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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401266

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401266

lundi 8 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401266
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantSEGAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 mai 2024, Mme B A, représentée par Me Segaud-Martin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 mai 2024 par lequel le préfet des Ardennes l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet des Ardennes de reconnaître son droit au maintien sur le territoire français et de lui délivrer une autorisation provisoire au séjour d'une durée de six mois sur le fondement de l'article L. 425-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- l'arrêté a été signé par un auteur dont la compétence n'est pas démontrée ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il méconnait les dispositions des articles L. 425-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 121-9 du code de l'action sociale et des familles ;

- il méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

- il méconnait les stipulations des articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête de Mme A a été communiquée au préfet des Ardennes, qui n'a pas présenté d'observations, mais a produit des pièces, enregistrées le 30 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Mégret, présidente-rapporteure,

- et les observations de Mme A, assistée d'un interprète en anglais, qui indique qu'elle travaille dans les vendanges, qu'elle suit assidument sa formation linguistique en français mais qu'il lui est difficile de trouver un travail en raison des difficultés liées à l'emploi dans sa ville d'accueil.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante nigériane née le 30 août 1984, qui déclare être entrée sur le territoire français le 18 février 2019, a sollicité des autorités françaises son admission au séjour au titre de l'asile en raison de craintes en cas de retour dans son pays d'origine. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 23 septembre 2021, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 23 mars 2022. Par un courrier du 15 décembre 2023, le préfet des Ardennes a informé Mme A que sa demande de renouvellement de son engagement dans un parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle, présentée sur le fondement de l'article L. 425-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a été rejetée dès lors que son objectif d'insertion professionnelle nécessaire à la consolidation de son intégration n'était pas atteint. Par un arrêté du 3 mai 2024, dont Mme A demande l'annulation, le préfet des Ardennes l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce et à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la demande de la requérante, il y a lieu de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté du 13 juillet 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, diffusé sur le site internet de la préfecture, et donc accessible tant pour le juge que pour les parties, le préfet des Ardennes a donné délégation à M. Joël Dubreuil, secrétaire général de la préfecture des Ardennes, à l'effet de signer tous arrêtés relevant des attributions de l'État dans le département des Ardennes, à l'exception de certains actes au nombre desquelles ne figurent pas les décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige aurait été pris par une autorité incompétente doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ". L'article L. 613-2 de ce même code dispose que : " () les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ". Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / À cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Et aux termes de l'article L. 211-5 de ce même code, lequel est applicable au cas d'espèce : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

5. L'arrêté litigieux mentionne les considérations de droit et de fait relatives à la situation administrative et personnelle de Mme A, qui le fondent. Dans ces conditions, le moyen tiré de son insuffisance ne peut être qu'écarté.

6. En troisième lieu, l'article L. 425-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger victime des infractions de traite des êtres humains ou de proxénétisme, visées aux articles 225-4-1 à 225-4-6 et 225-5 à 225-10 du code pénal qui, ayant cessé l'activité de prostitution, est engagé dans le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle mentionné à l'article L. 121-9 du code de l'action sociale et des familles, peut se voir délivrer une autorisation provisoire de séjour d'une durée minimale de six mois. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / Cette autorisation provisoire de séjour ouvre droit à l'exercice d'une activité professionnelle. / Elle est renouvelée pendant toute la durée du parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle, sous réserve que les conditions prévues pour sa délivrance continuent d'être satisfaites. ". Et aux termes de l'article L. 121-9 du code de l'action sociale et des familles : " () / II.- Un parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle est proposé à toute personne victime de la prostitution, du proxénétisme et de la traite des êtres humains aux fins d'exploitation sexuelle. () / La personne engagée dans le parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle peut se voir délivrer l'autorisation provisoire de séjour mentionnée à l'article L. 425-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. () / Le renouvellement du parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle est autorisé par le représentant de l'Etat dans le département, après avis de l'instance mentionnée au second alinéa du I et de l'association mentionnée au premier alinéa du présent II. La décision de renouvellement tient compte du respect de ses engagements par la personne accompagnée, ainsi que des difficultés rencontrées. () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a bénéficié d'une autorisation provisoire au séjour valable du 30 mai 2023 au 29 novembre 2023 dans le cadre d'un parcours de sortie de la prostitution et d'insertion sociale et professionnelle. Par une décision du 15 décembre 2023, le préfet, après avoir constaté que l'objectif d'insertion professionnelle nécessaire à la consolidation de l'intégration de Mme A n'était pas atteint, n'a pas renouvelé l'autorisation dont elle bénéficiait. Pour critiquer cette décision, elle soutient qu'elle a toujours fait preuve d'un parfait investissement, en suivant notamment des cours de français et en exerçant ponctuellement des activités professionnelles saisonnières aux vendanges. Toutefois, les éléments qu'elle produit ne permettent pas d'attester d'une intégration ou d'une insertion sociale et professionnelle suffisante. Dès lors, Mme A, qui ne démontre pas avoir atteint l'objectif d'insertion professionnelle qui lui était fixé, ou avoir entamé des démarches en ce sens par l'envoi de candidatures à de potentiels employeurs, n'est pas fondée à soutenir que le préfet aurait méconnu les dispositions suscitées des articles

L. 425-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 121-9 du code de l'action sociale et des familles. Le moyen soulevé ne peut qu'être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

9. Il ressort des pièces du dossier que Mme A vit seule, avec à sa charge sa fille de onze ans. Ainsi qu'il a été exposé au point 7, elle ne justifie pas d'une intégration particulière sur le territoire français. Elle ne justifie pas davantage entretenir des relations stables et intenses avec des personnes y séjournant de manière régulière. Dans ces conditions, eu égard à sa situation et rien ne faisant obstacle à l'exécution de la mesure d'éloignement litigieuse, la requérante pouvant reconstituer sa cellule familiale dans tout pays au sein duquel elle et sa fille seraient admissibles, l'arrêté contesté ne méconnait pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen ne peut qu'être écarté.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. () ". Et aux termes de l'article 3 de la même convention : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

11. Si Mme A se prévaut de craintes pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine, ou en cas de départ pour tout autre pays au sein duquel elle serait admissible, en raison de son appartenance passée à un groupe de prostitution forcée au Nigéria, qui a poursuivi ses activités en Europe, il ressort des pièces du dossier, ainsi qu'il a été dit précédemment, que tant l'OFPRA que la CNDA ont rejeté sa demande d'asile. De plus, les éléments qu'elle produit ne permettent pas davantage d'établir la réalité des craintes dont Mme A se prévaut en cas d'exécution de la décision d'éloignement litigieuse. Il suit de là que le moyen soulevé, tiré de la méconnaissance des stipulations des articles 2 et 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de Mme A ne peuvent être que rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions qu'elle présente à fin d'injonction et sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Julie Segaud-Martin et au préfet des Ardennes.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juillet 2024.

La présidente-rapporteure,

Signé

S. MÉGRET

La greffière,

Signé

S. VICENTE

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