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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401211

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401211

lundi 10 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401211
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantDE SA - PALLIX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 mai 2024 et 7 juin 2024, Mme A C B, représentée par Me De Sa-Pallix, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution des décisions du 16 mai 2024 par lesquelles la préfète de l'Aube a procédé au retrait de sa carte de résident et ne lui a pas délivré un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de lui délivrer un récépissé de renouvellement de titre de séjour avec autorisation de travail ou une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, dans un délai de sept jours à compter de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros HT au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors qu'il existe une présomption d'urgence en cas de retrait et de non-renouvellement d'un titre de séjour ; elle est placée dans une situation de précarité administrative en l'absence de document de séjour en cours de validité ; elle fait obstacle à la poursuite de son activité professionnelle et à la possibilité de subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants, qui sont rattachés à son foyer fiscal ; sa situation génère de l'angoisse pour toute la famille ; le délai d'audiencement de l'affaire au fond, même non déraisonnable, entrainera des conséquences immédiates, graves et durables sur sa situation ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité des décisions contestées ;

- la décision de retrait de la carte de résident est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît son droit d'être entendue, principe général du droit de l'Union européenne, garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de preuve des fichiers informatiques consultés, de la régularité de leur consultation par les services préfectoraux et notamment de l'habilitation de l'agent préfectoral pour en connaître ; la consultation du traitement des antécédents judiciaires a été faite en méconnaissance de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale ; les fichiers pouvant être consultés dans le cadre d'une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour ne peuvent l'être pour l'édiction de mesures d'éloignement ;

- elle méconnaît le principe du contradictoire prévu aux articles L. 122-1 et L. 211-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle méconnaît le droit d'accès à son dossier administratif en méconnaissance des articles L. 311-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est entachée d'erreurs de fait eu égard à la durée de son séjour en France, de ses attaches, des différents emplois occupés et de son insertion professionnelle et sociale, de l'absence de menace à l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît le champ d'application de la loi en faisant application des dispositions de l'article L. 424-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sans qu'elle puisse bénéficier d'une procédure contradictoire qui a été initiée avant son entrée en vigueur ;

- le préfet a commis une erreur de droit en s'estimant en situation de compétence liée ;

- elle ne constitue pas une menace grave à l'ordre public justifiant le retrait de sa carte de résident et méconnaît l'article L. 424-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les décisions portant retrait de la carte de résident et refusant de délivrer un titre de séjour méconnaissent l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant retrait de la carte de résident est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle ;

- le refus de communiquer des pièces dans le cadre de l'instance méconnaît le principe du contradictoire et l'article 5 du code de justice administrative ;

- la décision portant retrait de la carte de résident est entachée d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juin 2024, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite en l'absence de présomption de la situation d'urgence ; en l'absence de mesure d'éloignement, elle ne justifie pas d'une atteinte grave et immédiate à sa situation dans l'attente du jugement au fond qui interviendra dans un délai raisonnable ;

- elle était tenue de retirer la carte de résident sur le fondement de l'article L. 424-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a mis fin à son statut de réfugié ; l'ensemble des moyens dirigés contre sa décision est inopérant ;

- elle n'a pas été privée d'une garantie par l'éventuel non-respect du principe du contradictoire dès lors qu'elle n'a produit aucune observation ;

- les décisions ne méconnaissent pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée sous le n° 2401154 tendant à l'annulation de l'arrêté du 16 mai 2024 de la préfète de l'Aube.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif a désigné Mme Mach, vice-présidente, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Mach, juge des référés,

- les observations de Me De Sa-Pallix, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens,

- et les observations de Mme B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante russe née en 1981, qui déclare être entrée en France en 2003, a été reconnue réfugiée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 21 mai 2004. Elle s'est vue délivrer en dernier lieu une carte de résident valable du 21 mai 2014 au 21 mai 2024. Par une décision du 16 mars 2021, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a mis fin au statut de réfugié de l'intéressée en application de l'article L. 711-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur, au motif qu'elle s'est de manière volontaire, intentionnelle et sans contrainte ou nécessité impérieuse réclamée de la protection des autorités russes au sens de l'article 1er, C1 de la convention de Genève et qu'elle ne peut être regardée comme éprouvant des craintes de persécutions. Par un arrêté du 16 mai 2024, la préfète de l'Aube a procédé au retrait de la carte de résident de Mme B, a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de dix ans. Par un arrêté du même jour, Mme B a été assignée à résidence dans le département de l'Aube pour une durée de 45 jours. Par un jugement n° 2401153 et 2401154, le magistrat désigné du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a renvoyé les conclusions à fin d'annulation de la décision portant retrait de la carte de résident devant une formation collégiale et a annulé les décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination, prononçant une interdiction de retour sur le territoire français et l'assignant à résidence. Par la présente requête, Mme B demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 16 mai 2024 de la préfète de l'Aube en tant qu'il procède au retrait de sa carte de résident et refuse de lui délivrer un titre de séjour.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

En ce qui concerne la décision portant retrait de la carte de résident :

4. Mme B était titulaire d'une carte de résident valable du 21 mai 2014 au 21 mai 2024, qui a été retirée par une décision du 16 mai 2024 de la préfète de l'Aube, dont la suspension de l'exécution est demandée. Si la préfète de l'Aube invoque l'absence de mesure d'éloignement pouvant être exécutée, cette seule circonstance n'est pas de nature à renverser la présomption d'urgence applicable en cas de retrait d'une carte de résident. Par suite, et en l'absence d'audiencement prévu, à la date de la présence ordonnance, par le tribunal pour statuer sur les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre la décision litigieuse, il résulte de ce qui a été dit au point 3 que la condition doit être regardée comme remplie.

5. Aux termes de l'article L. 424-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'il est mis fin au statut de réfugié par décision définitive de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou par décision de justice ou lorsque l'étranger renonce à ce statut, la carte de résident prévue aux articles L. 424-1 et L. 424-3 est retirée. / L'autorité administrative statue sur le droit au séjour des intéressés à un autre titre dans un délai fixé par décret en Conseil d'Etat. / Sous réserve de menace grave à l'ordre public ou que l'intéressé ne soit pas retourné volontairement dans le pays qu'il a quitté ou hors duquel il est demeuré de crainte d'être persécuté, la carte de résident ne peut être retirée en application du premier alinéa quand l'étranger est en situation régulière depuis au moins cinq ans. ".

6. Aux termes de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. / L'administration n'est pas tenue de satisfaire les demandes d'audition abusives, notamment par leur nombre ou leur caractère répétitif ou systématique. ".

7. Il est constant que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a mis fin au statut de réfugié de Mme B par une décision du 16 mars 2021, devenue définitive et que la requérante était en situation régulière depuis plus de cinq années sur le territoire français. Il résulte des termes de l'arrêté litigieux que, pour procéder sur le fondement du dernier alinéa de l'article L. 424-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au retrait de la carte de résident de Mme B, la préfète de l'Aube s'est fondée sur les motifs tirés de ce que l'intéressée constitue une menace grave à l'ordre public et à la sûreté de l'Etat et de ce que l'intéressée est retournée volontairement en Russie à trois reprises. Eu égard aux motifs ainsi opposés, la préfète de l'Aube n'est pas fondée à soutenir qu'elle était en situation de compétence liée.

8. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration est, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute quant à la légalité de la décision de la préfète de l'Aube du 16 mai 2024 retirant la carte de résident de Mme B.

En ce qui concerne la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour :

9. Mme B soutient que l'exécution de la décision litigieuse la place en situation irrégulière en l'absence de document de séjour en cours de validité et fait obstacle à la poursuite de son activité professionnelle, alors qu'elle doit subvenir à ses besoins ainsi qu'à ceux de ses enfants, qui sont étudiants. L'intéressée a été mise en possession d'une carte de résident en 2004, régulièrement renouvelée jusqu'au 21 mai 2024, laquelle a été retirée par un arrêté de la préfète de l'Aube du 16 mai 2024. Il n'est pas contesté en défense que Mme B avait sollicité le renouvellement de sa carte de résident, antérieurement à son retrait. L'exécution de la décision de la préfète de l'Aube lui refusant la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile place dès lors l'intéressée en situation irrégulière sur le territoire français. Mme B, qui produit un contrat d'extra en qualité d'employée polyvalente d'hôtellerie en date du 6 mai 2024 conclu avec la société Tradigest ainsi qu'un contrat à durée indéterminée à temps complet en date du 1er juin 2024 en qualité d'employée polyvalente d'hôtellerie au sein de la même entreprise, soutient sans être contredite que son employeur mettra un terme à son contrat si elle ne dispose pas d'une autorisation de séjour l'autorisant à travailler. Il ressort également des pièces du dossier que l'intéressée est la mère de deux enfants poursuivant des études et aux besoins desquels elle subvient. Dans ces conditions, les circonstances ainsi invoquées sont de nature à établir que l'exécution du refus de lui délivrer un titre de séjour porte une atteinte suffisamment grave et immédiate à la situation, notamment personnelle et professionnelle, de Mme B pour créer une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative. Si la préfète de l'Aube invoque l'absence de mesure d'éloignement pouvant être exécutée, cette seule circonstance n'est pas de nature à remettre en cause la situation d'urgence. Par suite, et en l'absence d'audiencement prévu, à la date de la présence ordonnance, par le tribunal pour statuer sur les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre la décision litigieuse, la condition d'urgence est satisfaite.

10. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute quant à la légalité de la décision de la préfète de l'Aube lui refusant la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ".

11. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander la suspension de l'exécution des décisions du 16 mai 2024 par lesquelles la préfète de l'Aube a procédé au retrait de sa carte de résident et lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ".

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12. Eu égard aux motifs de suspension retenus, la présente ordonnance implique nécessairement que la préfète de l'Aube délivre à Mme B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Par suite, il y a lieu d'enjoindre à la préfète de l'Aube d'y procéder dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à Mme B au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution des décisions du 16 mai 2024 de la préfète de l'Aube portant retrait de la carte de résident de Mme B et refusant de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur leur légalité.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Aube de délivrer à Mme B une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à Mme B une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A C B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée à la préfète de l'Aube.

Fait à Châlons-en-Champagne, le 10 juin 2024.

Le juge des référés,

Signé

A-S MACH

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