mercredi 24 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2400895 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge unique - Eloignement |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 avril 2024, M. D C, représenté par Me Ltaief, demande au tribunal :
1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 15 avril 2024 par lequel la préfète de l'Aube l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans ;
2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 15 avril 2024 par lequel la préfète de l'Aube a prononcé son assignation à résidence dans le département de l'Aube pour une durée de quarante-cinq jours ;
3°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation afin qu'il puisse régulariser sa situation.
Il soutient que :
- l'arrêté est entaché d'incompétence de l'auteur de l'acte ;
- il est insuffisamment motivé ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entaché d'erreur d'appréciation au regard des article L. 421-1 et L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire est entachée d'erreur d'appréciation au regard de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français est disproportionnée ;
- au vu des pièces versées aux débats et de son insertion professionnelle, la mesure d'assignation à résidence est illégale.
La requête a été communiquée à la préfète de l'Aube qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Alvarez, conseiller, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Oscar Alvarez, a été entendu au cours de l'audience publique.
Par courrier du 22 avril 2024, en application de l'article R. 611-7-3 du code de justice administrative, les parties ont été informées que, dans l'hypothèse où il serait fait droit aux conclusions à fin d'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq années, la juridiction était susceptible de faire usage des pouvoirs d'injonction d'office qu'elle tient des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative en enjoignant à la préfète de l'Aube de faire procéder à la suppression du signalement de M. C dans le système d'information Schengen.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Par courrier du 22 avril 2024 produit postérieurement à la clôture de l'instruction, M. C a présenté ses observations.
Considérant ce qui suit :
1. M. C, ressortissant algérien, né le 18 février 1987 déclare être entré sur le territoire français en septembre 2019, de manière régulière sous couvert d'un passeport algérien revêtu d'un visa d'entrée pour l'Italie. Le 15 avril 2024, il a été interpellé et placé en retenue à administrative à Troyes pour vérification de son droit de circulation et de séjour en France par les services de la police nationale. Par deux arrêtés du même jour, dont il demande l'annulation, la préfète de l'Aube lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans et l'a assigné à résidence.
Sur l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans dans son ensemble :
2. Par un arrêté du 29 mars 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs des services de l'État dans l'Aube, la préfète de l'Aube a donné délégation à M. E A, chef de bureau de l'éloignement et de l'asile, à l'effet de signer tous les actes de son bureau. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B, préfète de l'Aube n'aurait pas été absente ou empêchée à la date de signature de l'arrêté. M. C n'est par suite pas fondé à soutenir que l'arrêté aurait été pris par un auteur incompétent.
3. L'arrêté en litige comporte mention des textes et des circonstances de fait sur lesquels la préfète s'est fondée pour prendre la décision en cause. Cette dernière, qui n'était pas tenue de faire référence, de manière exhaustive, à l'ensemble des éléments portés à sa connaissance, a ainsi suffisamment motivé cet arrêté.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
4. Aux termes de l'article L. 110-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le présent code régit, sous réserve du droit de l'Union européenne et des conventions internationales, l'entrée, le séjour et l'éloignement des étrangers en France ainsi que l'exercice du droit d'asile. " L'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié régit d'une manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens peuvent être admis à séjourner en France au titre de leur vie privée et familiale, ainsi que les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés et leur durée de validité. Par suite, les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne trouvent pas à s'appliquer aux ressortissants algériens. Le moyen doit donc être écarté comme inopérant.
5. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ".
6. Pour édicter la décision portant obligation de quitter le territoire français attaquée, la préfète de l'Aube s'est fondée sur le motif tiré de ce qu'il est entré sur le territoire français le 26 août 2019 muni d'un visa de court séjour, d'une durée de quinze jours, et qu'il y est demeuré sans solliciter la délivrance d'un titre de séjour. M. C, qui ne conteste pas la réalité des motifs retenus par la préfète de l'Aube, n'est donc pas fondé à soutenir que la préfète de l'Aube aurait méconnu l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité, sans qu'exerce une influence la circonstance qu'il se soit depuis inséré en France par le travail.
Sur la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :
7. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". L'article L. 612-2 de ce code dispose que " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français () ".
8. Si M. C fait valoir qu'un délai de départ volontaire aurait dû lui être accordé dès lors qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public en France, il ressort toutefois des pièces du dossier que la préfète de l'Aube s'est notamment fondée, pour refuser de lui octroyer un délai de départ volontaire, sur la circonstance qu'il a explicitement déclarer son intention de ne pas retourner en Algérie. Par suite, en l'absence de toute circonstance particulière, la préfète de l'Aube a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, estimer qu'il existait un risque que l'intéressé se soustraie à la mesure d'éloignement en application du 4° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et refuser pour ces motifs l'octroi d'un délai de départ volontaire. Le moyen tiré d'une méconnaissance des dispositions de l'article 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit donc être écarté.
Sur la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :
9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".
10. Il résulte de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les motifs qu'invoque l'autorité compétente sont de nature à justifier légalement dans son principe et sa durée la décision d'interdiction de retour et si la décision ne porte pas au droit de l'étranger au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. En revanche, lorsqu'il est saisi d'un moyen le conduisant à apprécier les conséquences de la mesure d'interdiction de retour sur la situation personnelle de l'étranger et que sont invoquées des circonstances étrangères aux quatre critères posés par les dispositions précitées de l'article L. 612-10, il incombe seulement au juge de l'excès de pouvoir de s'assurer que l'autorité compétente n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.
11. Pour prononcer à l'encontre de M. C une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq années, la préfète de l'Aube a retenu qu'il déclare être en France depuis août 2019, qu'il est célibataire, sans enfant, ne dispose d'aucune attache familiale stable et intense en France, et qu'il ne justifie d'aucune insertion professionnelle stable sur le territoire puisqu'il y travaille régulièrement. Toutefois, si M. C n'établit pas par la pièce produite travailler de manière régulière en l'absence d'autorisation de travail, il fait valoir que sa présence sur le territoire français ne constitue pas une menace pour l'ordre public, sans que cela ne soit contesté et la décision en litige ne retenant d'ailleurs pas l'existence d'une telle menace. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il ait fait l'objet d'une précédente obligation de quitter le territoire français. Dans ces conditions, la préfète de l'Aube a fait une inexacte application des dispositions de l'articles L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en fixant à cinq années la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de M. C.
Sur la décision portant assignation à résidence :
12. Si M. C soutient que la décision ordonnant son assignation à résidence doit être annulée au vu des pièces versées au débat et de son insertion professionnelle, il n'assortit toutefois pas ce moyen des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé. Ce moyen ne peut dès lors qu'être écarté.
13. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
14. Aux termes de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement ". Aux termes de l'article 7 du décret du 28 mai 2010 susmentionné relatif au fichier des personnes recherchées : " Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas d'aboutissement de la recherche ou d'extinction du motif de l'inscription () ".
15. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ". Aux termes de l'article L. 911-2 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. La juridiction peut également prescrire d'office l'intervention de cette nouvelle décision ". Aux termes de l'article R. 611-7-3 du même code : " Lorsque la décision lui paraît susceptible d'impliquer le prononcé d'office d'une injonction, assortie le cas échéant d'une astreinte, le président de la formation de jugement ou le président de la chambre chargée de l'instruction en informe les parties avant la séance de jugement et fixe le délai dans lequel elles peuvent, sans qu'y fasse obstacle la clôture éventuelle de l'instruction, présenter leurs observations ".
16. L'exécution du présent jugement, qui se borne à annuler la décision prononçant une interdiction de retour pour une durée de cinq ans à l'encontre de M. C, n'implique pas nécessairement le réexamen de sa situation. En revanche, elle implique qu'il soit enjoint d'office à la préfète de l'Aube de prendre toute mesure propre à mettre fin à son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans un délai qu'il y a lieu de fixer à un mois à compter de la notification du présent jugement.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 15 avril 2024 par lequel la préfète de l'Aube a fait obligation à M. C de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de cinq ans, est annulé en tant qu'il prononce cette interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Aube de prendre, dans un délai d'un mois, toute mesure propre à mettre fin au signalement aux fins de non-admission de M. C dans le système d'information Schengen.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C et à la préfète de l'Aube.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 avril 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
O. ALVAREZLa greffière,
Signé
S. VICENTE
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026