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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2400204

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2400204

jeudi 1 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2400204
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantANTON-ROMANKOW

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 26 et 29 janvier 2024, M. C, représenté par Me Boia, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 24 janvier 2024 par lesquels la préfète de l'Aube l'a obligé de quitter le territoire sans délai, l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et l'a assigné à résidence dans le département de l'Aube pour une durée de quarante-cinq jours en lui faisant obligation de demeurer quotidiennement à son domicile de 19h00 à 22h00 et de se présenter quatre fois par semaine au commissariat de police de Troyes ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de procéder à son effacement du fichier européen de non-admission ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à la SELARL Le Cab Avocats, au titre des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle, et de l'article L. 761-1 du Code de justice administrative.

Il soutient que :

- il n'est pas établi que l'autorité signataire des arrêtés attaqués était compétente ;

- les arrêtés attaqués sont insuffisamment motivés et n'ont pas procédé à un examen attentif et personnalisé de sa situation ;

- ils sont entachés d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- ils ont méconnu ses droits de la défense ;

- ils portent atteinte à son droit au respect à la vie privée et familiale et l'intérêt supérieur de son enfant et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que d'une part, il est présent en France depuis 2010, avec sa compagne et ses deux filles, qu'il justifie d'une insertion professionnelle, d'autre part, la préfète a refusé de faire usage de son pouvoir de régularisation ;

- l'obligation de pointage au commissariat de police de Troyes à raison de quatre fois par semaine et d'interdiction de sortie entre 19h00 et 20h00, résultant de son assignation à résidence, sont disproportionnées.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 janvier 2024, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête.

Elle soutient les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Vu :

- la note en délibéré, produite par M. B, enregistrée le 30 janvier 2024 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationales des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. Soistier, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Soistier, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique du 30 janvier 2024.

La préfète de l'Aube n'était ni présente ni représentée.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant arménien, déclare être entré sur le territoire français le 30 décembre 2010, muni d'un visa de court séjour valide jusqu'au 24 janvier 2011. Par une décision du 31 mai 2011, l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), a rejeté sa demande d'asile, laquelle a été confirmée par un arrêt de la cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 1er février 2012. M. B a sollicité un réexamen de sa demande d'asile le 24 avril 2012, qui a été rejeté par une décision de l'OFPRA du 30 avril 2012, puis confirmée par un arrêt de la CNDA en date du 6 février 2013. Par un arrêté du 17 juillet 2012, la préfète de l'Aube l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Le 20 mars 2015, l'intéressé a été interpellé par les forces de l'ordre. Par une décision du 21 mars 2015, la préfète de l'Aube l'a obligé à quitter le territoire français. Le 3 mai 2021, l'intéressé a sollicité son admission exceptionnelle au séjour. Par un arrêté du 18 janvier 2022, la préfète de l'Aube l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, lequel a été confirmé par un jugement n° 2200419 du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne en date du 10 mai 2022, suivi d'un arrêt n° 22NC01549 de la cour administrative d'appel de Nancy du 9 février 2023. Par des arrêtés du 24 janvier 2024, la préfète de l'Aube l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et l'a assigné à résidence dans le département de l'Aube pour une durée de quarante-cinq jours en lui faisant obligation de demeurer quotidiennement à son domicile de 19h00 à 22h00 et de se présenter quatre fois par semaine au commissariat de police de Troyes. Par la présente requête, M. B, demande l'annulation, pour excès de pouvoir, des décisions précitées.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. I1 ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

4. Il ressort des termes des arrêtés du 24 janvier 2024 en litige, que la préfète de l'Aube s'est fondée sur le fait que M. B, entré en France le 30 décembre 2010, s'est maintenu sur le territoire français depuis l'expiration de son visa de court séjour le 24 janvier 2011 en dépit des différentes mesures d'éloignement prononcées à son encontre, qu'il aurait dissimulé sa véritable identité pendant onze ans et qu'il a été interpellé le 20 mars 2015 en état d'ébriété ainsi que le 24 janvier 2024 pour défaut de permis de conduire par les forces de l'ordre. Ensuite, la préfète de l'Aube, ajoute que le requérant ne peut se prévaloir de la durée de scolarisation de sa fille mineure qui pourrait poursuivre sa scolarité en Arménie, qu'il n'a pas domicile stable et qu'il n'établit pas qu'il serait démuni d'attaches familiales dans son pays d'origine.

5. Toutefois, il est constant que M. B est présent en France depuis plus de treize années avec sa compagne, période pendant laquelle les trois mesures d'éloignement prononcées à son encontre n'ont pas été suivies d'exécution. Il ressort des pièces du dossier que M. B est hébergé de manière continue depuis le 18 avril 2013 au centre d'accueil et d'hébergement " Les Cytises " à Troyes, avec sa famille, soit depuis plus de dix ans à la date de la décision attaquée. Ensuite, sa fille ainée majeure, scolarisée depuis l'âge de 9 ans en France, poursuit aujourd'hui des études supérieures de commerce en alternance à Lille munie d'un titre de séjour régulier et sa fille mineure, âgée de 12 ans vivant avec lui, est née en France et a été par conséquent scolarisée en langue française depuis l'école maternelle jusqu'au collège à Troyes. Dans ces conditions, M. B démontre avoir noué en France des liens anciens, stables et intenses qui permettent d'établir qu'il a fixé dans ce pays le centre de ses intérêts familiaux et privés. Pour regrettable que soient les faits ayant donné lieu à l'interpellation de M. B pour ivresse publique en 2015 ou de défaut de présentation du permis de conduire en 2024, ceux-ci, au jour de la décision attaquée, ne permettent pas de justifier d'une menace à l'ordre public. Enfin, à supposer que préfète de l'Aube ait entendu, se fonder sur le fait que l'intéressé aurait dissimulé son identité pendant onze ans pour caractériser une menace à l'ordre public, il ressort des pièces du dossier, d'une part, que M. B a introduit ses demandes de titre de séjour sous l'égide de sa véritable identité, depuis le 3 mai 2021, ce qui n'est pas contesté en défense, d'autre part, qu'il a fait l'objet, sous sa véritable identité, d'une obligation de quitter le territoire en date du 12 janvier 2022, confirmée en dernier lieu par l'arrêt n°22NC01549 de la Cour administrative d'appel de Nancy du 9 février 2023, laquelle n'a pas été suivie d'effets. Il suit de là que le nom d'emprunt que l'intéressé aurait pu usé à tort par le passé, ne permet pas non plus de justifier une menace à l'ordre public, à la date de la décision attaquée du 24 janvier 2024. Dans les circonstances particulières de l'espèce, le requérant est fondé à soutenir que les arrêtés en litige, pris en toutes leurs dispositions, portent une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts en vue desquels ils ont été pris ainsi qu'à l'intérêt supérieur de l'enfant. Dès lors, les arrêtés de la préfète de l'Aube du 24 janvier 2024 pris à son encontre méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les arrêtés du 24 janvier 2024 par lesquels la préfète de l'Aube l'a obligé de quitter le territoire sans délai, l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et l'a assigné à résidence dans le département de l'Aube pour une durée de quarante-cinq jours en lui faisant obligation de demeurer quotidiennement à son domicile de 19h00 à 22h00 et de se présenter quatre fois par semaine au commissariat de police de Troyes, doivent être annulés.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Les motifs d'annulation du présent jugement impliquent seulement qu'il soit enjoint à la préfète de l'Aube de supprimer son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen sans délai à compter de cette notification.

Sur les frais exposés à l'occasion du litige :

8. L'Etat versera à la SELARL Le Cab avocats, représentant M. B, la somme de 1 200 euros au titre des dispositions du 2ème alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renonciation de la part contributive de l'Etat et de l'admission définitive de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. B.

D E C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du 24 janvier 2024, par lesquels la préfète de l'Aube a obligé M. A B à quitter le territoire sans délai, l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et l'a assigné à résidence dans le département de l'Aube pour une durée de quarante-cinq jours en lui faisant obligation de demeurer quotidiennement à son domicile de 19h00 à 22h00 et de se présenter quatre fois par semaine au commissariat de police de Troyes, sont annulés.

Article 2 : Le bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire, est accordé à M. A B.

Article 3 : L'Etat versera à la SELARL Le Cab avocats, représentant M. A B, la somme de 1 200 euros au titre des dispositions du 2ème alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de la renonciation à la part contributive de l'Etat et de l'admission définitive de l'intéressé au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. B.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète de l'Aube de supprimer le signalement de M. A B aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, sans délai à compter de cette notification.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Boia, et à la préfète de l'Aube.

Fait à Châlons-en-Champagne, le 1er février 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

M. SOISTIERLa greffière,

Signé

S. VICENTE

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