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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2302580

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2302580

vendredi 16 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2302580
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 novembre 2023, M. A B, représenté par Me Ouriri, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° BE 2023-169-005 du 13 juin 2023 par lequel la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d'être éloigné en cas d'exécution contrainte ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de lui délivrer un titre de séjour à compter de la mise à disposition du jugement à intervenir, sous astreinte de cent cinquante euros par jour de retard ou, à défaut, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à Me Ouriri en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision portant refus de carte de séjour temporaire méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît également les stipulations des articles 3-1 et 9 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle méconnaît enfin les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée

et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée en raison l'illégalité du refus de titre de séjour sur laquelle elle se fonde ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît également les stipulations des articles 3-1 et 9 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision fixant le pays de destination ne fait mention d'aucun Etat ;

- la préfète s'est estimée liée par les décisions rendues tant par l'Office français

de protection des réfugiés et apatrides que par la Cour nationale du droit d'asile et a entaché sa décision d'un défaut d'examen de sa situation.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 décembre 2023, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été en dernier lieu fixée au 12 janvier 2024

par une ordonnance du 12 décembre 2023.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale

par une décision du 29 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public,

sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Maleyre, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant russe né le 18 février 1987, déclare être entré irrégulièrement en France le 28 avril 2012 afin d'y solliciter la reconnaissance de la qualité

de réfugié, laquelle lui a été refusée tant par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) que par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) les 31 décembre 2013

et 7 mai 2014. Il a alors fait l'objet d'une première mesure d'éloignement le 4 juillet 2014.

Sa demande de réexamen a été également rejetée par ces mêmes entités les 30 septembre 2016 et 20 avril 2017. Le 30 juin 2017, l'intéressé a présenté une demande d'admission exceptionnelle au séjour, à laquelle il n'a pas été fait droit le 21 octobre 2019. Dans le dernier état

de ses démarches administratives, M. B, le 18 juillet 2022, a sollicité une nouvelle fois son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des dispositions de l'article

L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté

du 13 juin 2023, la préfète de l'Aube a refusé d'y faire droit, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d'être éloigné en cas d'exécution contrainte. M. B demande au tribunal d'annuler cet acte.

Sur la légalité de la décision portant refus de carte de séjour temporaire :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an () / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces dernières stipulations que, dans l'exercice

de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

3. M. B soutient qu'il réside en France depuis le 28 avril 2012 en compagnie de son épouse et de leurs cinq enfants mineurs, qui sont scolarisés depuis leur arrivée, et qu'il a noué des liens intenses en France. Il ressort toutefois des pièces du dossier que

son épouse fait également l'objet d'une mesure d'éloignement. Si les enfants mineurs du couple, tous de nationalité russe, sont scolarisés en France depuis de nombreuses années, ils ont vocation à suivre leurs parents afin de reconstituer leur cellule familiale dans leur pays d'origine

où il n'est pas établi qu'ils ne pourraient pas y être scolarisés, le requérant ne soutenant pas sérieusement que ses enfants ne maîtriseraient pas la langue russe. M. B ne produit en outre aucun élément à l'appui de ses allégations relatives à son insertion dans la société française alors qu'il y réside depuis plus de dix années et ne conteste pas ne pas parler

un minimum le français. Dans ces conditions, la décision en litige n'a pas porté au droit

du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations

des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté. Elle n'a pas plus méconnu les stipulations

l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

4. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

5. En présence d'une demande de régularisation présentée, sur le fondement des dispositions précitées, par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle

au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond

à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre

la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette dernière hypothèse, un demandeur qui justifierait

d'une promesse d'embauche ou d'un contrat de travail, ne saurait être regardé, par principe, comme attestant, par là-même, des " motifs exceptionnels " exigés par la loi. Il appartient, en effet, à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment,

si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques

de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'étranger ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.

6. D'une part, eu égard à ce qui a été dit au point 3, l'admission au séjour

de M. B ne répond pas à des considérations humanitaires ni ne se justifie au regard de motifs exceptionnels susceptibles de permettre de lui délivrer un titre de séjour portant

la mention " vie privée et familiale ". D'autre part, la seule production de trois promesses d'embauche, et alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier ni n'est allégué que l'intéressé disposerait de diplômes ou d'une expérience professionnelle en lien avec les fonctions ayant donné lieu à l'établissement de ces promesses, ne permet pas en l'espèce de qualifier

des " motifs exceptionnels " de nature à lui ouvrir droit à la délivrance d'un titre de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans ces conditions,

les éléments dont fait état M. B ne caractérisent pas des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels au sens et pour l'application des dispositions précitées. Par suite,

la préfète de l'Aube n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation.

7. M. B ne peut utilement invoquer la méconnaissance des stipulations de l'article 9 de la convention internationale des droits de l'enfant, ces dernières créant seulement des obligations entre Etats.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai

de trente jours :

8. Pour les motifs précédemment exposés, le moyen tiré par voie d'exception de l'illégalité de la décision refusant à M. B un titre de séjour à l'encontre

de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet doit être écarté.

9. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 3 et 7 du présent jugement,

les moyens tirés de la méconnaissance, d'une part, des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et, d'autre part, de celles des articles 3-1

et 9 de la convention internationale des droits de l'enfant doivent être écartés.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

10. D'une part, en indiquant à l'article 5 du dispositif de son arrêté du 13 juin 2023 que M. B pourrait être reconduit d'office à destination du pays dont il

a la nationalité, la préfète de l'Aube a entendu faire référence à la Russie. Dès lors, la décision fixant le pays de destination répond aux exigences de l'article L. 721-4 du code de l'entrée

et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. D'autre part, il ressort des termes mêmes de la décision en litige que la préfète

de l'Aube ne s'est pas estimée liée par les décisions rendues tant par l'OFPRA que par la CNDA et a procédé à l'examen de la situation du requérant au regard des stipulations de l'article 3

de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 13 juin 2023 de la préfète de l'Aube. En conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de l'Aube.

Délibéré après l'audience du 26 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Deschamps, président,

M. Maleyre, premier conseiller,

M. Henriot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 février 2024.

Le rapporteur,

signé

P.H. MALEYRELe président,

signé

A. DESCHAMPS

Le greffier,

signé

A. PICOT

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