mercredi 12 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2401003 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge unique - Eloignement |
| Avocat requérant | SELARL LE CAB AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance de renvoi n° 2402792 du 25 avril 2024, le tribunal administratif de Strasbourg a transmis au tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, la requête de M. E F.
Par cette une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 26 avril et 22 mai 2024, M. F, représenté par Me Boia, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 19 avril 2024 par lequel la préfète de la Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de renvoi et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Marne de procéder à l'effacement des données qui lui sont relatives dans le système d'information Schengen ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ainsi que les entiers dépens.
Il soutient que :
Sur les moyens communs à l'ensemble de l'arrêté :
- l'arrêté a été pris par une autorité incompétente ;
- il est insuffisamment motivé ;
- il ne lui a pas été notifié dans une langue qu'il comprend ;
- il est entaché d'un vice de procédure en l'absence de procédure contradictoire préalablement à l'édiction de l'arrêté contesté ce qui méconnait l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;
- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
Sur la décision de refus de délai de départ volontaire :
- la décision refusant le délai de départ volontaire est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et qu'il ne présente pas de risque de fuite ;
- elle est illégale l'obligation de quitter le territoire français étant elle-même illégale ;
Sur la décision fixant le pays de destination :
- la décision fixant le pays de destination méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est illégale l'obligation de quitter le territoire français étant elle-même illégale ;
Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale, l'obligation de quitter le territoire français étant elle-même illégale ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation les faits qui lui sont reprochés ne constituant pas une menace à l'ordre public ;
La requête a été communiquée au préfet de la Marne qui a produit des pièces les 21 et 22 mai 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme B,
- les observations de Me Boia, avocate de M. F,
- les observations de M. F.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. F, ressortissant guinéen né le 4 mars 1999, qui déclare être entré en France le 26 octobre 2018, a sollicité des autorités françaises son admission au séjour au titre de l'asile en raison de craintes en cas de retour dans son pays d'origine. Sa demande d'asile a été rejetée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 28 novembre 2019. Par un arrêté du 19 avril 2024, le préfet de la Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.
Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce et à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la demande du requérant, il y a lieu de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
Sur les moyens communs à l'ensemble de l'arrêté :
3. En premier lieu, par un arrêté du 18 septembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, M. A C, préfet de la Marne, a donné à M. Raymond Yeddou, secrétaire général de la préfecture de la Marne et signataire de l'arrêté attaqué, délégation à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions du représentant de l'Etat dans le département, à l'exception de certains actes au nombre desquelles ne figurent pas les décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.
4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué mentionne les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les éléments de faits relatifs à la situation administrative et personnelle du requérant. Il ne ressort pas de sa motivation, conforme aux exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, que le préfet se soit abstenu de procéder à un examen complet de sa situation.
5. En troisième lieu, il résulte des dispositions des livres IV et VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions portant refus de séjour et portant obligation de quitter le territoire français. Dès lors, les articles L. 121-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration ne sauraient être utilement invoqués à l'encontre de telles décisions. Par suite, le moyen tiré du non-respect du principe du contradictoire prévu par l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration doit être écarté comme inopérant.
6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 613-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une décision portant obligation de quitter le territoire français est informé, par cette notification écrite, des conditions, prévues aux articles L. 722-3 et L. 722-7, dans lesquelles cette décision peut être exécutée d'office. / Lorsque le délai de départ volontaire n'a pas été accordé, l'étranger est mis en mesure, dans les meilleurs délais, d'avertir un conseil, son consulat ou une personne de son choix. ".
7. Au cours de l'audience M. F qui n'a pas sollicité l'assistance d'un interprète, s'est exprimé en français. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance, par l'arrêté attaqué, des dispositions de l'article L. 613-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précitées, doit être écarté.
8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".
9. M. F soutient être entré en France en 2018 après avoir vécu en Italie depuis l'âge de ses 8 ans et se prévaut de la relation avec Mme D, en situation régulière depuis deux ans. Toutefois, en ne produisant qu'une attestation et quelques photos, il n'établit pas la stabilité de leur communauté de vie, au demeurant à la supposée établie très récente. De plus, M. F ne démontre pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté litigieux est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et qu'il méconnaitrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit aussi être écarté.
Sur les décisions portant de refus de délai de départ volontaire, interdiction de quitter le territoire et fixant le pays de renvoi :
10. Il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 9 que les conclusions en annulation de l'obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'exception d'illégalité des autres décisions doit être écarté.
11. S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
12. En se bornant à soutenir qu'il encourt des risques de traitements contraires aux stipulations de l'article 3 précité, M. F n'assortit pas ce moyen de précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
13. S'agissant des décisions portant de refus de délai de départ volontaire et fixant une interdiction de quitter le territoire, d'une part, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () ; 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ".
14. D'autre part, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version issue de la loi du 26 janvier 2024 : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".
15. Il est constant que M. F s'est soustrait à une mesure d'éloignement dès lors qu'il a fait l'objet d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français édicté le 11 juin 2020 par le préfet de la Haute-Savoie et s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier et notamment du bulletin numéro 2 édicté par le ministère de la justice qu'il a été condamné à deux reprises, le 16 janvier et le 21 juin 2023, pour des durées respectives de 4 et 8 mois d'emprisonnement pour des faits de vol aggravé et avec violence. Il s'ensuit que le requérant présente un risque de fuite et que son comportement est constitutif d'une menace à l'ordre public au sens des dispositions précitées au point 14.
16. En outre, si le requérant se prévaut de sa vie privée et familiale en France, il résulte de ce qui a été dit au point 9 que le préfet de la Marne n'a pas, en prononçant une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, méconnu les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions en annulation de M. F doivent être rejetées. Par voie de conséquences, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : M. F est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de M. F doit être rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E F, à Me Boia et au préfet de la Marne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juin 2024.
La présidente-rapporteure,
Signé
S. MEGRET La greffière,
Signé
S. VICENTE
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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