lundi 30 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2302963 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 18 décembre 2023 et 21 août 2024, Mme B A, représentée par Me Levildier, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 19 octobre 2023, par laquelle la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer une carte de résident ;
2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de lui délivrer une carte de résident sous une astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la préfète de l'Aube n'a pas fait une application de bonne foi des dispositions de l'article L. 413-7 en lui envoyant deux convocations à 10 jours d'intervalle pendant la période estivale et ne produit aucun élément de nature à démontrer que les deux convocations lui auraient bien été adressées par le maire de Troyes ;
- la décision attaquée est entachée d'erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 423-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la seule circonstance qu'elle ne s'est pas présentée aux convocations qui lui auraient été adressées par le maire de Troyes ne sauraient suffire à caractériser un défaut d'intégration républicaine et que la préfète n'est pas en situation de compétence liée ;
- elle justifie de sa parfaite intégration sur le territoire français ;
- la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 janvier 2024, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête de Mme A.
Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Torrente, premier conseiller,
- et les observations de Me Levildier, représentant Mme A.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante ivoirienne née le 12 avril 1968, est entrée sur le territoire français en 1998 et a obtenu la délivrance, à compter du 1er septembre 2003, de cartes de séjour temporaires puis de cartes de séjour pluriannuelles régulièrement renouvelées jusqu'au 11 juin 2025. Le 8 juin 2023, l'intéressée a sollicité la délivrance d'une carte de résident sur le fondement de l'article L. 423-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une décision du 19 octobre 2023, la préfète de l'Aube a rejeté cette demande et lui a délivré à nouveau une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale ". Mme A demande au tribunal d'annuler cette décision.
2. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Aux termes de l'article L. 423-10 de ce code : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français résidant en France et titulaire depuis au moins trois années de la carte de séjour temporaire prévue à l'article L. 423-7 ou d'une carte de séjour pluriannuelle délivrée aux étrangers mentionnés aux articles L. 423-1, L. 423-7 et L. 423-23, sous réserve qu'il continue de remplir les conditions prévues pour l'obtention de cette carte de séjour, se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans. / La délivrance de cette carte de résident est subordonnée au respect des conditions d'intégration républicaine prévues à l'article L. 413-7. / L'enfant visé au premier alinéa s'entend de l'enfant ayant une filiation légalement établie, y compris l'enfant adopté, en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification par le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger. ".
3. Aux termes de l'article L. 413-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable au litige : " La première délivrance de la carte de résident prévue aux articles L. 423-6, L. 423-10 ou L. 423-16, de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " prévue aux articles L. 421-12, L. 421-25, L. 424-5, L. 424-14 ou L. 426-19, ainsi que de la carte de résident permanent prévue à l'article L. 426-4 est subordonnée à l'intégration républicaine de l'étranger dans la société française, appréciée en particulier au regard de son engagement personnel à respecter les principes qui régissent la République française, du respect effectif de ces principes et de sa connaissance de la langue française qui doit être au moins égale à un niveau défini par décret en Conseil d'Etat. / Pour l'appréciation de la condition d'intégration, l'autorité administrative saisit pour avis le maire de la commune dans laquelle l'étranger réside. Cet avis est réputé favorable à l'expiration d'un délai de deux mois à compter de la saisine du maire par l'autorité administrative. Les étrangers âgés de plus de soixante-cinq ans ne sont pas soumis à la condition relative à la connaissance de la langue française. ". Aux termes de l'article R. 413-15 du même code : " Pour l'appréciation de la condition d'intégration prévue à l'article L. 413-7, l'étranger doit fournir : / 1° Une déclaration sur l'honneur par laquelle il s'engage à respecter les principes qui régissent la République française ; / 2° Les diplômes ou certifications permettant d'attester de sa maîtrise du français à un niveau égal ou supérieur au niveau A2 du cadre européen commun de référence pour les langues du Conseil de l'Europe tel qu'adopté par le comité des ministres du Conseil de l'Europe dans sa recommandation CM/ Rec (2008) 7 du 2 juillet 2008, dont la liste est définie par un arrêté du ministre chargé de l'accueil et de l'intégration. () ".
4. Il ressort des pièces du dossier que, pour rejeter la demande présentée par Mme A, la préfète de l'Aube a estimé que l'intéressée ne remplit pas la condition d'intégration républicaine dans la société française dès lors qu'elle ne s'est pas présentée aux deux rendez-vous fixés les 17 et 28 août 2023 par le centre municipal d'action sociale de Troyes et qu'aucun renseignement n'a par conséquent pu être recueilli pour pouvoir évaluer la volonté de l'intéressée de s'intégrer dans la société française. Toutefois, il n'est pas contesté que Mme A est présente sur le territoire français depuis 1998 et est titulaire d'un titre de séjour depuis 2005. L'intéressée justifie par ailleurs avoir obtenu, le 3 juillet 2023, le niveau A2 du cadre européen commun de référence pour les langues du Conseil de l'Europe. Elle dispose d'un logement personnel et est la mère de deux enfants qui poursuivent des études supérieures, l'un, de nationalité ivoirienne, résidant sur le territoire français sous couvert d'un titre de séjour portant la mention " étudiant ", l'autre ayant obtenu la nationalité française sur le fondement de l'article 22-11 du code civil par déclaration souscrite le 22 juin 2016 devant le greffier du tribunal d'instance de Troyes. Il n'est ni établi ni même allégué que la requérante serait défavorablement connue des services de police ou aurait fait l'objet d'une condamnation. Dans ces conditions, Mme A est fondée à soutenir qu'en estimant qu'elle ne remplissait pas la condition d'intégration républicaine dans la société française, la préfète de l'Aube a fait une inexacte application des dispositions des articles L. 413-7 et L. 423-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
5. Il résulte de ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête que la décision attaquée doit être annulée.
6. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement, sous réserve d'un changement dans la situation de droit ou de fait de la requérante, que la préfète de l'Aube délivre à Mme A une carte de résident d'une durée de dix ans sur le fondement de l'article L. 423-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu d'enjoindre à la préfète de l'Aube de procéder à une telle délivrance, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par Mme A.
7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme A d'une somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 19 octobre 2023 par laquelle la préfète de l'Aube a refusé de délivrer à Mme A une carte de résident est annulée.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Aube de délivrer à Mme A une carte de résident d'une durée de dix ans sur le fondement de l'article L. 423-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement.
Article 3 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la préfète de l'Aube.
Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Briquet, président,
M. Torrente, premier conseiller,
M. Rifflard, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2024.
Le rapporteur,
Signé
V. TORRENTELe président,
Signé
B. BRIQUET
La greffière,
Signé
F. DAROUSSI DJANFAR
La République mande et ordonne à la préfète de l'Aube en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
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