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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2400808

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2400808

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2400808
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantLEBAAD

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés sous le n° 2400808, le 8 avril 2024 et le 7 juin 2024, Mme B C, représentée par Me Lebaad, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire ;

2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 6 mars 2024 par lequel la préfète de l'Aube l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée en cas de défaut d'exécution volontaire et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube, de lui délivrer un titre de séjour ou à défaut, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et une carte de séjour temporaire, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de l'expiration de ce délai ;

4°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours, assortie d'une astreinte fixée à 100 euros par jour de retard ;

5°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube, de procéder à l'effacement de son signalement dans le fichier SIS II ;

6°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'autorité signataire de l'arrêté était incompétente ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé en droit et en fait ;

- il n'a pas fait l'objet d'un examen approfondi de sa situation personnelle ;

- son droit à être entendu, au regard des stipulations de l'article 41.2 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne a été méconnu ;

- elle n'a pu présenter d'observations préalables à l'édiction de l'arrêté attaqué en méconnaissance des articles L.121-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration ;

- l'arrêté méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions des articles L.423-23, L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision d'obligation de quitter le territoire méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention précitée ainsi que de l'article L.611-3 du code précité ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire pendant une durée de deux ans est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation au regard des critères de l'article L.612-10 du même code ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

Un mémoire, produit par la préfète de l'Aube a été enregistré le 18 juin 2024.

Mme B C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 avril 2024.

II. Par une requête et un mémoire, enregistrés sous le n° 2400809, le 8 avril 2024 et le 7 juin 2024, M. A C, représenté par Me Lebaad, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire ;

2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 6 mars 2024 par lequel la préfète de l'Aube l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné en cas de défaut d'exécution volontaire et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube, de lui délivrer un titre de séjour ou à défaut, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et une carte de séjour temporaire, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de l'expiration de ce délai ;

4°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours, assortie d'une astreinte fixée à 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'autorité signataire de l'arrêté était incompétente ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé en droit et en fait et dépourvu d'examen approfondi de sa situation personnelle ;

- la préfète de l'Aube ne s'est pas livrée à un examen approfondi de sa situation personnelle, notamment au regard de son traitement médical et de son suivi médico-psychologique ;

- l'arrêté méconnait les articles L 425-9, L 425-10 et R 425-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnait les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions des articles L.423-23, L.435-1 du code précité ;

- il est entaché d'erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire pendant une durée de deux ans est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation en ce qu'elle méconnait les critères de l'article L.612-10 du même code ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Un mémoire, produit par la préfète de l'Aube a été enregistré le 18 juin 2024.

M. A C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Soistier, premier conseiller ;

- et les observations de Me Boia, se substituant à Me Lebaad, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes susvisées sont relatives à la situation d'une famille d'étrangers et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale' d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. () ".

3. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration venant au soutien de ses dires doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'accès effectif ou non à un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

4. Pour prendre sa décision de refus de séjour, la préfète s'est fondée sur l'avis du collège des médecins de l'OFII du 18 janvier 2023 qui indique que le défaut de prise en charge médicale de M. C peut entrainer des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais que l'offre de soins dans son pays d'origine, vers lequel il peut voyager sans risque, lui permet de bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. C souffre d'une schizophrénie. Il produit des certificats médicaux des 11 mai 2022 et 7 juin 2024 émanant de médecins psychiatres du centre médico-psychologique de Troyes qui relèvent qu'il est suivi depuis le début des années 2020 au titre de la pathologie précitée et consulte le centre depuis 2018 et que son état nécessite un traitement au long court dont l'arrêt risque d'aggraver sa situation. Le requérant soutient que ce traitement n'est pas disponible dans son pays d'origine. Alors que la préfète de l'Aube, n'a pas produit, avant la clôture, de mémoire en défense, les affirmations du requérant ne sont contredites par aucune pièce du dossier. Par suite, M. C est fondé à soutenir que c'est à tort que la préfète de l'Aube a rejeté sa demande de titre de séjour présentée au titre de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et de séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. Compte tenu des motifs exposés au point précédent, il ressort également des pièces du dossier que Mme C, a pu bénéficier, d'une part, d'une autorisation provisoire de séjour " étranger malade " valable du 21 février au 20 août 2019, à la suite d'un avis favorable de l'OFII, pour pouvoir s'occuper de son fils, d'autre part, qu'elle établit vivre avec lui depuis le 28 mars 2018, et déclare l'assister dans son quotidien, ce qui n'est pas contesté en défense. Dans les circonstances particulières de l'espèce, l'intéressée est fondée à soutenir que l'arrêté par lequel la préfète de l'Aube l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée en cas de défaut d'exécution volontaire et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans, est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle.

6. Il résulte de ce qui précède que les arrêtés attaqués doivent, par suite, être annulés.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. Eu égard au motif qui fonde cette annulation, il est enjoint à la préfète de l'Aube de délivrer à M. C un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai d'un mois, et dans cette attente une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de dix jours à compter de la date de notification du présent jugement. Il est également enjoint à la préfète de délivrer à Mme C un titre de séjour et une autorisation provisoire de séjour, dans les mêmes délais. Il n'est pas besoin d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

8. M. et Mme C ont obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions des requêtes tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Leur avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Lebaad, avocate de M. et Mme C renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Lebaad, la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu à statuer sur les conclusions des requêtes tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les arrêtés de la préfète de l'Aube du 6 mars 2024 sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète de l'Aube de délivrer à M. C un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai d'un mois, avec une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de dix jours à compter de la date de notification du présent jugement. Il est enjoint à la préfète de délivrer à Mme C un titre de séjour et une autorisation provisoire de séjour, dans les mêmes délais.

Article 4 : L'Etat versera à Me Lebaad, avocate de M. et Mme C, une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Lebaad renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et M. A C, à Me Lebaad et à la préfète de l'Aube.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Nizet, président,

M. Soistier, premier conseiller,

M. Alvarez, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024.

Le rapporteur,

M. SOISTIERLe président,

O. NIZET

La greffière,

I. DELABORDE

N°s 2400808, 2400809

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