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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2400832

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2400832

vendredi 19 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2400832
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantVERGNOUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 10 et 18 avril 2024, Mme B A, représentée par Me Vergnoux, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 19 janvier 2024 par laquelle la préfète de l'Aube a fait opposition à sa déclaration de détention d'un animal non domestique, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) d'ordonner à la préfète de l'Aube de lui délivrer un récépissé provisoire de déclaration de détention d'un animal non domestique ;

3°) de la déclarer gardienne du sanglier, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que l'animal est susceptible d'être saisi par les services de Etat ; en cas de saisie, le sanglier est euthanasié, relâché ou placé dans un parc de chasse ou un élevage pour la viande ; le sanglier encourt un risque léthal immédiat ; aucune structure adaptée aux besoins du sanglier n'est en mesure de l'accueillir ; une procédure a été ouverte à son encontre par l'Office Français de la Biodiversité pour laquelle elle a été auditionnée le 12 avril 2024 ; elle a été informée lors de cette audition de sa possible condamnation et que la saisie et le placement de l'animal pourraient être ordonnés par le procureur avant toute condamnation ;

- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision prise à son encontre :

- la détention de l'animal étant soumise au régime de déclaration et non d'autorisation, la préfète de l'Aube était en compétence liée pour lui délivrer le récépissé de déclaration, dès lors que le dossier de déclaration qu'elle a déposé était complet au regard des critères fixés par l'arrêté du 8 octobre 2018 ;

- le motif du refus qui lui a été opposé, tiré de ce que l'origine de l'animal était illicite, est erroné en droit et en fait ; elle n'a pas procédé au prélèvement de l'animal dans la nature ; ni l'arrêté du 8 octobre 2018, ni l'arrêté du 7 juillet 2006 portant notamment sur le prélèvement dans le milieu naturel d'animaux vivants d'espèces dont la chasse est autorisée, ne lui faisaient obligation d'obtenir une autorisation de prélèvement de gibier vivant, laquelle n'est pas une condition pour la détention de l'animal ; en tout état de cause, en application des dispositions de l'article L. 424-8 du code de l'environnement, elle ne pouvait être autorisée à acheter un sanglier vivant ;

- la déclaration de détention de l'animal pouvait être établie postérieurement au recueil de l'animal ; elle a procédé à la déclaration moins d'un mois après le sauvetage de l'animal ;

- les agents de l'Office français de la biodiversité se sont rendus à son domicile le 22 mars 2024 sans établir que les conditions de détention du sanglier seraient incompatibles avec les besoins physiologiques de cet animal ; le marcassin est castré et suivi par un vétérinaire ; elle va faire installer une clôture enterrée dans un enclos de 1 800 m² avec bauge et souille ;

- la préfète de l'Aube ne peut se prévaloir des dispositions des articles L. 424-10 et L. 424-11 du code de l'environnement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 avril 2024, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la procédure relative à la détention d'animaux d'espèces non domestiques doit être préalable à l'acquisition de l'animal, en application du chapitre II de l'arrêté ministériel du 8 octobre 2018 ; la déclaration a été établie postérieurement à la détention du marcassin ;

- sa demande était irrecevable dès lors qu'elle concerne un marcassin prélevé dans le milieu naturel en méconnaissance de l'article L. 424-10 du code de l'environnement ;

- l'autorisation de prélèvement dans la nature de gibier vivant n'a jamais été évoquée ;

- les conditions de détention du sanglier ne sont pas satisfaites, celles décrites dans le dossier de déclaration de détention n'étant pas compatibles avec les besoins physiologiques d'un animal sauvage.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 5 avril 2024 sous le numéro 2400831 tendant à l'annulation de la décision du 19 janvier 2024 de la préfète de l'Aube et de la décision implicite de rejet du recours gracieux.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- l'arrêté du 8 octobre 2018 fixant les règles générales de détention d'animaux d'espèces non domestiques ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif a désigné Mme Mach, vice-présidente, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Mach, juge des référés,

- et les observations de Me Boia, représentant Mme A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A a déposé le 16 janvier 2024 sur le site internet " demarches-simplifiees.fr " une déclaration de détention d'animaux d'espèces non domestiques concernant un spécimen mâle de l'espèce Sus scrofa (sanglier). Par une décision du 19 janvier 2024, la direction départementale de l'emploi, du travail, des solidarités et de la protection des populations (DDETSPP) de l'Aube s'est opposé à sa déclaration. L'intéressée a adressé un recours gracieux en date du 13 février 2024 qui a été implicitement rejeté. Par la présente requête, Mme A demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 19 janvier 2024 de la préfète de l'Aube, ensemble le rejet implicite de son recours gracieux.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

3. Aux termes de L. 412-1 du code de l'environnement : " () la détention, () d'animaux d'espèces non domestiques et de leurs produits () dont la liste est fixée par arrêtés conjoints du ministre chargé de l'environnement et, en tant que de besoin, du ou des ministres compétents, s'ils en font la demande, sont soumis, suivant la gravité de leurs effets sur l'état de conservation des espèces concernées et des risques qu'ils présentent pour la santé, la sécurité et la salubrité publiques, à déclaration ou à autorisation de l'autorité administrative (). ". Aux termes du II de l'article 1er de l'arrêté du 8 octobre 2018 fixant les règles générales de détention d'animaux d'espèces non domestiques : " II. - Toute personne, physique ou morale, qui détient en captivité des animaux d'espèces non domestiques doit satisfaire aux exigences suivantes : / - disposer d'un lieu d'hébergement, d'installations et d'équipements conçus pour garantir le bien-être des animaux hébergés, c'est-à-dire satisfaire à leurs besoins physiologiques et comportementaux ; / - détenir les compétences requises et adaptées à l'espèce et au nombre d'animaux afin que ceux-ci soient maintenus en bon état de santé et d'entretien ; / - prévenir les risques afférents à sa sécurité ainsi qu'à la sécurité et à la tranquillité des tiers ; / - prévenir l'introduction des animaux dans le milieu naturel et la transmission de pathologies humaines ou animales. ". Aux termes de l'article 13 du même arrêté : " La détention en captivité d'animaux d'espèces non domestiques est soumise à déclaration en application de l'article L. 412-1 du code de l'environnement lorsque les deux conditions suivantes sont satisfaites : / - ne sont détenus que des animaux des espèces ou groupes d'espèces dont la liste figure en annexe 2, dans la limite des effectifs fixés dans la colonne (b) de cette même annexe ; / - la détention des animaux n'a pas de but lucratif ou de négoce, et en particulier la reproduction des animaux n'a pas pour objectif la production habituelle de spécimens destinés à la vente. ". En vertu de l'annexe 2 à cet arrêté, la détention de mammifères de l'ordre des artiodactyles et de l'espèce Sus scrofa est possible sur le fondement d'une déclaration de détention dans la limite d'un spécimen.

4. Il ressort des termes de la décision contestée que, pour s'opposer à la déclaration de détention d'animaux d'espèces non domestiques présentée par Mme A, la préfète de l'Aube s'est fondée sur un unique motif tiré de l'origine illicite du sanglier qui a été directement prélevé dans la nature en méconnaissance de l'article L. 424-10 du code de l'environnement et de l'arrêté du 8 octobre 2018 fixant les règles générales de détention d'animaux d'espèces non domestiques.

5. Les moyens tirés de la compétence liée de la préfète de l'Aube pour délivrer un récépissé de déclaration en cas de dossier complet et de l'erreur de droit commise par la préfète de l'Aube en lui faisant obligation d'obtenir une autorisation de prélèvement de gibier vivant ne sont pas propres, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions attaquées.

6. En revanche, le moyen tiré de ce que la décision contestée est erronée en droit et en fait en tant qu'elle oppose l'origine illicite de l'animal est, en l'état de l'instruction, de nature à faire naître un doute sérieux sur sa légalité.

7. L'administration peut faire valoir devant le juge des référés que la décision dont il lui est demandé de suspendre l'exécution, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge des référés, après avoir mis à même l'auteur de la demande, dans des conditions adaptées à l'urgence qui caractérise la procédure de référé, de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher s'il ressort à l'évidence des données de l'affaire, en l'état de l'instruction, que ce motif est susceptible de fonder légalement la décision et que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative et à condition que la substitution demandée ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué, le juge des référés peut procéder à cette substitution pour apprécier s'il y a lieu d'ordonner la suspension qui lui est demandée.

8. La préfète de l'Aube doit être regardée comme demandant que soit substitué au motif initial de la décision contestée deux nouveaux motifs tirés, d'une part, de ce que Mme A n'a pas procédé au dépôt de sa déclaration de détention préalablement à l'acquisition du sanglier et, d'autre part, que les conditions de détention du sanglier ne sont pas satisfaites, celles décrites dans le dossier de déclaration de détention n'étant pas compatibles avec les besoins physiologiques d'un animal sauvage.

9. Il ressort à l'évidence des données de l'affaire, en l'état de l'instruction, que le motif tiré de l'absence de satisfaction des exigences afférentes à la détention d'un animal d'espèce non domestique, notamment dans des conditions compatibles avec les besoins physiologiques, est de nature à fonder légalement la décision portant opposition à la déclaration de détention d'un sanglier déposée par Mme A. Il résulte de l'instruction que la préfète de l'Aube aurait pris la même décision en se fondant sur ce seul motif. La substitution de ce motif ne prive Mme A d'aucune garantie. Par suite, la préfète de l'Aube est fondée à demander que ce motif soit substitué à celui mentionné dans la décision litigieuse pour apprécier s'il y a lieu d'ordonner la suspension de cette décision.

10. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que Mme A satisfaisait, à la date de la décision contestée, aux exigences de détention d'un animal d'espèce non domestique dans des conditions notamment compatibles avec les besoins physiologiques du sanglier, n'est pas de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité des décisions contestées.

11. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence et sur l'autre demande de substitution de motif, que Mme A n'est pas fondée à demander la suspension de l'exécution de la décision du 19 janvier 2024 de la préfète de l'Aube ainsi que du rejet implicite de son recours gracieux et, par voie de conséquence, à demander la délivrance d'un récépissé provisoire de détention d'un animal non domestique et la reconnaissance de sa qualité de gardienne du sanglier.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat la somme demandée par Mme A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée à la préfète de l'Aube.

Fait à Châlons-en-Champagne, le 19 avril 2024.

Le juge des référés,

Signé

A-S MACH

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