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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2400984

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2400984

lundi 24 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2400984
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantGABON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 avril 2024, le préfet de la Marne demande à la juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner l'expulsion sans délai, au besoin avec le concours de la force publique, de M. et Mme B du logement qu'ils occupent, situé au 22 rue du général Eisenhower à Reims dans le centre d'hébergement d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) géré par la croix rouge française ;

2°) de l'autoriser à donner toutes instructions au gestionnaire du centre d'hébergement d'accueil pour demandeurs d'asile afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de M. et Mme B, à défaut pour eux de les avoir emportés.

Il soutient que :

- les conditions d'urgence et d'utilité sont satisfaites ;

- M. et Mme B se maintiennent illégalement dans le lieu d'hébergement sans contestation sérieuse.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 juin 2024 et un mémoire enregistré le

13 juin 2024 à 11h27 (non communiqué), M. A B et Mme D B représentés par Me Gabon, demandent au tribunal :

1°) le rejet de la requête ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Marne de les héberger et de les maintenir dans leur hébergement et ce sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification de la présente ordonnance ;

3°) de les admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros à verser à leur conseil au titre des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils font valoir que :

- M. E n'a pas qualité pour agir en justice ;

- la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- les actes servant de fondement à la demande du préfet sont entachés d'illégalités externe et interne ;

- M. et Mme B sont vulnérables au titre de la santé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus à l'audience publique du 12 juin 2024 tenue en présence de

Mme Masson, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Mégret, juge des référés ;

- les observations de Mme F, mandatée par le préfet de la Marne qui rappelle les faits et insiste sur les obligations de quitter le territoire français qui n'ont pas été exécutées en 2022 après rejet des demandes d'asile, sur le respect de la procédure de la préfecture, sur la nécessité de les expulser compte tenu du nombre de demandes d'asile et d'hébergement alors que le parc immobilier à un taux d'occupation de 97,8 %, sur l'absence de circonstances exceptionnelles en l'espèce ;

- les observations de Me Gabon pour M. et Mme B qui insiste sur l'absence d'urgence, les éléments de la préfecture n'étant pas corroborés par des pièces probantes, sur le non-respect de la procédure, la mise en demeure n'ayant pas été régulièrement notifiée ; sur l'impossibilité de retour le couple ayant 5 enfants en bas âge qui sont donc en grande vulnérabilité.

La clôture de l'instruction a été différée au 13 juin à 17h.

Considérant ce qui suit :

1. Les demandes d'asile de M. et Mme B, ressortissants de nationalité albanaise, ont été rejetées par décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 21 octobre 2021, comme cela ressort du jugement n° 2200534 et 2200535 du tribunal de céans du 11 avril 2022 devenu définitif produit par le préfet. Ces rejets ont ensuite été confirmés par ordonnances de la Cour nationale du droit d'asile du 14 mars 2022. S'étant maintenus dans le logement qu'ils occupent, situé au 22 rue du général Eisenhower à Reims au plus tard le 21 novembre 2022, le préfet de la Marne, après le rejet de leurs demandes d'asile, par la présente requête, demande à la juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, d'ordonner leur expulsion, au besoin avec le concours de la force publique.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A B et Mme D B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la recevabilité de la requête :

3. Par un arrêté du 18 septembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, M. C G, préfet de la Marne, a donné à M. Raymond Yeddou, secrétaire général de la préfecture de la Marne et signataire de la requête, délégation à l'effet de signer tous arrêtés, décisions, circulaires, rapports, correspondances et documents relevant des attributions du représentant de l'Etat dans le département, à l'exception de certains actes au nombre desquelles ne figurent pas la décision contestée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la requête doit être écarté.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative. ".

5. Aux termes de l'article L. 552-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sont des lieux d'hébergement pour demandeurs d'asile : / 1° Les centres d'accueil pour demandeurs d'asile définis à l'article L. 348-1 du code de l'action sociale et des familles ; / 2° Toute structure bénéficiant de financements du ministère chargé de l'asile pour l'accueil de demandeurs d'asile et soumise à déclaration, au sens de l'article L. 322-1 du même code. ". Aux termes de l'article L. 552-2 du même code : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen. ". Aux termes de l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2. ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code, dans sa rédaction applicable au litige : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. ". Aux termes de l'article L. 551-12 du même code : " Les conditions dans lesquelles les personnes s'étant vu reconnaître la qualité de réfugié ou accorder le bénéfice de la protection subsidiaire et les personnes ayant fait l'objet d'une décision de rejet définitive peuvent être, à titre exceptionnel et temporaire, maintenues dans un lieu d'hébergement mentionné à l'article L. 552-1, sont déterminées par décret en Conseil d'Etat. ". Aux termes de l'article L. 552-15 du même code : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles

L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. () / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire. ". Aux termes de l'article R. 552-11 du même code : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement en application des articles L. 551-11, L. 551-12, L. 551-14 ou L. 551-16, l'Office français de l'immigration et de l'intégration en informe sans délai le gestionnaire du lieu qui héberge la personne concernée, en précisant la date à laquelle elle doit sortir du lieu d'hébergement. ". Aux termes de l'article R. 552-12 du même code : " Dès que l'information prévue à l'article R. 552-11 lui est parvenue, le gestionnaire du lieu d'hébergement communique à la personne hébergée la date à laquelle elle doit en sortir. ". Aux termes de l'article R. 552-14 du même code : " Lorsque la personne n'a pas quitté le lieu d'hébergement à la date mentionnée à l'article R. 552-12 ou, le cas échéant, à l'expiration du délai prévu à l'article R. 552-13, le gestionnaire met en œuvre la décision de sortie prise par l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Il en informe l'office et le préfet de département dans lequel se situe le lieu d'hébergement. ". Aux termes de l'article R. 552-15 du même code : " Pour l'application du premier alinéa de l'article L. 552-15, si une personne se maintient dans le lieu d'hébergement après la date mentionnée à l'article R. 552-12 ou, le cas échéant, après l'expiration du délai prévu à l'article R. 552-13, le préfet du département dans lequel se situe ce lieu d'hébergement ou le gestionnaire du lieu d'hébergement met en demeure cette personne de quitter les lieux dans les cas suivants : / 1° La personne ne dispose pas d'un titre de séjour et n'a pas sollicité d'aide au retour volontaire ou a refusé l'offre d'aide au retour volontaire qui lui a été présentée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration ; / 2° La personne bénéficie d'un titre de séjour en France et a refusé une ou plusieurs offres de logement ou d'hébergement qui lui ont été faites en vue de libérer le lieu d'hébergement occupé. / Si la mise en demeure est infructueuse, le préfet ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut, après une décision de rejet définitive et dans les conditions prévues à l'article L. 552-15, saisir le président du tribunal administratif afin d'enjoindre à cet occupant de quitter les lieux. ".

6. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

7. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 3 que le moyen tiré de l'incompétence de M. E doit être écarté.

8. En deuxième lieu, il résulte des textes rappelés au point 4 de la présente ordonnance que la décision autorisant l'expulsion des intéressés est prise par le président du tribunal administratif ou le magistrat qu'il désigne à cette fin, et non pas une autorité administrative. Par suite, M. et Mme B ne peuvent utilement faire valoir que

" la décision attaquée ", dont au demeurant, ils ne précisent pas la nature, serait insuffisamment motivée.

9. En troisième lieu, aucune disposition du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne prévoit la présence d'un interprète pour la mise en œuvre de la procédure d'expulsion d'un étranger, qui s'est vu refuser le droit d'asile, du logement qu'il occupe au sein d'un centre d'accueil de demandeurs d'asile. Il s'ensuit que les intéressés ne peuvent utilement se prévaloir de ce qu'ils n'ont pas été assistés d'un interprète.

10. En quatrième lieu, il résulte de l'instruction que le gestionnaire du CADA a été informé par l'OFII de la décision de sortie concernant M. et Mme B. Si, en vertu de l'article L. 552-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le directeur du lieu d'hébergement doit être consulté avant toute décision de sortie du centre, les intéressés ne peuvent utilement soutenir que ces dispositions auraient été méconnues par le préfet dès lors qu'elles ne trouvent à s'appliquer qu'aux personnes à qui la qualité de réfugié a été reconnue ou qui bénéficient de la protection subsidiaire, situation qui n'est pas celle de M. et Mme B.

11. En cinquième lieu, il résulte de l'instruction et notamment de la fiche Telemofpra, qui fait foi jusqu'à preuve contraire, que les décisions de rejet des demandes d'asile par l'OFPRA et la CNDA ont été notifiées à M. et Mme B. Or, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté, les intéressés se bornant à faire valoir que le préfet n'établit pas de la notification des rejets de demandes d'asile dans une langue qu'ils comprennent.

12. En sixième lieu, le préfet de la Marne établit que le taux d'occupation, au mois de janvier, des places d'accueil pour demandeurs d'asile est de 99 % dans le département de la Marne pour 1 284 places dont 18,3 % indûment occupées, que le taux de présences indues dans ce département en avril 2024 est de 14,6 %. Il précise également que 50 % des allocataires de l'aide aux demandeurs d'asile sont en attente d'entrée dans un centre d'hébergement et que les besoins ne font que croître depuis 2022. Ainsi, en se maintenant au sein du centre d'hébergement de Reims, alors qu'ils n'y ont plus droit, M. et

Mme B compromettent le bon fonctionnement du service public d'accueil et d'hébergement des demandeurs d'asile et font obstacle à l'accueil de nouveaux demandeurs d'asile. En outre la circonstance invoquée, selon laquelle ils ne disposent pas de solution de relogement, y compris en hébergement d'urgence, que leurs enfants mineurs et scolarisés sont également concernés par la mesure d'expulsion sollicitée ne suffisent pas à caractériser une contestation sérieuse faisant obstacle au prononcé de la mesure sollicitée, alors, de plus, qu'ils se maintiennent indument dans le logement qu'ils occupent depuis plus d'un an, délai qui aurait dû leur permettre d'organiser leur relogement. Ainsi, contrairement à ce que font valoir M. et Mme B, la mesure sollicitée ne se heurte à aucune contestation sérieuse.

13. En septième lieu, en se bornant à alléguer, sans l'établir, l'existence de problème de santé, ils n'établissent pas davantage que le préfet de la Marne aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation de l'état de vulnérabilité des occupants du logement en litige.

14. Il résulte de tout ce qui précède que la demande du préfet de la Marne présente un caractère d'urgence et d'utilité et ne se heurte à aucune contestation sérieuse et qu'il y a lieu d'enjoindre à M. et Mme B de libérer, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, l'hébergement qu'ils occupent. En l'absence de départ volontaire, le préfet pourra avoir recours au concours de la force publique et donner toutes instructions utiles au gestionnaire afin d'évacuer les biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques des occupants, à défaut pour eux d'avoir emporté leurs effets personnels.

Sur les conclusions à fin d'injonction présentées par M. et Mme B :

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions susvisées ne peuvent, en tout état de cause, qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

16. Les conclusions de M. et Mme B, présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sont rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint à M. et Mme B de libérer le logement qu'ils occupent, situé au

22 rue du général Eisenhower à Reims dans le centre d'hébergement d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) géré par la croix rouge française, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 2 : A défaut pour M. et Mme B, à l'expiration de ce délai, d'avoir quitté les lieux dans le délai mentionné à l'article 1er, le préfet de la Marne est autorisé à recourir au concours de la force publique pour procéder à leur expulsion et à donner toutes instructions utiles au gestionnaire de la structure d'accueil pour faire procéder à l'évacuation de leurs biens, à leurs frais et risques, à défaut pour eux de les avoir emportés.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à M. A B et Mme D B.

Copie en sera adressée au préfet de la Marne et à l'office français de l'immigration et de l'intégration (direction territoriale de Reims).

Fait à Châlons-en-Champagne, le 24 juin 2024.

Le juge des référés,

S. MÉGRET

La greffière,

N. MASSON

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