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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401305

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401305

jeudi 6 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401305
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantOPYRCHAL

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I°) Par une requête n° 2401305 enregistrée le 4 juin 2024, complétée par un mémoire enregistré le 6 juin 2024 présenté par Me Opyrchal, M. D E demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 juin 2024 par lequel le préfet des Ardennes l'a assigné à résidence dans ce département pour une durée de 45 jours en lui faisant obligation de se présenter tous les jours entre 8 heures et 9 heures à la gendarmerie de Vrigne-aux-Bois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du doit d'asile ;

- une procédure est actuellement en cours pour sa fille B ;

- les horaires de présentation sont contraignants au regard de la nécessité d'accompagner les enfants à l'école et méconnaissent les articles 3, 5 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'article 3§1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision attaquée va faire obstacle à la poursuite d'une activité de bénévolat au sein de la communauté Emmaüs.

Le préfet des Ardennes, à qui la requête a été communiquée, n'a pas produit de mémoire en défense.

II°) Par une requête n°2401317 enregistrée le 5 juin 2024, complétée par un mémoire enregistré le 6 juin 2024 présenté par Me Opyrchal, Mme A C demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 juin 2024 par lequel le préfet des Ardennes l'a assignée à résidence dans ce département pour une durée de 45 jours en lui faisant obligation de se présenter tous les jours entre 8 heures et 9 heures à la gendarmerie de Vrigne-aux-Bois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du doit d'asile ;

- une procédure est actuellement en cours pour sa fille B ;

- les horaires de présentation sont contraignants au regard de la nécessité d'accompagner les enfants à l'école, qui n'est pas à proximité de son lieu d'hébergement, et méconnaissent ainsi les articles 3, 5 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'article 3§1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle a fait en sorte de s'intégrer par la scolarisation des enfants et par la participation aux cours de français.

Le préfet des Ardennes, à qui la requête a été communiquée, n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Deschamps, président, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Deschamps,

- et les observations de M. E et de Mme C, assistés de Mme F, interprète en langue anglaise, qui reprennent leurs observations écrites, et qui précisent que leurs deux aînés sont scolarisés depuis le mois de septembre à Vivier-au-Court.

1. Les requêtes n°2401305 et 2401317 visées ci-dessus concernent un couple d'étrangers et présentent à juger les mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.

2. M. E et Mme C, ressortissants nigérians nés respectivement le 3 avril 1995 et le 6 juillet 1998, ont chacun fait l'objet d'un arrêté en date du 4 juillet 2022 les obligeant à quitter le territoire français. Par des arrêtés du 3 juin 2024 dont ils demandent l'annulation, le préfet des Ardennes les a assignés à résidence dans ce département pour une durée de 45 jours en leur faisant obligation de se présenter tous les jours entre 8 heures et 9 heures à la gendarmerie de Vrigne-aux-Bois.

3. En premier lieu, les décisions attaquées mentionnent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, et sont ainsi suffisamment motivées.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". En vertu de l'article L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration, les dispositions des articles L. 121-1 et suivants du même code, régissant les modalités de mise en œuvre de la procédure contradictoire imposée préalablement à l'adoption de décisions devant faire l'objet d'une motivation, ne sont pas applicables aux " décisions pour lesquelles des dispositions législatives ont instauré une procédure contradictoire particulière ".

5. Il résulte des dispositions des livres VI et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions de transfert et des décisions d'assignation à résidence. Dès lors, les dispositions des articles L. 121-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration ne sauraient être utilement invoquées à l'encontre de l'arrêté contesté. Par suite, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que les arrêtés en litige sont entachés d'un vice de procédure.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Selon l'article L. 732-3 de code : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. ".

7. Si les décisions attaquées précisent que l'éloignement des requérants ne peut intervenir immédiatement, il ne saurait en être déduit que celui-ci ne demeure pas une perspective raisonnable. Par suite, le moyen d'erreur de droit dans l'application des dispositions de l'article L. 731-1 du code de justice administrative doit être écarté.

8. En quatrième lieu, en vertu de l'article R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; / 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside. ". Si une décision d'assignation à résidence prise sur le fondement des dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit comporter les modalités de contrôle du respect de cette obligation et notamment préciser le service auquel l'étranger doit se présenter et la fréquence de ces présentations, ces modalités de contrôle sont divisibles de la mesure d'assignation elle-même. Il revient au juge administratif de s'assurer que les obligations de se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, susceptibles d'être imparties par l'autorité administrative sur le fondement de ces dispositions, sont adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent.

9. Les requérants sont parents de trois très jeunes enfants, présents à l'audience. Si les pièces du dossier font état de la scolarisation de l'ainée à l'école Albert Caquot à Charleville-Mézières, les requérants ont indiqué à l'audience que leurs deux ainés sont désormais scolarisés à Vivier-au-Court. L'obligation qui leur est faite de se présenter simultanément tous les jours à la brigade de gendarmerie de Vrigne-aux-Bois entre 8 heures et 9 heures, ce qui correspond à l'heure d'accueil des enfants à l'école qui est située à plus de deux kilomètres de la gendarmerie, a pour effet de rendre extrêmement difficile, compte tenu en outre de la présence d'un troisième enfant plus jeune, l'accompagnement de ces jeunes enfants à l'école par leurs parents. Par suite, les modalités de contrôle du respect de l'obligation d'assignation à résidence sont disproportionnées, et les décisions attaquées doivent être annulées dans cette mesure.

Sur les frais du litige :

10. Me Opyrchal, avocate de permanence désignée pour assister M. E et Mme C, peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances

de l'espèce, sous réserve que Me Opyrchal, avocate des requérants, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive

des requérants à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement

à Me Opyrchal de la somme globale de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée aux requérants par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. E et Mme C sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du 3 juin 2024 sont annulés en tant qu'ils prévoient que M. E et Mme C doivent se présenter tous les jours entre 8 heures et 9 heures à la gendarmerie de Vrigne-aux-Bois.

Article 2 : Sous réserve de l'admission définitive de M. E et de Mme C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Opyrchal renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Opyrchal une somme globale de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. E et à Mme C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. E et à Mme C.

Article 3 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D E, à Mme A C, à Me Aurore Opyrchal et au préfet des Ardennes.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juin 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

A. DESCHAMPS

La greffière,

Signé

S. VICENTE

N°s2401305 et 2401317

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