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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2400668

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2400668

jeudi 4 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2400668
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantLEBAAD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 21 mars et 3 avril 2024, Mme H E, représentée par Me Lebaad, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° PRD-2024-0145 du 1er mars 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités italiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 400 euros à verser à Me Lebaad en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- l'arrêté contesté est entaché d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il méconnait les articles 23 et 24 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors que la préfète n'établit pas que les autorités italiennes ont été régulièrement saisies d'une demande de prise en charge ;

- le document produit en défense, qui n'est pas sécurisé, ne permet pas d'établir qu'une telle saisine aurait été effectuée ;

- elle n'a pas reçu les informations prévues par les articles 4 et 26 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ainsi que les documents correspondants dans une langue qu'elle comprend ;

- l'arrêté contesté méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 3-2 du règlement du 26 juin 2013 ;

- l'examen de sa situation aurait dû conduire la préfète à faire application des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît également l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 avril 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Maleyre, premier conseiller, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Maleyre,

- et les observations de Me Lebaad pour le compte de Mme E.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante camerounaise née le 15 mars 1998, déclare être entrée en France le 20 septembre 2023 accompagnée de son fils. Le 5 octobre suivant, elle a sollicité la reconnaissance de la qualité de réfugié auprès du guichet unique pour demandeurs d'asile (GUDA) de Paris. La consultation du fichier EURODAC a mis en évidence que l'intéressée avait franchi irrégulièrement la frontière italienne dans les douze mois précédents sa demande de reconnaissance de la qualité de réfugié en France. Une attestation de demande d'asile en procédure Dublin lui a été délivrée à cette même date. Les autorités de ce pays ont été saisies d'une demande de reprise en charge le 12 octobre 2023. Elles ont donné leur accord implicite le 13 décembre suivant. Par un arrêté du 1er mars 2024, la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert à ces dernières, responsables de sa demande d'asile. Mme E en demande l'annulation au tribunal.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide

juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. Par un arrêté du 26 janvier 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. A D, directeur des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer tous actes relevant des attributions de sa direction, subdélégation à Mme C B, cheffe du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière et, en cas d'absence ou d'empêchement de cette dernière, à Mme F G, adjointe à la cheffe de bureau et signataire de l'arrêté contesté, aux fins de signer notamment les arrêtés de transfert pris en application de la procédure Dublin. La requérante ne conteste pas que Mme B aurait été absente ou empêchée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté en litige doit être écarté.

5. L'arrêté contesté vise le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, notamment le 1 de son article 13, et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il relate les conditions d'entrée en France de Mme E et les démarches accomplies en vue de la détermination de l'Etat membre responsable de sa demande d'asile. Il expose les motifs pour lesquels la préfète du Bas-Rhin a requis les autorités italiennes d'une demande de reprise en charge et la raison pour laquelle elle doit être transférée en Italie. Ainsi, et alors que la préfète n'avait pas à reprendre l'ensemble des éléments de la situation de la requérante, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, il est suffisamment motivé.

6. En vertu de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application de ce règlement doit se voir remettre, dès le moment où sa demande de protection internationale est introduite, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus par ces dispositions. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative des brochures prévues par lesdites dispositions constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

7. Il ressort des pièces du dossier que les services de la préfecture de police de Paris ont notamment remis à Mme E les 26 septembre et 5 octobre 2023 les brochures intitulées " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " et " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " en langue française, langue qu'elle a déclaré comprendre et sur la première page desquelles elle a apposé sa signature. Ces dernières constituent la brochure commune visée au paragraphe 3 de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 et contiennent l'intégralité des informations prévues par les dispositions précitées de ce règlement. Dès lors le moyen titré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

8. Aux termes de l'article 23 du règlement du 13 juin 2013 : " 1. Lorsqu'un État membre auprès duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne. / 2. Une requête aux fins de reprise en charge est formulée aussi rapidement que possible et, en tout état de cause, dans un délai de deux mois à compter de la réception du résultat positif Eurodac (" hit "), en vertu de l'article 9, paragraphe 5, du règlement (UE) n° 603/2013 () / 4. Une requête aux fins de reprise en charge est présentée à l'aide d'un formulaire type et comprend des éléments de preuve ou des indices tels que décrits dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, et/ou des éléments pertinents tirés des déclarations de la personne concernée, qui permettent aux autorités de l'État membre requis de vérifier s'il est responsable au regard des critères définis dans le présent règlement. () ". L'article 24 du même règlement relatif à la présentation d'une requête aux fins de reprise en charge lorsque aucune nouvelle demande a été introduite dans l'Etat membre requérant prévoit que " 1. Lorsqu'un État membre sur le territoire duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), se trouve sans titre de séjour et auprès duquel aucune nouvelle demande de protection internationale n'a été introduite estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne ".

9. Il ressort des pièces du dossier que les autorités italiennes ont été saisies, dans les conditions rappelées au point 1, d'une demande de reprise en charge et y ont donné leur accord implicite. La circonstance que la préfète du Bas-Rhin a produit aux débats les documents établissant avoir saisi les autorités italiennes d'une demande de reprise en charge dans une version modifiable, cas de figure d'ailleurs fréquent, ne permet pas d'établir qu'elle n'aurait pas accompli une telle démarche ni recueilli l'accord de cet Etat avant d'adopter la décision de transfert en litige. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des articles 23 et 24 du règlement susvisé doit être écarté.

10. Mme E se prévaut de ce que les modalités de notification de la décision de transfert méconnaissent les dispositions de l'article 26 du règlement du 26 juin 2013, les modalités de notification de l'arrêté portant transfert aux autorités italiennes. Toutefois si elles sont susceptibles d'avoir un effet sur les voies et délais de recours, elles sont en revanche sans incidence sur la légalité l'arrêté attaqué.

11. D'une part, aux termes du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable ".

12. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

13. D'autre part, la faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement du 26 juin 2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

14. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'existeraient des raisons sérieuses de croire que l'Italie présenterait des défaillances systémiques et l'intéressée ne produit aucun élément en ce sens. Dans ces conditions, la préfète du Bas-Rhin a pu, sans méconnaitre les dispositions précitées ni entaché l'arrêté contesté d'erreur manifeste d'appréciation, décider du transfert de Mme E aux autorités italiennes.

15. Si Mme E soutient qu'un transfert en Italie l'expose, ainsi que son fils, à des traitements inhumains et dégradants et porte atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant, ce dernier étant tombé malade en Italie sans que des soins lui soient apportés, aucune pièce au dossier ne vient étayer cette allégation. Dans ces conditions, et alors que l'enfant mineur a vocation à suivre sa mère et que le transfert a pour finalité de renvoyer l'intéressée en Italie, non dans son pays d'origine, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doivent être écartés.

16. Il résulte de tout ce qui précède que Mme E n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 1er mars 2024 de la préfète du Bas-Rhin. En conséquence, ses conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme E est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridique.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme E est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme H E, à Me Lebaad et à la préfète du Bas-Rhin.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 4 avril 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

P-H. MALEYRE

La greffière,

Signé

S. VICENTE

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