejeté sa demande d'asile par une décision du 27 mai 2020. Le 22 mars 2022, M. B a sollicité des services de la préfecture de la Marne son admission au séjour au titre de la vie privée et familiale, sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 3 mars 2023, le préfet de la Marne a rejeté cette demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. L'intéressé demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

2. Le préfet de la Marne a visé la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment son article 8, les conventions entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Sénégal ainsi que le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en particulier les articles L. 435-1 et L. 423-23. Cette autorité a indiqué les raisons pour lesquelles elle a considéré que M. B ne remplissait pas les conditions pour obtenir le titre de séjour sollicité. Elle a également exposé des éléments suffisants sur la situation personnelle et familiale de l'intéressé. Ainsi, cet arrêté comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et n'est dès lors pas entaché d'une insuffisance de motivation ou d'un défaut d'examen de la situation personnelle du requérant. Par suite, ces moyens doivent être écartés.

3. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ".

4. Il résulte clairement de ces stipulations que l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse non pas aux États membres, mais uniquement aux institutions, aux organes et aux organismes de l'Union, de sorte que l'étranger faisant l'objet d'une obligation de quitter le territoire français consécutive à un refus de délivrance de titre de séjour ne saurait tirer de ces stipulations un droit d'être entendu.

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

6. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L.423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an () / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

7. M. B soutient être en situation de se voir délivrer un titre de séjour de plein droit sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. A supposer même que le requérant soit entré en France le 3 août 2019 comme il l'affirme, la durée de son séjour sur le territoire national demeure relativement brève. En outre, si M. B a été lié par un pacte civil de solidarité conclu le 4 avril 2020 avec Mme C A, de nationalité française, il ressort des termes de la décision attaquée que celui-ci était dissout à la date de l'arrêté attaqué. Le requérant est désormais célibataire, et alors qu'il expose être parent d'un enfant français qui serait né le 3 août 2023, il ne produit, à l'appui de sa demande, aucun élément susceptible de tenir cette allégation pour établie. Il n'établit pas non plus être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, le Sénégal, où il a vécu jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Dans ces conditions, le préfet de la Marne n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en refusant la délivrance d'un titre de séjour à M. B. Pour les mêmes motifs, cette autorité n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

8. Il ressort des termes de la décision attaquée que M. B a sollicité des services de la préfecture de la Marne la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et non pas sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-1 du même code, au regard desquelles le préfet n'a pas examiné sa situation. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de cet article est inopérant à l'encontre de l'arrêté attaqué et ne peut qu'être écarté.

9. Aux termes du paragraphe 42 de l'article 4 de l'accord franco-sénégalais du 23 septembre 2006, dans sa rédaction issue de l'avenant signé le 25 février 2008 : " () Un ressortissant sénégalais en situation irrégulière en France peut bénéficier, en application de la législation française, d'une admission exceptionnelle au séjour se traduisant par la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant : - soit la mention " salarié " s'il exerce l'un des métiers mentionnés dans la liste figurant en annexe IV de l'Accord et dispose d'une proposition de contrat de travail ; / -soit la mention " vie privée et familiale " s'il justifie de motifs humanitaires ou exceptionnels. () ". Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

10. Les stipulations du paragraphe 42 de l'article 4 de l'accord du 23 septembre 2006, dans sa rédaction issue de l'avenant signé le 25 février 2008, renvoyant à la législation française en matière d'admission exceptionnelle au séjour des ressortissants sénégalais en situation irrégulière, rendent applicables à ces ressortissants les dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le préfet, saisi d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour par un ressortissant sénégalais en situation irrégulière, est conduit, par l'effet de l'accord du 23 septembre 2006 modifié, à faire application des dispositions de l'article L. 435-1 du code précité. Il appartient à l'autorité administrative, en application de ces dispositions, de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette dernière hypothèse, un ressortissant étranger qui justifie d'une promesse d'embauche ou d'un contrat de travail ne saurait être regardé, par principe, comme attestant, par là-même, des " motifs exceptionnels " exigés par la loi. Dans ce cas, l'autorité administrative est tenue d'examiner, sous le contrôle du juge, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'intéressé ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer des motifs exceptionnels d'admission au séjour.

11. D'une part, il résulte des éléments énoncés au point 7 du présent jugement que la situation de M. B ne répond pas à des considérations humanitaires ni ne se justifie au regard de motifs exceptionnels au titre de sa vie privée et familiale. D'autre part, si le requérant expose être pleinement intégré dans la société française du fait de son activité professionnelle, il ne fournit à l'appui de sa requête aucun élément susceptible de tenir cette allégation pour établie. Par suite, le préfet de la Marne a pu, sans méconnaître les dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, refuser de délivrer un titre de séjour à M. B.

12. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 5o qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; 6o L'étranger marié depuis au moins trois ans avec un conjoint de nationalité française, à condition que la communauté de vie n'ait pas cessé depuis le mariage et que le conjoint ait conservé la nationalité française () ".

13. L'intéressé n'apporte aucun élément établissant qu'il serait parent d'un enfant français, à l'entretien et à l'éducation duquel il contribuerait, ni qu'il serait marié depuis au moins trois ans avec un conjoint de nationalité française. Dès lors, le préfet de la Marne pouvait légalement prendre à son encontre une mesure d'éloignement.

14. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

15. M. B se prévaut de craintes en cas de retour au Sénégal liées aux évènements s'étant déroulés dans la forêt de Boffa Bayotte en janvier 2018 au cours desquels il aurait perdu son père et échappé de justesse à l'attaque des assaillants. Toutefois, il n'apporte à l'appui de ses allégations aucun élément susceptible d'établir la réalité des risques qu'il encourrait personnellement et directement en cas de retour au Sénégal. De plus, sa demande d'asile a été rejetée successivement par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et par la Cour nationale du droit d'asile. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

16. La décision fixant le pays de renvoi précise que le requérant pourra être éloigné à destination du pays dont il possède la nationalité ou de tout autre pays dans lequel il établirait être légalement admissible. Cette décision, qui mentionne que l'intéressé est de nationalité sénégalaise, a ainsi pour objet de fixer comme pays de destination le Sénégal, M. B n'établissant pas être admissible dans un autre pays. Cette destination ne saurait, de ce fait, être regardée comme indéterminée et, pour ce motif, illégale.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 3 mars 2023 du préfet de la Marne. En conséquence, ses conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : La requête présentée par M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet de la Marne.

Délibéré après l'audience du 17 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Deschamps, président,

M. Henriot, conseiller,

Mme Alibert, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 décembre 2023.

L'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

signé

J. HENRIOTLe président-rapporteur,

signé

A. DESCHAMPS

Le greffier,

signé

A. PICOT

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