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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2400866

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2400866

lundi 30 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2400866
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantLOMBARDI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 9 avril 2024 et 18 juin 2024, M. D, représenté par Me Lombardi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 février 2024, par lequel la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

-l'arrêté attaqué n'est pas suffisamment motivé ;

- il méconnaît son droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne et garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il justifie d'une communauté de vie avec son épouse ;

- il justifie de sa présence en France depuis le 28 avril 2023 et de son insertion, contrairement à ce qui est indiqué dans l'arrêté attaqué ;

- l'arrêté contesté méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mai 2024, la préfète de l'Aube, représentée par Me Ancelet, conclut au rejet de la requête de M. C et à ce qu'une somme de 1 000 euros soit mise à la charge de ce dernier sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 24 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Torrente, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant de nationalité serbe né le 12 septembre 1996, est entré régulièrement sur le territoire français le 28 avril 2023. Le 31 juillet 2023, il a sollicité son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 21 février 2024, la préfète de l'Aube a rejeté cette demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de destination. M. C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

2. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que celui-ci comporte l'ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré du défaut de motivation doit par suite être écarté.

3. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ".

4. Il résulte clairement des stipulations de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, ainsi que l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt du 5 novembre 2014 (Sophie M., C-166/13), que celui-ci s'adresse non pas aux États membres, mais uniquement aux institutions, aux organes et aux organismes de l'Union, de sorte que le demandeur d'un titre de séjour ne saurait tirer de ces stipulations un droit d'être entendu dans toute procédure relative à sa demande.

5. Lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour, l'étranger, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement. A l'occasion du dépôt de sa demande, il est conduit à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit délivré un titre de séjour et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux.

6. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne le refus de titre de séjour, n'impose pas à l'autorité administrative de mettre l'intéressé à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français qui est prise concomitamment et en conséquence du refus de titre de séjour. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir que la préfète de l'Aube, qui a refusé la délivrance du titre de séjour sollicité en l'assortissant d'une obligation de quitter le territoire français, l'a privé de son droit d'être entendu.

7. Aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : / 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; / 2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; / 3° Lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, il a été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français. ". Aux termes de l'article L. 423-2 du même code : " L'étranger, entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

8. M. C fait valoir qu'il justifie d'une communauté de vie avec son épouse et répondait aux exigences posées par l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, s'il est constant qu'il est entré régulièrement en France le 28 avril 2023 et s'est marié à la mairie de Saint-Julien-les-Villas avec Mme B A, ressortissante de nationalité française, le 22 juillet 2023, une telle entrée et un tel mariage ne permettent pas en eux-mêmes d'établir l'existence d'une communauté de vie effective. Par ailleurs, si l'intéressé soutient qu'il est en couple depuis deux ans avec son épouse et qu'ils faisaient chacun des allers-retours pour se voir, aucun des éléments qu'il produit ne permet de regarder une telle allégation comme établie. Ainsi, les attestations de ses beaux-parents et de connaissances qu'il communique ont été rédigées pour les besoins de la cause après l'édiction de l'arrêté attaqué. Le relevé de compte du mois de mars 2024, l'attestation datée du 23 janvier 2024 qui a été établie par la société Eni pour un contrat de fourniture d'énergie au nom du requérant ouvert à compter du 27 novembre 2023, et le certificat de grossesse signée par son épouse le 29 janvier 2024, ne permettent pas non plus de justifier d'une communauté de vie effective antérieure à l'édiction de la décision portant refus de séjour en litige. Le contrat de bail conclu au nom du foyer produit par l'intéressé, quant à lui, est daté du " 30 [décembre] 2022 ", soit avant même l'entrée en France de M. C. Il ne saurait en tout état de cause permettre d'établir l'existence d'une communauté de vie antérieure, dès lors que M. C indique lui-même, dans ses écritures , que le couple n'y a emménagé que le " 1er mai 2024 ", soit postérieurement à la décision attaquée. Dans ces conditions, et en dépit du fait qu'il n'a pas quitté le territoire depuis son entrée en France le 28 avril 2023, M. C n'est pas fondé à soutenir que la préfète de l'Aube a méconnu les dispositions de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur ce fondement.

9. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

10. M. C se prévaut au regard de son droit au respect de sa vie privée et familiale, tout d'abord de son mariage avec une ressortissante de nationalité française depuis le 22 juillet 2023, ensuite de la circonstance qu'il entretient avec elle une relation depuis deux ans, ses beaux-parents l'hébergeant à leur domicile depuis son arrivée en France le 28 avril 2023, et enfin de la grossesse de son épouse. Toutefois, l'intéressé ne produit aucun élément de nature à démontrer la réalité et la stabilité de sa relation avant son entrée en France, intervenue particulièrement récemment. Par ailleurs, et ainsi qu'il a déjà été indiqué au point 8, le requérant, jusqu'à présent sans enfant à charge, ne justifie pas d'une communauté de vie avec son épouse antérieure à l'édiction de l'arrêté contesté. S'il produit une promesse d'embauche pour un emploi d'ouvrier polyvalent en contrat à durée déterminée à temps plein, cette circonstance ne saurait suffire à caractériser une insertion particulière dans la société française. Dans ces conditions, compte tenu de la durée et des conditions de son séjour en France, et alors même qu'il établit ne pas avoir quitté le territoire depuis son arrivée, M. C n'est pas fondé à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour, la préfète de l'Aube aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts en vue desquels cette décision a été prise. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent par conséquent être écartés.

11. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté de la préfète de l'Aube du 21 février 2024. Doivent être rejetées, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi qu'à les supposer même invoquées, de celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

12. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la préfète de l'Aube présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la préfète de l'Aube présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E C et à la préfète de l'Aube.

Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Briquet, président,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2024.

Le rapporteur,

Signé

V. TORRENTELe président,

Signé

B. BRIQUET

La greffière,

Signé

F. DAROUSSI DJANFAR

La République mande et ordonne à la préfète de l'Aube en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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