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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401089

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401089

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401089
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne a examiné la requête de Mme D, une ressortissante géorgienne demandant l'annulation de la décision du 5 mars 2024 par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a cessé ses conditions matérielles d'accueil. La requérante invoquait notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, un défaut de motivation et de prise en compte de sa vulnérabilité liée à un cancer. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens, jugeant que la délégation de signature était valide, la motivation suffisante, et que sa situation de vulnérabilité avait bien été examinée lors d'un entretien et d'un avis médical. La solution retenue est le rejet de la requête, sur le fondement des articles L. 551-15 et L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 mai 2024, Mme A D, représentée par Me Gervais, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 mars 2024 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a prononcé la cessation de ses conditions matérielles d'accueil ;

2°) à tout le moins de réformer cette décision et ce faisant de maintenir son bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente, dès lors que la délégation de signature de cette dernière n'est pas établie ;

- elle est insuffisamment motivée au regard de l'article D. 744-34-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation, et en particulier de son état de vulnérabilité ;

- elle méconnaît son état de vulnérabilité au regard des articles 21 et 22 de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- son refus de la proposition d'hébergement de l'Office français de l'immigration et de l'intégration était légitime.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 juillet 2024, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête de Mme D.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi dès lors que la décision attaquée, motivée par le refus d'une proposition d'hébergement, ne pouvait légalement être fondée sur les dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juillet 2024, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration présente des observations en réponse au moyen d'ordre public.

Il soutient que la décision attaquée est fondée sur une base légale dont il demande la substitution, à savoir les dispositions de l'article L. 551-16, 3° au lieu de celles de l'article L. 551-15, 2° du même code.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Rifflard, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante géorgienne née le 14 février 1973, a déposé une demande d'asile en France le 30 novembre 2023. Cette demande a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 21 mars 2024 et l'intéressée indiquant qu'un recours est pendant devant la Cour nationale du droit d'asile. Le 30 novembre 2023, elle a accepté l'offre de prise en charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Par décision du 5 mars 2024, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a décidé de mettre fin à ses conditions matérielles d'accueil. Mme D demande au tribunal l'annulation de cette décision. Elle doit par ailleurs être regardée comme demandant au tribunal d'enjoindre au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de maintenir ses conditions matérielles d'accueil.

2. Il ressort des pièces du dossier que, par une décision du 11 juillet 2023, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a donné délégation à M. C B, adjoint au directeur territorial à Reims, et en cas d'absence ou d'empêchement de celui-ci, à l'effet de signer tous actes et décisions se rapportant aux missions dévolues à cette direction. Par conséquent, le moyen tiré de ce que le signataire de la décision attaquée ne justifierait pas d'une délégation de signature manque en fait.

3. La décision attaquée comporte de manière suffisante les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de ce qu'elle serait entachée d'un défaut de motivation doit être écarté.

4. La requérante soutient que la décision attaquée n'a pas été précédée d'un examen particulier de sa situation, et en particulier de son état de vulnérabilité. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que Mme D a bénéficié d'un entretien afin d'évaluer sa vulnérabilité lors de l'enregistrement de sa demande d'asile le 30 novembre 2023. Elle a fait état à cette occasion de problèmes de santé, déclarant avoir un cancer et subi une ablation des seins. La notification remise par l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Mme D le 30 novembre 2023, à se présenter au service d'accompagnement des demandeurs d'asile lui indiquait qu'elle était orientée vers le service de premier accueil de la Croix-Rouge française à Reims. A la suite de sa demande de visite médicale avec un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, l'avis de ce médecin en date du 14 décembre 2023 a retenu qu'elle relevait d'un niveau 2 de priorité pour un hébergement, en préconisant qu'elle devait être transférée en tout type de logement mais dans une agglomération disposant d'un centre hospitalier. Le 26 janvier 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a notifié à Mme D sa décision de l'orienter vers la structure d'hébergement du centre d'accueil pour demandeurs d'asile à Metz. L'intéressée a indiqué sur cette notification son refus de cette orientation. Par un courrier du 13 février 2024 régulièrement notifié à l'intéressée, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a informé Mme D de son intention de mettre fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil au motif qu'elle avait refusé une proposition de logement. Mme D, qui disposait à la suite de ce courrier d'un délai de quinze jours pour présenter ses observations, a présenté celles-ci par courrier du 22 février 2024 reçu par l'Office français de l'immigration et de l'intégration le lendemain. Dans ces conditions, l'Office français de l'immigration et de l'intégration doit être regardée comme ayant procédé, avant l'édiction de la décision attaquée, à un examen particulier de la situation personnelle de la requérante et en particulier de son état de vulnérabilité.

5. D'une part, aux termes de l'article L. 551-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de sa demande par l'autorité administrative compétente. ". L'article L. 552-8 du même code dispose que : " L'Office français de l'immigration et de l'intégration propose au demandeur d'asile un lieu d'hébergement. / Cette proposition tient compte des besoins, de la situation personnelle et familiale de chaque demandeur au regard de l'évaluation des besoins et de la vulnérabilité prévue au chapitre II du titre II, ainsi que des capacités d'hébergement disponibles et de la part des demandeurs d'asile accueillis dans chaque région. ". L'article L. 552-9 du même code précise que " Les décisions d'admission dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile ainsi que les décisions de changement de lieu, sont prises par l'Office français de l'immigration et de l'intégration, après consultation du directeur du lieu d'hébergement, sur la base du schéma national d'accueil des demandeurs d'asile et, le cas échéant, du schéma régional prévus à l'article L. 551-2 et en tenant compte de la situation du demandeur. ".

6. D'autre part, l'article L. 551-15 du même code dispose que : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : () / 2° Il refuse la proposition d'hébergement qui lui est faite en application de l'article L. 552-8 () La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur ". L'article L. 551-16 du même code dispose que : " Il peut être mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur dans les cas suivants : / 1° Il quitte la région d'orientation déterminée en application de l'article L. 551-3 ; / 2° Il quitte le lieu d'hébergement dans lequel il a été admis en application de l'article L. 552-9 ; / 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes () ".

7. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que dans le cas où les conditions matérielles d'accueil initialement proposées au demandeur d'asile ne comportent pas encore la désignation d'un lieu d'hébergement, dont l'attribution résulte d'une procédure et d'une décision particulières, le refus par le demandeur d'asile de la proposition d'hébergement qui lui est faite ultérieurement doit être regardé comme un motif de refus des conditions matérielles d'accueil entrant dans le champ d'application de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non comme un motif justifiant qu'il soit mis fin à ces conditions relevant de l'article L. 551-16 du même code. Il en va ainsi alors même que le demandeur avait initialement accepté, dans leur principe, les conditions matérielles d'accueil qui lui avaient été proposées et s'il avait été orienté le même jour vers un service de premier accueil.

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme D a accepté les conditions matérielles d'accueil le 30 novembre 2023 en s'engageant en particulier à accepter tout hébergement proposé ou toute orientation régionale. Par ailleurs, et ainsi qu'il a déjà été indiqué, par un courrier du 26 janvier 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a proposé à Mme D un hébergement situé à Metz. A la suite du refus opposé par Mme D et compte tenu des observations de celles-ci, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis fin, par la décision attaquée, au bénéfice de ses conditions matérielles d'accueil, en se fondant sur les dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et en retenant pour motif son refus de la proposition d'hébergement qui lui a été faite. Un tel motif n'est pas au nombre de ceux figurant à l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, il résulte du point 7 du jugement, et ainsi que le fait valoir l'Office français de l'immigration et de l'intégration en défense, que cette décision trouve son fondement légal dans les dispositions de l'article L. 551-15 du même code. De telles dispositions peuvent être substituées aux dispositions de l'article L. 551-16, dès lors que l'Office français de l'immigration et de l'intégration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'un ou l'autre de ces fondements et que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressée d'aucune garantie. Par conséquent, il y a lieu de procéder à une telle substitution de base légale, afin d'écarter toute méconnaissance du champ d'application de la loi.

9. Aux termes de l'article 21 de la directive du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale : " Dans leur droit national transposant la présente directive, les États membres tiennent compte de la situation particulière des personnes vulnérables, telles que les mineurs, les mineurs non accompagnés, les handicapés, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes ayant des maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, par exemple les victimes de mutilation génitale féminine ". L'article 22 de la même directive prévoit l'évaluation des besoins particuliers en matière d'accueil des personnes vulnérables. Ces dispositions ont fait l'objet d'une transposition notamment à l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité.

10. Il ressort des pièces du dossier que l'hébergement proposé par l'Office français de l'immigration et de l'intégration à Mme D est situé à Metz. Cette ville compte un centre hospitalier, et satisfait ainsi à la recommandation effectuée par le médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, lequel préconisait dans son avis une " agglomération disposant d'un centre hospitalier ", compte tenu de l'état de santé de Mme D. L'hébergement proposé n'était dès lors pas en lui-même incompatible avec la situation de vulnérabilité de l'intéressée résultant de cet état de santé. Si Mme D se prévaut de son isolement en France et soutient qu'elle bénéficie à Reims de l'accompagnement par des personnes dans ses démarches administratives et pour la conduire à ses rendez-vous médicaux, elle ne justifie cependant pas de la matérialité d'un tel accompagnement, et il ne ressort en tout état de cause pas des pièces du dossier qu'elle ne pourrait pas bénéficier d'un accompagnement équivalent à Metz. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que le refus d'accorder à Mme D les conditions matérielles d'accueil est de nature à faire obstacle à la prise en charge médicale que son état de vulnérabilité nécessite. Par suite, en refusant d'accorder à Mme D les conditions matérielles d'accueil, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de l'existence d'une erreur d'appréciation doit par conséquent être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme D doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Briquet, président,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

Le rapporteur,

Signé

R. RIFFLARDLe président,

Signé

B. BRIQUET

La greffière,

Signé

F. DAROUSSI DJANFAR

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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