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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401020

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401020

mercredi 12 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401020
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantOSSETE OKOYA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 avril 2024, M. C A, représenté par Me Ossete Okoya, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 avril 2024 par lequel le préfet des Ardennes lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet des Ardennes de réexaminer sa situation sans délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation particulière ;

- il méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et du citoyen ;

- la décision d'interdiction de retour est disproportionnée au regard de sa situation et a été prise sur le fondement de l'obligation de quitter le territoire qui est illégale et le préfet s'est considéré à tort en compétence liée.

La requête de M. A a été communiquée au préfet des Ardennes qui a produit des pièces sans observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les observations de Me Ossete Okoya, pour M. A.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant turc né le 25 avril 1990, qui déclare être entré en France en avril 2022, a sollicité des autorités françaises son admission au séjour au titre de l'asile en raison de craintes en cas de retour dans son pays d'origine. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision du 23 décembre 2022 de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile le 5 mai 2023 qui lui a été régulièrement notifiée. A la suite d'une interpellation par la brigade de la gendarmerie de Rethel, le préfet des Ardennes l'a, par un arrêté du 16 avril 2024, dont il demande l'annulation, obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". M. A ayant déposé une demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

Sur l'obligation de quitter le territoire :

3. En premier lieu, la décision attaquée, qui comporte les considérations de droit et de fait, mentionne que M. A est entré sur le territoire français le 20 avril 2022, qu'il a sollicité des autorités françaises son admission au séjour au titre de l'asile qui a été rejeté par l'Office français de protection de réfugiés et des apatrides le 23 décembre 2022, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 5 mai 2023. Il est également mentionné qu'il a été auditionné le 16 avril 2024 lors d'un contrôle routier et entendu, qu'il est célibataire sans chargez de famille et a vécu jusqu'à l'âge de 32 ans dans son pays d'origine. Si, en particulier, le requérant se prévaut de sa demande de réexamen de sa demande d'asile et justifie avoir rendez-vous le 29 avril 2024, il ne justifie pas avoir déposé cette demande avant l'édiction de l'arrêté contesté, d'autant plus que l'attestation de réexamen n'a été délivrée que le 6 mai 2024. Il s'ensuit que le moyen tiré du défaut d'examen réel et sérieux ne peut qu'être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ". Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () 2° Lorsque le demandeur : () c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen ; () ". Aux termes de l'article L. 531-41 du même code : " Constitue une demande de réexamen une demande d'asile présentée après qu'une décision définitive a été prise sur une demande antérieure (). "

5. Il résulte des pièces du dossier que la demande d'asile de M. A a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 23 décembre 2022, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile le 5 mai 2023, qu'il a formulé une demande de réexamen à l'OFPRA en avril 2024 et s'est vu délivrer une attestation de réexamen de sa demande d'asile en procédure accélérée le 6 mai 2024 valable jusqu'au 5 novembre 2024.

6. La circonstance que M. A se soit vu délivrer une attestation de réexamen de sa demande d'asile en procédure accélérée le 6 mai 2024, est seulement de nature à faire obstacle à l'exécution de la décision contestée l'obligeant à quitter le territoire français et est sans incidence sur la légalité de cette même décision au regard des stipulations de la convention de Genève et de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation de l'obligation de quitter le territoire doivent être écartées.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

8. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être admis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants ".

9. M. A fait valoir en le justifiant qu'il encourt des risques personnels pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine en raison de son engagement en faveur du peuple kurde et de sa participation à des manifestations à Reims ce qui a conduit les autorités turques à le poursuivre et à émettre un acte d'accusation émis le 28 décembre 2023, postérieurement au rejet définitif de ses demandes d'asile. Or, le préfet des Ardennes n'a pas produit d'observations ni de pièces établissant le rejet de la demande de réexamen et les documents dont fait état le requérant n'ont été ni étudiés ni écartés par l'OFPRA et la CNDA et établissent, en l'état de l'instruction, l'existence de circonstances nouvelles faisant obstacle à l'éloignement de M. A à destination de la Turquie. En revanche, la décision attaquée décide qu'il sera éloigné à destination de " tout autre pays où il établit être légalement admissible " sans déterminer ces autres pays à destination desquels il est susceptible d'être éloigné. De plus, la fixation d'un pays de renvoi qui ne serait pas celui de la nationalité de l'étranger ou de celui pour lequel il disposerait d'un document de voyage n'est possible qu'en cas d'accord de l'intéressé, dès lors qu'il justifie lui-même être légalement admissible dans cet Etat. Or, le requérant ne s'est pas prévalu de ce qu'il serait légalement admissible dans un autre Etat que la Turquie. Il s'ensuit que la décision fixant le pays de renvoi doit être annulée seulement en tant qu'elle fixe comme pays de renvoi, le pays dont le requérant à la nationalité.

10. Il résulte de ce qui précède que la décision fixant le pays de renvoi doit être annulée partiellement.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. Compte tenu de l'absence d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, M. A n'est pas fondé à demander par voie de conséquence, l'annulation, de la décision prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

12. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

13. Si M. A fait valoir que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il est autorisé à se maintenir sur le territoire français au titre de sa demande de réexamen de sa demande d'asile, l'intéressé n'établit pas qu'en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, le préfet des Ardennes, qui a par ailleurs pris en compte le caractère relativement récent de sa présence sur le territoire français et l'absence de liens stables et anciens en France et l'âge auquel l'intéressé est entré en France, aurait fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou aurait porté une atteinte excessive des dispositions précitées. En outre, la motivation de la décision établit que le préfet ne s'est pas cru en situation de compétence liée. Les moyens doivent donc être écartés.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation de la décision fixant une interdiction de retour doivent être écartées.

15. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté doit être annulé en tant que la décision fixant le pays de destination fixe le pays dont le requérant à la nationalité.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

16. Eu égard à l'annulation prononcée, le présent jugement implique seulement que le préfet des Ardennes réexamine la décision fixant le pays de renvoi après le réexamen de la demande d'asile du requérant.

Sur les frais du litige :

17. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande du requérant présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées. Ses conclusions doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du préfet des Ardennes du 16 avril 2024 est annulé en tant qu'il fixe comme pays de destination, le pays dont le requérant à la nationalité.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Ardennes de réexaminer la décision fixant le pays de renvoi après le réexamen de la demande d'asile de M. A.

Article 4 : Le surplus de la requête de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Ossete Okaya et au préfet des Ardennes.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juin 2024.

La présidente-rapporteure,

Signé

S. MEGRET La greffière,

Signé

S. VICENTE

N°2401020

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