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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2400695

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2400695

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2400695
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSELARL MAINNEVRET-MALBLANC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 mars 2024, Mme A B, représentée par Me Mainnevret, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er mars 2024 par lequel la préfète de l'Aube lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros, à verser à Me Mainnevret, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- l'illégalité de la décision portant refus de lui délivrer un titre de séjour au regard de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile entache, par voie d'exception, cette décision d'illégalité ;

- elle porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision portant fixation du pays de destination :

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans :

- elle est insuffisamment motivée ;

- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français entache, par voie d'exception, cette décision d'illégalité ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle ;

- elle porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée à la préfète de l'Aube, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Rifflard, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante géorgienne née le 29 juin 1951, déclare être entrée en France le 13 janvier 2023. Le 6 février 2023, elle a sollicité le bénéfice du statut de réfugié, qui lui a été refusé par une décision du 28 avril 2023 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Par ailleurs, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par décision du 12 janvier 2024, la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer ce titre de séjour. Par arrêté du 1er mars 2024, la préfète de l'Aube a fait obligation à Mme B de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans. Par sa requête, Mme B demande au tribunal l'annulation de cet arrêté du 1er mars 2024.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () ".

3. Il résulte des termes de l'arrêté litigieux que, pour refuser de délivrer à Mme B un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées par décision du 12 janvier 2024, la préfète de l'Aube s'est notamment fondée sur l'avis du 17 novembre 2023 du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, lequel a estimé que l'état de santé de l'intéressée nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais qu'elle pouvait bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine et qu'elle pouvait voyager sans risque vers celui-ci. Mme B soutient qu'elle ne peut pas accéder effectivement en Géorgie au traitement de son cancer du poumon en raison de son indigence, du coût des médicaments dans cet Etat et de l'insuffisance de son système d'assurance-maladie. Toutefois, il ressort des pièces qu'elle produit, et notamment du rapport établi par l'école de droit de Sciences Po et de l'association Habitat Cité, que les maladies oncologiques et le traitement du cancer font l'objet d'une prise en charge par le système d'assurance-maladie en Géorgie, sans qu'il en ressorte que, en raison de sa situation financière, Mme B ne pourrait bénéficier de l'assurance publique et ne pourrait, dès lors, effectivement accéder au traitement nécessité par son état de santé. Par suite, la préfète de l'Aube n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui délivrer le titre de séjour sollicité. Mme B n'est, dès lors, pas fondée à invoquer, par voie d'exception, à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre, l'illégalité de la décision du 12 janvier 2024 portant refus de titre de séjour au motif qu'elle méconnaîtrait les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

5. Mme B déclare être entrée en France en janvier 2023, soit depuis un an et deux mois à la date de la décision attaquée, accompagnée de sa fille majeure, dont elle produit l'attestation de demandeur d'asile valable jusqu'au 16 juillet 2023, et avec laquelle elle vit dans une structure d'accueil d'urgence pour demandeur d'asile qu'elle indique devoir quitter en raison d'une mesure d'expulsion faute d'avoir obtenu la qualité de réfugiée. Si elle fait valoir que son état de santé nécessite qu'elle soit accompagnée par sa fille et conteste conserver des attaches familiales dans son pays d'origine, l'intéressée ne se prévaut d'aucune autre attache en France et a vécu dans son pays d'origine jusqu'à l'âge de 71 ans. Dans ces conditions, et eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, la décision litigieuse n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :

6. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

7. D'une part, Mme B fait valoir qu'elle ne peut pas accéder effectivement en Géorgie au traitement de son cancer du poumon en raison de son indigence, du coût des médicaments dans cet Etat et de l'insuffisance de son système d'assurance-maladie. Toutefois, et ainsi qu'il a été dit au point 3, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle ne pourrait pas bénéficier dans cet Etat de manière effective du suivi et du traitement nécessaires à son état de santé. D'autre part, si l'intéressée fait valoir qu'elle a été persécutée dans son pays d'origine en sa qualité de témoin de Jéhovah, elle n'apporte aucun élément au soutien de cette allégation de nature à établir qu'elle encourrait personnellement des risques de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, ce moyen doit être écarté comme non fondé.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans :

8. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Selon l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

9. Il ressort des termes mêmes des dispositions citées au point précédent que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

10. Il résulte des termes de l'arrêté attaqué que la préfète de l'Aube s'est fondée, pour prononcer une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans à l'encontre de Mme B, sur son maintien irrégulier en France en dépit du rejet définitif de sa demande d'asile et du rejet de sa demande de titre de séjour en qualité étranger malade, sur son hébergement au sein d'une structure d'accueil d'urgence, sur son absence de justification de revenu hormis l'allocation pour demandeur d'asile, sur la précarité de sa situation en France, sur son absence de justification d'une insertion particulière en France, sur sa qualité de célibataire sans enfant à charge et sur le fait qu'elle n'établisse pas l'absence d'attache familiale dans son pays d'origine. Il n'est pas contesté que l'intéressée n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et il n'est pas allégué que sa présence sur le territoire français représenterait une menace à l'ordre public. Dans ces conditions, en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq années, la préfète de l'Aube a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'encontre de cette décision, celle-ci doit être annulée.

11. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B est seulement fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 1er mars 2024 de la préfète de l'Aube en tant qu'il prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. L'exécution du présent jugement, qui se borne à annuler la décision prononçant une interdiction de retour pour une durée de cinq ans à l'encontre de Mme B, n'implique pas nécessairement la délivrance d'un titre de séjour, ni le réexamen de sa situation et la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions aux fins d'injonction présentées par la requérante doivent, par suite, être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

13. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Mainnevret, avocat de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Mainnevret de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 1er mars 2024 de la préfète de l'Aube est annulé en tant qu'il prononce à l'encontre de Mme B une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.

Article 2 : L'Etat versera à Me Mainnnevret la somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Mainnevret renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Romain Mainnevret et à la préfète de l'Aube.

Délibéré après l'audience du 7 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Mach, présidente,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

Le rapporteur,

Signé

R. RIFFLARDLa présidente,

Signé

A-S. MACH

La greffière,

Signé

A. DEFORGE

2

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