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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401073

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401073

vendredi 17 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401073
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantSELARL MAINNEVRET-MALBLANC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 6 mai 2024 et 15 mai 2024, M. C E B, représenté par Me Mathieu Malblanc, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 5 mai 2024 par lequel le préfet de la Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit à défaut d'exécution volontaire et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 5 mai 2024 par lequel le préfet de la Marne a ordonné son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Marne de réexaminer sa situation administrative ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros, à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du

10 juillet 1991.

Il soutient que :

- le signataire de l'arrêté préfectoral du 5 mai 2024 était incompétent ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est intervenue sans qu'il ait pu présenter des observations orales ou écrites ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant refus d'accorder un délai de départ volontaire méconnaît l'article

L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- la décision portant assignation à résidence est entachée d'une exception d'illégalité, dès lors que la décision portant obligation de quitter le territoire français est elle-même illégale ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et de venir.

La procédure a été communiquée au préfet de la Marne qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 614-9 et L. 732-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à M. Friedrich, conseiller.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Clemmy Friedrich,

- les observations de Me Mainnevret, se substituant à Me Malblanc aux fins de représenter M. B, qui reprend à l'oral les moyens soulevés dans la requête et qui, en outre, soutient que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- et les observations de M. B.

Le préfet de la Marne n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, après que le conseil du requérant a formulé des observations orales au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant guinéen né le 1er septembre 2000 à Conakry, demande au tribunal d'annuler les arrêtés du 5 mai 2024 par lesquels le préfet de la Marne, d'une part, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et, d'autre part, a ordonné son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité du premier arrêté préfectoral :

3. Par un arrêté du 25 mars 2024 relatif aux permanences des sous-préfets, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Marne a, dans son article 1er, donné délégation à M. D A, sous-préfet de l'arrondissement d'Épernay, à l'effet de signer, dans le cadre des permanences, toutes les décisions relatives à l'éloignement des étrangers, y compris celles relatives à l'exécution de ces décisions et parmi lesquelles se rangent les assignations à résidence. Par suite, et dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A, signataire de l'arrêté en litige, n'était pas en permanence, le moyen tiré de l'incompétence de celui-ci doit être écarté comme manquant fait.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. Le droit d'être entendu, qui relève des droits de la défense figurant au nombre des principes généraux du droit de l'Union Européenne, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision d'éloignement, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Toutefois, d'une part, l'autorité administrative n'est pas tenue de mettre l'intéressé à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, l'ensemble des décisions susceptibles d'être prises alors, d'autre part, qu'une atteinte à ce droit n'est, par ailleurs, susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

5. Il n'est pas contesté que la décision portant obligation de quitter le territoire français est intervenue après que M. B a été entendu par les services de police le 4 mai 2024 et, alors que le préfet de la Marne produit en défense le procès-verbal d'audition, celui-là n'indique pas les éléments qu'il aurait été empêché de soumettre à l'administration et qui auraient été susceptibles d'influer sur le sens de la décision en litige. Par suite, le moyen tiré de ce qu'il aurait été privé de son droit à être entendu doit être écarté.

6. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que la décision portant obligation de quitter le territoire français dont M. B a fait l'objet a été prise sur le fondement des dispositions citées au point précédent. Dès lors, celui-ci ne peut utilement faire valoir, pour critiquer la légalité de la décision en litige, qu'il suit une scolarité exemplaire et qu'il dispose de documents d'identité légalisés, alors qu'il ne conteste pas être dépourvu d'un titre de séjour en cours de validité à la date à laquelle la décision en litige est intervenue. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

8. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. I1 ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

9. Il ressort des pièces du dossier que, si M. B soutient, sans être contesté sur ce point, résider en France depuis 2016, il est célibataire et sans enfant. Par ailleurs, il n'allègue pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où réside notamment sa sœur, nonobstant le décès de sa mère et la circonstance qu'il aurait été abandonné par son père dans sa prime jeunesse. Par ailleurs, les seuls éléments relatifs à sa scolarité ne suffisent pas à établir l'ancienneté et l'intensité des liens qu'il a noués en France. Dans ces conditions, et en dépit de la durée de sa résidence en France, la décision par laquelle le préfet de la Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise et, par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que cette décision méconnaîtrait les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant refus d'accorder un délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. "

11. Il ressort des pièces du dossier que la décision refusant d'accorder à M. B un délai de départ volontaire a été prise sur le fondement des dispositions citées au point précédent, compte tenu de ce qu'il ne démontre pas être entré régulièrement sur le territoire français, qu'il a fait précédemment l'objet de deux décisions portant obligation de quitter le territoire français qui sont demeurées inexécutées et, enfin, qu'il n'est pas en mesure de présenter des documents d'identité en cours de validité. Dès lors, celui-ci ne peut utilement faire valoir, pour critiquer la légalité de la décision en litige, qu'il justifie d'un hébergement, qu'il est suivi par une association et qu'il dispose d'une promesse d'embauche. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

13. Il ressort des pièces du dossier que M. B a fait l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans prise sur le fondement des dispositions citées au point précédent. S'il résulte de ce qui précède que M. B ne démontre pas que la décision lui refusant un délai de départ volontaire serait illégale, il est fondé, en revanche, à soutenir que, compte tenu de l'âge dont il disposait lorsqu'il est entré sur le territoire national, de la durée de sa résidence en France et de la scolarité qu'il y a suivie, la décision fixant la durée de cette interdiction est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant assignation à résidence :

14. Il ne résulte pas de ce qui précède que la décision portant refus obligation de quitter le territoire français serait entachée d'une illégalité. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision, invoquée à l'encontre de la décision portant assignation à résidence, ne peut qu'être écarté.

15. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Marne, pour s'assurer du respect de l'assignation à résidence qui a été prononcée à l'égard de M. B pour une durée de quarante-cinq jours, lui fait obligation de se présenter au commissariat de Reims tous les jours entre 8 heures et

9 heures, à l'exception des dimanches et jours fériés. S'il fait valoir qu'il dispose d'une adresse stable, cette allégation n'est pas de nature, compte tenu de l'objet de la décision en litige, à établir que les restrictions portées à sa liberté d'aller et de venir seraient disproportionnées au regard du but poursuivi par cette décision et, par suite, le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.

16. Il résulte de ce qui précède que seule doit être annulée la décision par laquelle le préfet de la Marne a prononcé à l'encontre de M. B une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

17. L'exécution du présent jugement n'appelle l'édiction d'aucune mesure et, par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par M. B doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Ainsi qu'il a été dit au point 2 du présent jugement, il y a lieu d'admettre provisoirement M. B à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Malblanc, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Malblanc de la somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B, par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. B.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision prononçant à l'égard de M. B une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans est annulée.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Malblanc renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à Me Malblanc, avocat de M. B, une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. B.

Article 4 : Le surplus des conclusions de requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C E B, à Me Mathieu Malblanc et au préfet de la Marne.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle établi près le tribunal judiciaire de Châlons-en-Champagne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mai 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

C. FRIEDRICHLa greffière,

Signé

S. VICENTE

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