jeudi 24 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2400892 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 16 avril 2024, M. C B, représenté par Me Yamova, demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 16 novembre 2023, par lequel la préfète de l'Aube a rejeté sa demande d'autorisation provisoire de séjour au titre de la protection temporaire ainsi que la décision du 16 février 2024 de rejet de son recours gracieux ;
2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de faire droit à sa demande de protection temporaire en sa qualité de ressortissant ukrainien résidant en Ukraine avant le 24 février 2022 et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous une astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- sa requête n'est pas tardive ;
- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;
- cet arrêté est entaché d'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'article L. 811-2 du même code et de l'article 47 du code civil ;
- cette décision est entachée d'erreur matérielle dès lors qu'il justifie être en France depuis le 22 mars 2022.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 juin 2024, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- l'arrêté contesté ne refuse pas le séjour à M. B au titre de la protection temporaire sollicitée le 12 avril 2022 sur le fondement de l'article L. 581-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile mais au titre de sa demande d'admission exceptionnelle au séjour déposée sur le fondement de l'article L. 435-1 du même code le 23 juin 2023 ;
- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Des mémoires présentés pour M. B ont été enregistrés le 2 octobre 2024 et le 3 octobre 2024 à 11h05, postérieurement à la clôture automatique de l'instruction, et n'ont pas été communiqués.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code civil ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Torrente, premier conseiller,
- et les observations de Me Yamova, représentant M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant ukrainien né le 23 octobre 1984 et entré en France le 22 mars 2023, selon ses déclarations, a sollicité, le 22 mars 2022, son admission provisoire au séjour sur le fondement de l'article L. 581-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. A défaut de réponse à cette demande, une décision implicite de rejet est née. Le 23 juin 2023, l'intéressé a sollicité son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 16 novembre 2023, la préfète de l'Aube a rejeté la demande d'admission au séjour de M. B. Par la présente requête, l'intéressé doit être regardé comme demandant au tribunal l'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande d'admission provisoire au séjour déposée le 22 mars 2022 et de l'arrêté du 16 novembre 2023 ainsi que de la décision du 16 février 2024 par laquelle la préfète de l'Aube a rejeté son recours gracieux.
2. En premier lieu, par un arrêté du 18 avril 2023, régulièrement publié le 27 avril 2023 au recueil des actes administratifs de la préfecture, la préfète de l'Aube a, dans son article 1er, donné délégation à M. Mathieu Orsi, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer tous les actes relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception des actes mentionnés à l'article 2 et au nombre desquels ne figurent pas les mesures prises en matière de police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de M. A, signataire des arrêtés attaqués, manque en fait et doit être écarté.
3. En deuxième lieu, si M. B justifie être entré sur le territoire français le 22 mars 2022, il ne le démontre pas en se bornant à produire une attestation de prise en charge établie par l'association Foyer Notre-Dame le 23 mars 2022. L'intéressé n'est, dès lors, pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'erreur matérielle.
4. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Aux termes des dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; () ".
5. D'autre part, aux termes du II de l'article 16 de la loi du 23 mars 2019 de programmation 2018-2022 et de réforme pour la justice, dans sa rédaction applicable à la date de la décision contestée : " La légalisation est la formalité par laquelle est attestée la véracité de la signature, la qualité en laquelle le signataire de l'acte a agi et, le cas échéant, l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu ".
6. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'est produit devant l'administration un acte d'état civil émanant d'une autorité étrangère qui a fait l'objet d'une légalisation, sont en principe attestées la véracité de la signature apposée sur cet acte, la qualité de celui qui l'a dressé et l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu. En cas de doute sur la véracité de la signature, sur l'identité du timbre ou sur la qualité du signataire de la légalisation, il appartient à l'autorité administrative de procéder, sous le contrôle du juge, à toutes vérifications utiles pour s'assurer de la réalité et de l'authenticité de la légalisation. En outre, la légalisation se bornant à attester de la régularité formelle d'un acte, la force probante de celui-ci peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. Par suite, en cas de contestation de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il revient au juge administratif de former sa conviction en se fondant sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.
7. A la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient.
8. Enfin, pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents. L'autorité administrative n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre État afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet État est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont elle dispose sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.
9. Pour rejeter la demande de M. B, la préfète de l'Aube, se fondant sur le rapport établi par les services de la direction zonale de la police aux frontières Est établi le 13 juin 2023, a estimé que les documents que l'intéressé a produit dans le cadre de l'examen de sa demande de titre de séjour ne permettaient pas de justifier de son état civil, à défaut de production de son acte de naissance ou de tout autre acte d'état civil.
10. Il ressort à cet égard des pièces du dossier que le requérant a présenté, dans le cadre de sa demande d'admission au séjour, un passeport délivré par les autorités ukrainiennes valable du 18 février 2004 au 18 février 2014. Le rapport d'analyse documentaire établi le 13 juin 2023 par les services de la police aux frontières indique que ce document comporte une photographie rapportée alors qu'elle aurait normalement dû être apposée par impression au jet d'encre, que le film de sécurité est anormalement apposé sur la page d'identité et que la présence de jets d'encre correspondant au bord droit d'une impression antérieure d'une photographie apparaît au verso du document. Les services de la police aux frontières en déduisent que ce passeport est un document falsifié par substitution de la photographie. La préfète, qui n'était pas tenue de saisir les autorités consulaires ukrainiennes pour authentifier ce passeport, a pu sans erreur se fonder sur cette analyse pour estimer que celui-ci était falsifié. En outre, si le requérant produit, pour la première fois dans le cadre de la présente instance, un certificat d'enregistrement de son acte de naissance traduit de l'arménien dont la préfète de l'Aube, qui ne l'a pas soumis à analyse documentaire, ne conteste ni l'authenticité ni sa valeur probante, ce document est uniquement susceptible de justifier de son état civil et demeure sans emport pour justifier de sa nationalité. L'intéressé ne démontre pas davantage, par les éléments qu'il produit, se trouver dans l'impossibilité de justifier de sa nationalité du fait du refus des autorités ukrainiennes de lui délivrer une attestation consulaire. Dans ces conditions, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que la préfète de l'Aube a estimé qu'il ne justifiait pas de sa nationalité. Il résulte de l'instruction que cette autorité aurait pris la même décision si elle s'était fondée sur ce motif pour rejeter la demande d'admission au séjour du requérant. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
11. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision implicite par laquelle la préfète de l'Aube a rejeté sa demande d'admission provisoire au séjour, l'arrêté du 16 novembre 2023 par lequel la même autorité a rejeté sa demande d'admission exceptionnelle au séjour ainsi que la décision du 16 février 2024 de rejet de son recours gracieux. Doivent, par voie de conséquence, être rejetées les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et à la préfète de l'Aube.
Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Briquet, président,
M. Torrente, premier conseiller,
M. Rifflard, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2024.
Le rapporteur,
Signé
V. TORRENTELe président,
Signé
B. BRIQUET
La greffière,
Signé
F. DAROUSSI DJANFAR
La République mande et ordonne à la préfète de l'Aube en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
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