vendredi 26 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2400392 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 février 2024, Mme B A, représentée
par Me Opyrchal, demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° BE 2024-029-004 du 29 janvier 2024 par lequel la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle serait susceptible d'être éloignée en cas d'exécution contrainte et a prononcé à son encontre
une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de réexaminer sa situation dans un délai
de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à Me Opyrchal en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Elle soutient que :
- le refus de carte de séjour temporaire est insuffisamment motivé ;
- la préfète n'a pas procédé à l'examen particulier de sa situation personnelle ;
- elle répondait aux conditions pour se voir délivrer un titre de séjour
sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi
que les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers
et du droit d'asile ;
- elle méconnaît également les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et les dispositions du paragraphe 2 de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- l'obligation de quitter le territoire doit être annulée en raison de l'illégalité
de la décision portant refus de carte de séjour temporaire sur laquelle elle se fonde ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale
des droits de l'enfant ;
- la décision lui refusant un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions
de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision fixant le pays de destination est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne
de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions
de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- l'interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée ;
- elle est disproportionnée.
Par un mémoire en défense enregistré le 26 mars 2024, la préfète de l'Aube conclut
au rejet de la requête.
Elle fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
La clôture de l'instruction a été fixée au 28 mars 2024 par une ordonnance
du 19 février précédent.
Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 février 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Maleyre, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante géorgienne née le 26 mai 1989, déclare être entrée en France le 3 janvier 2019 afin d'y solliciter la qualité de réfugié, laquelle lui a été refusée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 18 février 2020. Elle a alors fait l'objet d'une première mesure d'éloignement le 12 mai suivant, ayant la nationalité
d'un pays d'origine sûre. La Cour nationale du droit d'asile (CNDA) a rejeté son recours contre la décision de l'OFPRA le 30 juin 2020. Dans le dernier état de ses démarches administratives, l'intéressée a présenté, le 6 décembre 2023, une demande d'admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour
des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 29 janvier 2024, la préfète de l'Aube a refusé
de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle serait susceptible d'être éloignée en cas d'exécution contrainte et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français
d'une durée de deux ans. Mme A en demande l'annulation au tribunal.
Sur la légalité de la décision portant refus de carte de séjour temporaire :
2. La décision refusant un titre de séjour à Mme A vise notamment le code
de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en particulier les dispositions
de son article L. 435-1 sur le fondement desquelles l'intéressée a présenté sa demande de carte de séjour. Cette décision relate son parcours administratif, mentionne les éléments constitutifs
de sa vie privée et familiale et expose les motifs pour lesquels il ne peut être fait droit
à sa demande. Dès lors, la décision en litige comporte l'énoncé des considérations de droit
et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, elle est suffisamment motivée.
3. Il ressort des termes mêmes de la décision contestée que la préfète, qui n'est pas tenue de reprendre l'ensemble des éléments de sa situation, a procédé à l'examen particulier
de celle-ci, contrairement à ce que soutient Mme A.
4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21
et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale"
d'une durée d'un an () / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment
au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence
de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".
Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Aux termes
du paragraphe 2 de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Dans tous les actes relatifs aux enfants, qu'ils soient accomplis par des autorités publiques ou des institutions privées, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération
primordiale () ". Dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions
les concernant
5. Mme A soutient qu'elle réside en France depuis bientôt cinq années en compagnie de ses quatre enfants, qui sont scolarisés, et qu'elle est bien intégrée dans la société française. Cependant, son époux a été éloigné à destination de la Géorgie le 2 novembre 2022, ses enfants mineurs ont vocation à l'accompagner afin de reconstituer leur cellule familiale dans leur pays d'origine où il n'est ni établi ni même allégué que ses enfants, y compris les plus grands, ne pourraient pas y être scolarisés et où elle a vécu jusqu'à l'âge de 29 ans. En outre,
la mère de la requérante est en situation irrégulière sur le territoire français et son père demeure toujours en Géorgie. Enfin, Mme A n'apporte aucun élément relatif à son insertion dans
la société française. Dès lors, la décision contestée n'a pas porté au droit de la requérante
au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8
de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté. Il en va de même des moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfants et du paragraphe de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.
6. Eu égard à ce qui vient d'être dit, et alors que Mme A ne se prévaut d'aucun motif exceptionnel de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 435-1 du code
de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai
de trente jours :
7. Il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à invoquer,
par la voie de l'exception, le moyen tiré de l'illégalité de la décision lui refusant un titre
de séjour à l'encontre de la mesure d'éloignement dont elle fait l'objet.
8. Pour les mêmes motifs que ceux retenus au point 5 du présent jugement, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale
des droits de l'enfants, soulevé à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français, doit être écarté.
9. Si Mme A soutient que la décision lui refusant un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ce moyen est inopérant dès lors, ainsi qu'il a été dit au point 1, que la décision contestée lui accorde un délai de départ volontaire de trente jours.
Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :
10. La décision fixant le pays de destination vise notamment les stipulations
de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, indique que Mme A n'établit pas que sa vie ou sa liberté serait menacée en cas de retour dans son pays d'origine et qu'elle sera potentiellement reconduite dans le pays dont elle a la nationalité. Dès lors, la décision fixant le pays de destination comporte l'énoncé
des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, elle est suffisamment motivée.
11. En se bornant à indiquer qu'elle encourt des risques de traitements inhumains ou dégradant en cas de retour dans son pays d'origine, sans apporter d'éléments à l'appui
de ses affirmations, Mme A n'établit pas la réalité des risques personnels, directs et actuels qu'elle encourrait en cas de retour en Géorgie. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance
des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée
et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans son pays d'origine ne peut qu'être écarté.
Sur la légalité de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :
12. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ". Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation
de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans
le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître
les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments
de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée,
sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas
cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.
13. La décision en litige vise les dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en rappelle la teneur et fait suffisamment état
des éléments qui la fondent. Cette décision est donc suffisamment motivée.
14. Compte tenu de ce qui a été dit au point 5 et de ce que Mme A a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 12 mai 2020 à laquelle elle s'est soustraite, l'interdiction de retour sur le territoire français de deux années, prononcée à son encontre n'est pas entachée de disproportion.
15. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 29 janvier 2024 de la préfète de l'Aube. En conséquence,
ses conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles présentées au titre des articles L. 761-1
du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête présentée par Mme A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la préfète de l'Aube.
Délibéré après l'audience du 12 avril 2024, à laquelle siégeaient :
M. Deschamps, président,
M. Maleyre, premier conseiller,
M. Henriot, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2024.
Le rapporteur,
signé
P.H. MALEYRELe président,
signé
A. DESCHAMPS
Le greffier,
signé
A. PICOT
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026