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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2400798

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2400798

vendredi 12 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2400798
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantSELARL MAINNEVRET-MALBLANC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés les 7, 9 et 10 avril 2024, M. C D, représenté par Me Mainnevret, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 avril 2024 par lequel le préfet de la Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 avril 2024 par lequel le préfet de la Marne l'a assigné à résidence dans le département de la Marne pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Marne de lui délivrer un titre de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros, à verser à son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- les arrêtés contestés ont été pris par une autorité incompétente ;

- ils sont insuffisamment motivés ;

- il n'a pas été procédé à un examen particulier de sa situation ;

- ils sont entachés d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît son droit d'être entendu ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant assignation à résidence n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire en méconnaissance de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- les modalités et la fréquence des pointages sont disproportionnés.

La requête a été communiquée au préfet de la Marne, qui a produit des pièces enregistrées le 10 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 614-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les observations de Me Malblanc, représentant M. D, qui conclut aux mêmes fins que la requête et le mémoire complémentaire par les mêmes moyens sauf en ce qui concerne les moyens présentés dans la requête du 7 avril 2024 auxquels il renonce,

- et les observations de M. D, assisté de Mme A, interprète.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant albanais né en 1987, déclare être entré sur le territoire français le 26 avril 2022 sous couvert d'un visa. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision du 7 septembre 2022 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, confirmée par une décision du 19 décembre 2022 de la Cour nationale du droit d'asile. Par arrêté du 21 novembre 2022, M. D a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par deux arrêtés du 5 avril 2024, dont M. D demande l'annulation, le préfet de la Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois et a ordonné son assignation à résidence dans le département de la Marne pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. D, qui est déjà représenté par un avocat, a présenté une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué. Il y a lieu, compte tenu de l'urgence, de prononcer l'admission de M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. Ainsi que l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt du 5 novembre 2014 (Sophie M., C-166/13), le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal d'audition

par les services de police en date du 5 avril 2024, que M. D a été entendu notamment sur les conditions de son entrée et de son séjour en France ainsi que sur sa situation familiale

et personnelle. L'intéressé a, en outre, été informé par les services de police qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement et a été invité à présenter ses observations. Au surplus, le requérant ne se prévaut d'aucun élément utile et pertinent susceptible d'influer sur l'intervention de la mesure d'éloignement et ses modalités d'exécution qu'il n'aurait pu porter à la connaissance de l'autorité administrative. Dès lors, M. D n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé du droit d'être entendu.

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. M. D déclare être entré en France sous couvert de son passeport en avril 2022 afin de rejoindre son épouse et leurs trois enfants mineurs et se prévaut de leur intégration manifestée notamment par la participation à des activités bénévoles ainsi que par la scolarisation des enfants et leur inscription à diverses activités, et notamment dans un club de football. Toutefois, il est constant que son épouse, ressortissante albanaise, fait également l'objet d'une mesure d'éloignement. Si le requérant fait état de différends avec son père, violent, et de menaces subies en Albanie à raison du comportement de ce dernier, il n'est ni allégué ni établi que la cellule familiale avec les trois enfants du couple, nés en 2011, 2013 et 2021, ne pourrait se reconstituer en Albanie où l'intéressé a vécu jusqu'à l'âge de 35 ans et que leurs enfants ne pourraient y être scolarisés. Si le requérant fait état d'une formation de cuisinier et d'électricien et mentionne travailler sans autorisation de travail, ses allégations sur son insertion professionnelle ne sont étayées par aucune pièce, à l'exception d'un contrat de travail de dix jours en qualité de cueilleur lors des vendanges en septembre 2023 et d'attestations afférentes à du bénévolat. Enfin, l'intéressé a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement en 2022 qu'il n'a pas exécutée. Dans ces conditions, et eu égard notamment à la durée de séjour en France de moins de deux années, la décision litigieuse n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

8. Il ressort de l'ensemble des dispositions des livres VI et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises les décisions par lesquelles l'autorité administrative assigne à résidence un ressortissant étranger. Par suite, l'assignation à résidence ne relève pas des mesures de police mentionnées au 1° de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration et ne pouvant être prises, en vertu des dispositions de l'article L. 122-1 de ce code, qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit dès lors être écarté comme inopérant.

9. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Aux termes de l'article L. 732-3 du même code : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. / Elle est renouvelable deux fois dans la même limite de durée. ". Aux termes de l'article L. 733-1 du même code : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie. () ". Il revient au juge administratif de s'assurer que les obligations de se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, susceptibles d'être imparties par l'autorité administrative sur le fondement de ces dispositions, sont adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent.

10. La mesure d'assignation à résidence contestée indique que M. D doit se présenter tous les jours, à l'exception des dimanches et jours fériés, au commissariat de police de Châlons-en-Champagne entre 8h00 et 9h00 et est interdit de sortir du département de la Marne sans autorisation. Le requérant, qui se borne à invoquer le caractère disproportionné des modalités d'exécution et sa qualité de père de famille, n'allègue ni ne justifie que, eu égard notamment à la fréquence des pointages et aux horaires de présentation, la mesure ferait peser des contraintes sur sa situation telles qu'il serait dans l'impossibilité de satisfaire aux obligations imposées par l'autorité préfectorale, alors que son éloignement demeure une perspective raisonnable. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que les modalités de contrôle sont disproportionnées.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés du préfet de la Marne du 5 avril 2024.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12. Le présent jugement, qui rejette les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. D, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, ses conclusions aux fins d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme demandée par M. D au titre des frais exposés et non compris

dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Romain Mainnevret et au préfet de la Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2024.

La magistrate désignée,

Signé

A.-S. BLa greffière,

Signé

I. ROLLAND

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