lundi 30 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2400778 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | GAFFURI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 25 mars 2024, Mme E C, représentée par Me Gaffuri, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 21 février 2024, par lequel la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de lui délivrer une carte de séjour temporaire ou, à défaut, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement et sous une astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil, au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Elle soutient que :
- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;
- il n'a pas été procédé à un examen particulier et approfondi de sa situation ;
- la décision portant refus de séjour est entachée d'erreur de droit et méconnaît les dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juillet 2024, la préfète de l'Aube, représentée par Me Termeau, conclut au rejet de la requête de Mme C.
Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.
Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 29 mars 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Torrente, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C, ressortissante de nationalité haïtienne née le 4 décembre 1981, est entrée sur le territoire français où elle a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile le 21 juin 2005. Sa demande a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides par une décision du 29 juin 2005 confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 23 octobre 2006. Le 12 avril 2011, le préfet de Guadeloupe lui a délivré un titre de séjour portant la mention " parent d'enfant français " qui a été renouvelé jusqu'au 11 avril 2021. Le 27 septembre 2021, ce titre de séjour a de nouveau été renouvelé jusqu'au 26 septembre 2023. Le 7 août 2023, l'intéressée a sollicité le renouvellement de son titre de séjour auprès des services de la préfecture de l'Aube. Par un arrêté du 21 février 2024, la préfète de l'Aube a rejeté cette demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. A cet effet, la préfète de l'Aube a notamment retenu que le titre de séjour du 27 septembre 2021 avait été retiré " informatiquement " par le préfet de Guadeloupe pour non-respect de la procédure de regroupement familial, et que celui-ci avait pris à son encontre une mesure d'éloignement le 15 juin 2022. Mme C demande au tribunal d'annuler l'arrêté pris par la préfète de l'Aube le 21 février 2024.
2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".
3. Il ressort des pièces du dossier que Mme C réside sur le territoire français depuis 2005 et a obtenu la délivrance en 2011 d'un titre de séjour portant la mention " parent d'enfant français " renouvelé en dernier lieu le 27 septembre 2021 pour une durée de deux ans. Par ailleurs, si la préfète de l'Aube fait valoir que cette décision de renouvellement a été retirée informatiquement pour non-respect de la procédure de regroupement familial, elle ne produit aucune décision de retrait ni n'apporte aucun élément permettant de regarder comme établi un tel retrait. En tout état de cause, et à supposer même que le titre de séjour de Mme C ait été retiré dans des conditions régulières, il ressort néanmoins des pièces du dossier que celle-ci est mère d'un enfant de nationalité française, Wade Coco, né en 2008 d'une précédente union ainsi que des jeunes D A, née le 8 octobre 2014, B A, né le 1er janvier 2016, Job A, né le 8 février 2020, et Asnath A, issus de sa relation avec un compatriote, M. B A, avec lequel elle s'est mariée le 28 juin 2018 et qui réside en Guadeloupe. Si quatre de ses enfants sont restés en Guadeloupe, cette séparation était récente à la date de l'arrêté attaqué. De surcroît, la requérante justifie une telle séparation par la circonstance qu'elle s'est rendue dans le courant de l'année 2023 en métropole, où elle est hébergée, afin de trouver une prise en charge adaptée à la situation de sa fille D. Cette dernière est ainsi inscrite, au titre de l'année scolaire 2023-2024, en CE2 à l'école élémentaire publique B Charpak à Troyes, après avoir suivi sa scolarité en Guadeloupe, et souffre d'un handicap visuel à l'origine de difficultés scolaires ayant justifié son orientation vers une unité localisée pour l'inclusion scolaire le 22 septembre 2023 par la maison départementale des personnes handicapées de Guadeloupe. Dans ces conditions, compte tenu de l'ancienneté et des conditions de son séjour en France, et alors même que son époux réside en situation irrégulière en France, Mme C est fondée à soutenir qu'en refusant de lui renouveler son titre de séjour, la préfète de l'Aube a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts en vue desquels l'arrêté contesté a été pris. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être accueillis.
4. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés, la décision de refus de titre de séjour prise à l'encontre de Mme C doit être annulée. Doivent être annulées, par voie de conséquence, les autres décisions contenues dans l'arrêté du 21 février 2024.
5. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté attaqué implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " soit délivré à Mme C sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative. Il y a lieu d'enjoindre à la préfète de l'Aube de délivrer un tel titre de séjour, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par Mme C.
6. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Gaffuri, avocate de Mme C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à cette avocate de la somme de 1 200 euros.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 21 février 2024 par lequel la préfète de l'Aube a refusé de renouveler le titre de séjour de Mme C, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination, est annulé.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Aube de délivrer à Mme C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.
Article 3 : L'Etat versera à Me Gaffuri une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette avocate renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme E C, à la préfète de l'Aube, et à Me Gaffuri.
Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Briquet, président,
M. Torrente, premier conseiller,
M. Rifflard, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2024.
Le rapporteur,
Signé
V. TORRENTELe président,
Signé
B. BRIQUET
La greffière,
Signé
F. DAROUSSI DJANFAR
La République mande et ordonne à la préfète de l'Aube en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
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